L’incertitude comme nouvelle norme : le véritable défi du prochain gouvernement

Parler aujourd’hui d’incertitude économique est presque devenu un lieu commun. Pourtant, derrière ce terme largement utilisé se cache une transformation profonde du fonctionnement de l’économie mondiale… et marocaine.
Pendant longtemps, les crises constituaient des ruptures temporaires. Elles perturbaient les économies avant que celles-ci ne retrouvent progressivement leur trajectoire. Cette logique semble désormais appartenir au passé.
Depuis la crise financière de 2008, les chocs s’enchaînent sans véritable retour à la normale : pandémie, tensions géopolitiques, inflation, bouleversements climatiques, reconfiguration des chaînes de valeur mondiales et accélération des mutations technologiques.
La question n’est plus de savoir quand l’incertude prendra fin. Elle est devenue l’environnement permanent dans lequel évoluent les États, les entreprises et les citoyens.
Intervenant en marge de l’édition spéciale du Forum économique du Qatar de Bloomberg TV à New York, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a relevé que l’économie mondiale demeure résiliente malgré des chocs répétés, mais que l’incertitude constitue désormais la nouvelle norme.
Pour le Maroc, cette évolution revêt une importance particulière à quelques jours des élections législatives du 23 septembre 2026, qui ouvriront la voie à la formation d’un nouvel exécutif. Le futur gouvernement héritera d’une économie qui continue de progresser, mais dont les déterminants deviennent de plus en plus difficiles à maîtriser. Les dernières projections du FMI anticipent une croissance de 4,4 % en 2026, portée par l’investissement, le tourisme, la construction et une campagne agricole favorable. Cette performance confirme la résilience de l’économie nationale, sans pour autant réduire son exposition aux chocs extérieurs et aux vulnérabilités structurelles.
La fin de l’illusion de la prévisibilité
L’économie mondiale entre dans une période où la prévision devient moins efficace que la capacité d’adaptation.
Les décideurs publics disposent aujourd’hui d’outils statistiques, de données et de modèles économiques plus sophistiqués que jamais. Pourtant, les événements les plus déterminants de la dernière décennie ont précisément été ceux qui n’étaient pas anticipés.
Personne n’avait prévu que la pandémie de Covid-19 mettrait l’économie mondiale à l’arrêt. Peu d’analystes avaient anticipé les conséquences géoéconomiques de la guerre en Ukraine ou l’ampleur de la crise inflationniste qui s’en est suivie.
Cette accumulation de ruptures révèle une réalité nouvelle : le principal risque n’est plus la crise elle-même, mais l’impossibilité croissante de prévoir son origine, sa durée et son impact.
Pour les entreprises, cette situation modifie les stratégies d’investissement. Pour les États, elle remet en question la manière même de concevoir les politiques publiques. Pour les citoyens, elle accroît le sentiment d’insécurité économique et la difficulté à se projeter dans l’avenir.
Le Maroc face à une vulnérabilité structurelle
Le cas marocain est révélateur de cette nouvelle réalité. Au cours des vingt dernières années, le Royaume a considérablement transformé son économie. L’industrie automobile est devenue l’une des principales filières exportatrices du pays. Les énergies renouvelables gagnent en importance. Les infrastructures logistiques, autour notamment de Tanger Med, ont renforcé le positionnement du Maroc dans les échanges internationaux.
Mais cette modernisation coexiste avec des vulnérabilités persistantes. La première est climatique.
Les ressources en eau renouvelables disponibles par habitant sont passées de 2 560 m³ par an en 1960 à environ 620 m³ en 2020. Les projections indiquent qu’elles pourraient tomber sous le seuil critique de 500 m³ à l’horizon 2030.
Plus préoccupant encore, les apports moyens en eau ont diminué d’environ 37 % entre la période 1950-1980 et la période 1980-2020. Les années 2019-2022 ont constitué la séquence la plus sèche observée depuis quatre décennies.
Ces chiffres illustrent un changement majeur : le climat n’est plus une variable externe à l’économie, il en devient l’un des déterminants centraux.
Quand la pluie influence encore le PIB
L’année 2022 demeure l’exemple le plus parlant. Sous l’effet d’une sécheresse sévère, la valeur ajoutée agricole a reculé de 9,5 %, contribuant à limiter la croissance économique nationale à 1,1 %. Ce constat mérite d’être souligné.
Alors que le Maroc développe des industries de pointe, attire des investissements internationaux et renforce son intégration dans les chaînes de valeur mondiales, la croissance nationale reste encore fortement influencée par la pluviométrie.
Le paradoxe est frappant : l’économie marocaine se modernise, mais certaines de ses fragilités historiques demeurent.
Une économie ouverte aux opportunités… et aux chocs
L’ouverture internationale constitue un autre facteur d’incertitude pour l’économie marocaine.
La guerre en Ukraine a rappelé la dépendance du Maroc à plusieurs marchés stratégiques, notamment pour l’énergie et certaines matières premières alimentaires. Cette situation a contribué à une accélération de l’inflation, qui avait atteint 6,6 % en 2022 puis 6,1 % en 2023.
Depuis, les tensions inflationnistes se sont nettement atténuées. Toutefois, les incertitudes demeurent. Selon les prévisions de Bank Al-Maghrib, l’inflation devrait s’établir à 1,5 % en moyenne en 2026, avant de remonter à 2,1 % en 2027, notamment sous l’effet de l’évolution des prix de l’énergie et des tensions géopolitiques internationales.
L’expérience est révélatrice d’une transformation plus profonde. Une crise géopolitique à des milliers de kilomètres peut désormais avoir des effets immédiats sur le pouvoir d’achat des ménages marocains, les coûts de production des entreprises ou les équilibres budgétaires de l’État.
Autrement dit, l’incertitude est désormais importée autant qu’elle est produite localement.
Le chômage des jeunes, symptôme social de l’incertitude
Si l’incertitude économique se mesure souvent à travers la croissance, l’inflation ou l’investissement, elle se manifeste également sur le marché du travail, particulièrement chez les jeunes.
Malgré l’amélioration observée sur le marché du travail en 2026, les jeunes demeurent la catégorie la plus vulnérable. Selon les premiers résultats de la nouvelle Enquête sur la Main-d’Œuvre (EMO 2026), le taux de chômage des 15-24 ans atteint 27,2 %, contre 9,5 % au niveau national. Les diplômés du supérieur restent particulièrement exposés avec un taux de chômage de 16,7 %, révélant la persistance des difficultés d’insertion professionnelle malgré l’élévation du niveau de qualification.
Ces chiffres révèlent un paradoxe de plus en plus visible. Le Maroc enregistre des performances remarquables dans l’automobile, l’aéronautique, les infrastructures, le tourisme ou les énergies renouvelables. Au deuxième trimestre 2026, l’économie marocaine a enregistré la création de près de 279 000 emplois salariés supplémentaires, principalement dans les services, l’industrie et le bâtiment. Pourtant, cette dynamique peine encore à absorber durablement l’arrivée des nouvelles générations sur le marché du travail.
Le problème n’est donc plus seulement celui de la croissance, mais celui de son contenu. Une partie des investissements se concentre dans des secteurs à forte intensité capitalistique, où les gains de productivité reposent davantage sur la technologie, l’automatisation et la numérisation que sur la création massive d’emplois. Le modèle produit davantage de valeur, mais pas nécessairement davantage d’opportunités.
À cela s’ajoute un décalage persistant entre les qualifications disponibles et les compétences recherchées par les entreprises. Alors que des secteurs comme l’industrie, la logistique, le numérique ou les énergies renouvelables signalent des besoins croissants en profils techniques, de nombreux diplômés peinent encore à trouver leur place sur le marché du travail.
Le risque est autant économique que politique. Économique, parce qu’un chômage durable des jeunes réduit le potentiel de croissance, d’innovation et de consommation du pays. Politique et social, parce qu’il nourrit un sentiment de déclassement chez une génération qui voit les indicateurs macroéconomiques s’améliorer sans toujours en percevoir les bénéfices directs.
Plus préoccupant encore, le sous-emploi demeure une réalité importante. Les indicateurs de sous-utilisation de la main-d’œuvre restent particulièrement élevés chez les jeunes, signe que le problème ne se limite pas au seul chômage mais concerne également la qualité des emplois disponibles.
À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, cette question pourrait devenir l’un des principaux critères d’évaluation du futur gouvernement. Car dans une économie de l’incertitude, la véritable mesure de la réussite ne réside plus seulement dans les taux de croissance ou les volumes d’investissement. Elle se mesure aussi à la capacité d’offrir à la jeunesse des perspectives crédibles d’insertion, d’autonomie et de mobilité sociale.
Au fond, le défi du prochain exécutif ne sera pas seulement de gérer l’incertitude mondiale. Il sera d’empêcher qu’elle ne se transforme en résignation pour toute une génération.
Les données les plus récentes illustrent d’ailleurs le paradoxe marocain. D’un côté, la croissance s’accélère, l’inflation reste maîtrisée et l’investissement poursuit sa progression. De l’autre, les vulnérabilités stratégiques demeurent entières : stress hydrique, dépendance aux marchés extérieurs, chômage des jeunes et exposition aux chocs géopolitiques. Autrement dit, les indicateurs conjoncturels s’améliorent, mais les sources structurelles d’incertitude restent présentes.
Le véritable enjeu des élections de 2026
Dans ce contexte, les élections législatives du 23 septembre ne se limitent pas à une alternance ou à une recomposition de majorité. Elles posent une question plus fondamentale : comment gouverner dans un monde devenu durablement instable ?
Le futur exécutif devra évidemment répondre aux attentes classiques liées à l’emploi, à l’éducation, à la santé ou au pouvoir d’achat.
Mais il devra également gérer ce que l’on pourrait appeler les nouvelles vulnérabilités stratégiques du pays :
- la sécurité hydrique ;
- la sécurité énergétique ;
- la souveraineté alimentaire ;
- l’adaptation au changement climatique ;
- la résilience des chaînes logistiques ;
- la montée en compétences face aux mutations technologiques.
Ces sujets étaient autrefois considérés comme sectoriels. Ils deviennent aujourd’hui des questions de stabilité économique nationale.
Gouverner l’incertitude
La tentation serait de chercher à retrouver la stabilité d’hier. Cette perspective paraît de moins en moins réaliste.
Le défi des prochaines années ne sera probablement pas de supprimer l’incertitude mais de la gérer.
La performance d’un gouvernement ne se mesurera plus uniquement à son taux de croissance ou à l’évolution des indicateurs budgétaires. Elle dépendra aussi de sa capacité à anticiper les chocs, à renforcer la résilience de l’économie et à préserver la confiance des acteurs économiques lorsqu’une crise survient.
L’exemple du tourisme illustre cette logique. Après l’effondrement provoqué par la pandémie, le secteur a enregistré un rebond spectaculaire avec 14,5 millions de visiteurs et plus de 104 Mds de DH de recettes en 2023.
La leçon est claire : dans une économie de l’incertitude, la compétitivité repose autant sur la capacité d’adaptation que sur la capacité de production.
Pas tant la croissance que la capacité à gérer l’incertitude
Le Maroc aborde un nouveau cycle politique au moment même où l’économie mondiale change de nature.
Les prévisions de croissance pour 2026 sont favorables, l’inflation demeure contenue et plusieurs secteurs stratégiques affichent une dynamique encourageante. Pourtant, les défis liés à l’eau, au climat, à l’emploi des jeunes, à l’énergie et aux mutations technologiques continuent de façonner l’avenir économique du pays.
Le véritable défi du prochain gouvernement ne sera donc pas seulement de produire davantage de croissance. Il sera de construire une économie capable d’absorber les chocs, de protéger sa cohésion sociale et de préserver son potentiel de développement dans un environnement mondial de plus en plus instable.
Les prochaines années pourraient ainsi marquer non pas l’abandon de la logique de performance, mais son articulation avec une logique de résilience. Car dans un monde où les crises deviennent moins prévisibles et plus fréquentes, la prospérité dépend autant de la capacité à créer de la richesse que de celle à résister aux chocs.
Au fond, la question centrale des élections de 2026 n’est peut-être plus de savoir quel programme permettra de gagner quelques points de croissance supplémentaires. Elle est de déterminer quel projet politique sera capable de transformer la résilience en avantage stratégique et de préparer durablement le Maroc à vivre dans un monde où l’incertitude est devenue la norme.
