Inégalités et fiscalité au Maroc : l’État peut-il vraiment redistribuer le pouvoir économique ?

Au Maroc, la question des inégalités reste structurante dans le débat économique. Selon le Haut-Commissariat au Plan, l’indice de Gini se situe autour de 0,40 en 2022, en hausse par rapport à la période pré-pandémie (environ 0,38–0,39). Cette évolution traduit une aggravation relative des écarts de revenus après le choc du Covid-19 et les effets cumulés de l’inflation et des sécheresses successives. Si la pauvreté absolue a fortement reculé sur le long terme, la vulnérabilité économique demeure élevée, notamment en milieu urbain.
Face à ces disparités, la fiscalité constitue théoriquement un levier central de redistribution. Pourtant, la structure des recettes publiques marocaines limite en partie cet effet. Les données du Ministère de l’Économie et des Finances montrent que les recettes fiscales ont dépassé 300 milliards de dirhams en 2025, en hausse significative par rapport à l’année précédente. Cependant, une part importante de ces recettes provient de la TVA, impôt indirect qui pèse proportionnellement plus lourd sur les ménages à faible revenu.
L’impôt sur le revenu (IR), censé jouer un rôle progressif, reste concentré sur les salariés du secteur formel. Or, l’économie marocaine demeure marquée par un niveau élevé d’informalité, ce qui réduit l’élargissement de l’assiette fiscale. Le taux marginal supérieur de l’IR atteint environ 38 %, mais il concerne une fraction limitée des contribuables. De ce fait, la progressivité réelle du système reste modérée comparativement à son potentiel théorique.
Du côté des entreprises, l’impôt sur les sociétés a connu une hausse notable des recettes en 2025, portée par la reprise de certains secteurs stratégiques. La réforme engagée vise une convergence progressive des taux pour renforcer l’équité entre grandes entreprises et PME. Néanmoins, les exonérations sectorielles et les régimes spécifiques continuent d’alimenter le débat sur la justice fiscale et la neutralité économique.
La redistribution ne dépend pas seulement du prélèvement, mais aussi de la dépense publique. La généralisation de la protection sociale représente un tournant majeur. Près de 3,4 millions de ménages sont concernés par les programmes d’aide sociale directe, pour un budget annuel qui devrait atteindre près de 29 milliards de dirhams d’ici 2026. Cette orientation renforce la dimension redistributive de l’action publique, mais elle accroît également la pression sur la soutenabilité budgétaire.
Les inégalités territoriales constituent un autre défi majeur. Le revenu annuel moyen des ménages urbains demeure presque deux fois supérieur à celui des ménages ruraux. Les 20 % les plus aisés concentrent près de la moitié des dépenses nationales, tandis que les 20 % les plus modestes n’en représentent qu’une part marginale. Ces écarts traduisent une concentration du pouvoir économique qui dépasse la seule question fiscale et renvoie à la structure productive et à l’accès différencié aux opportunités.
En définitive, l’État marocain dispose d’instruments fiscaux capables d’atténuer les inégalités, mais leur efficacité dépend de trois conditions : élargir l’assiette en réduisant l’informalité, renforcer la progressivité réelle du système et améliorer l’efficacité de la dépense publique. Redistribuer le pouvoir économique suppose non seulement une réforme fiscale ambitieuse, mais aussi une transformation plus profonde du modèle de développement. La fiscalité peut corriger les écarts, mais seule une stratégie inclusive et cohérente permettra de réduire durablement les inégalités.
Écrit par Hamid Fayou,
Docteur en économie
et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégiques.

