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Interview

Maître M. Senhaji : « Une femme au sommet de l’État : non pas une exception, mais l’aboutissement d’une société qui avance et le début d’une normalité »

senhaji femme

La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marque une première historique au Maroc. Au-delà du symbole, cette accession pose une question essentielle : quelle place les femmes doivent-elles désormais occuper dans la décision économique, politique et sociale du Royaume ? Notaire, femme engagée et observatrice privilégiée des mutations de la société marocaine, Maître Meryeme Senhaji livre une réflexion sans détour sur le leadership féminin, le pouvoir économique des femmes et les transformations que cette nouvelle étape peut entraîner.

EcoActu.ma : La nomination d’une femme à la tête du gouvernement est-elle, selon vous, une révolution ou simplement une étape logique de l’évolution du Maroc ?

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Maître Meryeme Senhaji : Je dirais que c’est une étape historique qui doit maintenant produire des effets concrets.

Le symbole est extrêmement fort. Une jeune Marocaine qui voit aujourd’hui une femme accéder à la tête du gouvernement peut se projeter différemment dans son propre avenir. Elle peut se dire que certaines fonctions ne sont plus réservées à un sexe ou à un parcours particulier.

Mais je serais prudente avec le mot « révolution ». Une nomination, aussi importante soit-elle, ne suffit pas à transformer une société. La véritable révolution commencera lorsque la présence des femmes dans les lieux de pouvoir ne surprendra plus personne.

Mais pourquoi faut-il encore souligner qu’une femme est devenue cheffe du gouvernement ? Ne devrait-on pas simplement parler de compétence ?

C’est précisément l’objectif que nous devons atteindre. Je voudrais arriver au jour où l’on dira : « Elle a été nommée parce qu’elle est compétente », sans avoir besoin d’ajouter « et parce qu’elle est une femme ». Mais nous n’en sommes pas encore là.

Tant que les femmes restent minoritaires dans certaines instances de décision, leur présence continue de revêtir une dimension symbolique. Le symbole est nécessaire aujourd’hui pour construire la normalité de demain.

Est-ce que les femmes apportent quelque chose de différent à la décision économique ?

Je ne crois pas qu’il existe une « manière féminine » unique de gouverner ou de diriger.

En revanche, je suis convaincue que la diversité des parcours améliore la qualité de la décision. Une table autour de laquelle siègent des femmes et des hommes, des juristes, des économistes, des entrepreneurs, des universitaires et des acteurs de terrain sera nécessairement plus riche qu’une table où tout le monde possède le même parcours et les mêmes références.

Les femmes représentent une partie essentielle de la société. Comment pourrait-on prétendre construire une économie performante en se privant d’une partie aussi importante des compétences nationales ?

Pourtant, le Maroc compte encore beaucoup de femmes diplômées qui ne participent pas pleinement à l’activité économique. N’est-ce pas là le véritable problème ?

C’est effectivement l’un de nos grands défis. Nous devons passer d’une logique de formation des femmes à une logique d’activation de leur potentiel économique.

Former une jeune femme pendant des années pour ensuite ne pas lui permettre de valoriser ses compétences représente une perte pour elle, mais aussi pour la société et pour l’économie nationale.

Une femme qui travaille, entreprend ou dirige crée de la valeur. Mais elle crée également de la confiance et devient un modèle pour d’autres femmes.

Le plafond de verre existe-t-il encore au Maroc ?

Oui. Et il ne faut pas avoir peur de le dire. Il existe dans les entreprises, dans certaines professions, dans les conseils d’administration, dans la politique et parfois même dans nos propres représentations sociales.

Le plafond de verre n’est pas toujours une interdiction explicite. Il peut prendre la forme d’un doute, d’une sous-estimation, d’une absence de réseau ou d’une difficulté supplémentaire à être reconnue.

Et parfois, le premier obstacle est psychologique : on finit par ne pas demander une place parce que l’on pense qu’elle ne nous sera pas accordée.

Vous avez vous-même évolué dans un univers professionnel très exigeant. Avez-vous dû vous battre davantage parce que vous êtes une femme ?

Toute personne qui construit une carrière rencontre des obstacles. Mais je pense qu’une femme doit parfois apprendre plus tôt à défendre sa légitimité.

Dans le notariat, comme dans d’autres professions juridiques, il faut inspirer confiance, prendre des décisions, négocier, gérer des situations complexes et parfois imposer une position.

Cela demande de la fermeté. Mais j’ai toujours refusé l’idée selon laquelle, pour être respectée, une femme devrait devenir dure. La fermeté n’est pas la dureté. L’autorité n’est pas l’agressivité.

Vous parlez souvent de servir le Maroc. Concrètement, comment le servez-vous ?

D’abord, je veux dire une chose qui me tient à cœur : Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, n’a cessé d’encourager la femme marocaine et de lui ouvrir des portes. Cette confiance nous oblige. Elle nous donne le droit d’être ambitieuses, mais aussi le devoir d’être à la hauteur.

Je suis une femme ambitieuse, et je l’assume. Je milite pour un Maroc meilleur. Mais il existe mille façons de servir son pays. Certaines se voient, d’autres se vivent dans le silence du quotidien.

Moi, j’ai choisi le notariat. Un métier exigeant, rigoureux, et profondément humain. Être notaire, ce n’est pas seulement recevoir des actes ou authentifier des signatures. C’est se trouver chaque jour au croisement des vies : une famille qui achète sa première maison, des héritiers qui doivent s’entendre, une entreprise qui naît, parfois des décisions qui engagent l’avenir de plusieurs générations.

C’est pour cela que je vois mon métier comme une responsabilité, bien plus qu’une profession. Je milite par la qualité de mon travail. Pour un Maroc où la parole donnée garde sa valeur, où le droit protège chacun, et où chaque citoyen peut avoir confiance dans les actes qu’il signe.

Justement, peut-on être une femme de pouvoir sans perdre sa sensibilité ?

Je le crois profondément. Je dirais même que c’est l’un des grands combats de ma génération : ne plus demander aux femmes de choisir entre leur force et leur sensibilité.

On peut prendre une décision difficile et rester humaine. On peut diriger avec autorité et écouter. On peut être ambitieuse sans écraser les autres. Je ne veux pas choisir entre la force et la sensibilité. Je veux être les deux.

Est-ce que cette vision pourrait changer la manière dont nous concevons le leadership ?

Je l’espère. Pendant longtemps, le leadership a été associé à certaines caractéristiques : pouvoir, autorité, compétition, confrontation.

Aujourd’hui, nous découvrons qu’un autre leadership est possible.

Un leadership fondé également sur l’écoute, la capacité à fédérer, la compréhension des réalités humaines et la recherche de solutions. Ce n’est pas un leadership « féminin ». C’est simplement un leadership plus complet.

Quel serait, selon vous, le premier chantier à ouvrir ?

Je commencerais par l’accès à l’autonomie économique. Une femme qui possède ses propres compétences, ses propres revenus, qui peut créer une entreprise ou accéder à des responsabilités dispose d’une liberté de décision beaucoup plus grande.

Il faut donc faciliter l’entrepreneuriat féminin, améliorer l’accès au financement et accompagner les femmes dans la transformation de leurs projets en entreprises durables.

Mais il faut également agir sur les infrastructures sociales : garde d’enfants, mobilité, formation continue et équilibre entre vie professionnelle et vie familiale.

Ne risque-t-on pas de tomber dans un discours où l’on demande toujours aux femmes de « faire plus » ?

C’est une question essentielle. Je ne veux pas d’un discours qui dit aux femmes : « Travaillez davantage, soyez plus compétentes, soyez plus fortes et vous réussirez. » Parce que cela reviendrait à leur faire porter seules la responsabilité du changement. Le système doit aussi changer.

Les entreprises, les institutions, les partis politiques, les administrations et les familles ont tous un rôle à jouer. La responsabilité de l’égalité n’appartient pas uniquement aux femmes.

Et si vous aviez un conseil à donner à la future génération de femmes dirigeantes marocaines ?

Je leur dirais : ne demandez pas la permission d’avoir de l’ambition.

Travaillez. Formez-vous. Entourez-vous de personnes qui vous font grandir. Acceptez les échecs. Et surtout, ne changez pas votre personnalité pour correspondre à l’image que quelqu’un se fait d’une femme qui réussit.

Vous pouvez être ambitieuse et rester profondément humaine. Vous pouvez être forte et rester sensible. Vous pouvez diriger sans renoncer à vos valeurs.

Un dernier mot sur cette nouvelle étape politique du Maroc ?

Je voudrais simplement dire que nous devons dépasser le symbole. La nomination d’une femme à la tête du gouvernement est une image forte. Mais la véritable question est : que faisons-nous maintenant de cette image ?

Si demain davantage de femmes participent aux décisions économiques, dirigent des entreprises, créent des emplois, siègent dans les institutions et contribuent à définir les grandes orientations du pays, alors cette nomination aura produit bien plus qu’un symbole.

Elle aura ouvert une porte. Et notre responsabilité collective sera de faire en sorte que cette porte reste ouverte.

Le Maroc de demain ne pourra pas se construire avec la moitié de ses compétences. Les femmes ne doivent pas seulement participer au développement du pays. Elles doivent aussi contribuer à en définir la direction.

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