Pour le président de la CGEM, les plateformes numériques ont toute leur place dans une économie libérale comme la nôtre. Elles doivent d’abord être perçues comme une opportunité avant d’être vues comme un défi. Néanmoins, leur montée en puissance soulève des questions qui dépassent le seul cadre de la concurrence.
Les plateformes numériques ont un rôle croissant dans l’économie mondiale et aux défis qu’elles soulèvent en matière de concurrence et de régulation.
Intervenant lors de la Conférence Internationale sur les « Plateformes numériques : évolution des métiers et enjeux concurrentiels », organisée par le Conseil de la Concurrence ce 5 novembre à Marrakech, Chakib Alj, le Président de la CGEM a souligné que le numérique, et plus particulièrement les plateformes, redessinent aujourd’hui les chaînes de valeur, les usages et les équilibres concurrentiels.
Et cette mutation profonde appelle un dialogue constant entre les pouvoirs publics, les entreprises et les régulateurs.
D’autant que les plateformes numériques occupent aujourd’hui une place centrale dans les économies.
« Elles sont devenues à la fois un espace d’échanges, et un formidable catalyseur d’innovation. Elles ont profondément transformé notre manière de consommer, de travailler, de produire, mais aussi de penser la concurrence », soutient C. Alj.
D’après lui, au Maroc, la dynamique est tout aussi encourageante. Le e-commerce y progresse d’environ 30 % par an, et plus d’un Marocain sur quatre utilise désormais ces services. Les transactions en ligne enregistrent des croissances proches de 20 % par an, tandis que les portefeuilles électroniques gagnent rapidement du terrain et que l’adoption par les commerçants s’accélère.
Des marketplaces se structurent, la vente omnicanale devient la norme, et la digitalisation s’impose comme un levier majeur de compétitivité.
Plantant le décor, C. Alj a expliqué comment au fil des années, certains acteurs numériques ont commencé à capter une part de plus en plus importante de la valeur ajoutée, tandis que les producteurs et les commerçants voient leurs marges se réduire.
Leur modèle économique repose souvent sur des investissements massifs visant à atteindre une taille critique : des fonds d’investissement injectent des capitaux considérables pour soutenir une croissance rapide et conquérir le marché.
Les services sont alors proposés à faible coût, souvent à perte, afin d’attirer le plus grand nombre et de bénéficier des effets de réseau.
Une fois cette taille atteinte, les plateformes changent de nature : elles ne se présentent plus comme de simples intermédiaires, mais comme de véritables écosystèmes intégrés.
Elles développent leurs propres marques, contrôlent la logistique, gèrent les paiements et exploitent les données pour optimiser leurs services. Cette intégration verticale renforce leur pouvoir de marché et accentue la dépendance des entreprises qui utilisent leurs canaux.
« Ces dynamiques posent naturellement des questions de concurrence et de répartition de la valeur : lorsque le canal de distribution devient lui-même la place de marché dominante, la valeur se déplace du producteur vers l’intermédiaire », poursuit-il.
De ce fait, il devient alors essentiel d’encadrer et de surveiller ces évolutions afin de préserver la loyauté de la concurrence et la diversité du tissu économique.
En Europe, plusieurs législations, notamment le Digital Markets Act, imposent aux plateformes dominantes des obligations de transparence et d’ouverture de leurs écosystèmes. Elles exigent le partage de certaines données avec les utilisateurs professionnels et la limitation des pratiques discriminatoires.
Au Maroc, le Conseil de la Concurrence s’emploie à prévenir les abus de position dominante et à garantir une concurrence saine.
« Avant d’aller plus loin, je veux le dire de manière claire : les plateformes numériques ont toute leur place dans une économie libérale comme la nôtre. Elles doivent d’abord être perçues comme une opportunité avant d’être vues comme un défi. Néanmoins, leur montée en puissance soulève des questions qui dépassent le seul cadre de la concurrence », insiste le président de la CGEM.
La dépendance économique, d’abord : lorsque la part du chiffre d’affaires réalisée via une seule plateforme dépasse 50, 60, parfois 80 %, l’entreprise devient vulnérable. Un changement d’algorithme, une hausse de commission ou une suspension de compte peut mettre en difficulté une activité pourtant saine et viable.
Il y a ensuite la question de l’emploi.
Les plateformes créent incontestablement des opportunités, mais elles déplacent aussi une partie du risque vers le travailleur indépendant. À l’Organisation internationale du Travail, où la CGEM siège au Conseil d’administration, nous œuvrons depuis plusieurs années à l’élaboration de dispositions équilibrées : protéger le salarié sans remettre en cause la flexibilité qui fait la force de cette nouvelle économie.
C’est d’ailleurs l’un des sujets que nous aborderons dans le cadre de la révision du Code du travail.
Enfin, la question de la donnée est essentielle. La concentration des flux financiers et informationnels entre les mains de quelques acteurs mondiaux pourrait fragiliser notre tissu productif. Nous devons veiller à ce que la donnée, ressource stratégique du 21ème siècle, demeure un levier de souveraineté et non une source de dépendance.
« Du côté des entreprises, la balle est aussi dans notre camp. Nous devons tirer pleinement parti des opportunités offertes par les plateformes, tout en gardant la maîtrise de nos actifs stratégiques. Cela signifie investir dans la donnée client, consolider la relation directe avec les consommateurs, diversifier nos canaux de distribution pour réduire les risques de dépendance, et bâtir des marques fortes capables de se différencier par l’expérience qu’elles offrent. À la CGEM, nous continuerons à accompagner le développement des plateformes numériques, mais avec une exigence claire : celle d’un environnement de concurrence sain, équitable et favorable à la croissance de l’ensemble du tissu économique, en particulier de nos TPME, qui sont le cœur battant de notre économie » conclut-il.






