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Economie

Réforme de la compensation : le grand renoncement de l’État social ?

PLF

Alors que le PLF 2027 prévoit encore 19,4 Mds de DH pour soutenir les prix du gaz butane, du sucre et de la farine, la réforme de la compensation ne semble pas figurer parmis les priorités de l’actuel Exécutif. Une situation qui pose une question de fond : comment assurer le financement durable de la généralisation de la couverture sociale sans revoir un système de subventions coûteux, qui profite indistinctement à toutes les catégories de consommateurs ?

La réforme de la compensation devait accompagner la généralisation de la couverture sociale. L’objectif était de revoir progressivement un système de subventions généralisées pour mieux orienter les ressources publiques vers les ménages qui en ont réellement besoin. En théorie, cette réorientation devait aussi contribuer à dégager des marges budgétaires pour financer les nouveaux engagements sociaux de l’État.

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Mais entre les intentions affichées et les décisions prises, le décalage reste important. Après une première hausse du prix du gaz butane en avril 2024, le gouvernement n’a pas poursuivi le calendrier annoncé. Les augmentations prévues pour 2025 et 2026 n’ont pas eu lieu, et la réforme semble aujourd’hui en suspens.

Le PLF 2027 relance le débat. L’État prévoit de consacrer 19,4 Mds de DH à la compensation du gaz butane, du sucre et de la farine nationale de blé tendre, contre 22 Mds de DH en 2026. Cette baisse est notable, mais elle ne traduit pas nécessairement une transformation du système. Les subventions restent importantes et la trajectoire de réforme annoncée il y a plus de deux ans n’a pas été menée à son terme.

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La question est donc simple : la réforme de la compensation, présentée comme un levier de la construction de l’État social, est-elle progressivement reléguée au second plan ?

Une réforme qui devait accompagner la généralisation de la couverture sociale

La compensation ne se résume pas au prix de la bonbonne de gaz ou au coût de la farine. Elle pose une question plus large : comment répartir les ressources publiques de manière à répondre aux besoins sociaux sans alourdir durablement les finances de l’État ?

Lors du lancement du chantier de généralisation de la protection sociale, la réforme de la compensation figurait parmi les leviers susceptibles d’accompagner cette transformation. Le principe était de réduire progressivement les subventions généralisées pour privilégier des aides directes destinées aux ménages les plus vulnérables.

Le problème du système actuel est bien connu. En maintenant les prix de certains produits à un niveau inférieur à leur coût réel, l’État soutient l’ensemble des consommateurs, sans distinction de revenus. Les ménages modestes en bénéficient, mais aussi les catégories les plus aisées. Une partie des ressources publiques est donc mobilisée au profit de personnes qui n’ont pas nécessairement besoin d’un tel soutien.

L’idée de la réforme était précisément de corriger cette situation. Plutôt que de subventionner indistinctement les produits, il s’agissait de mieux cibler les aides et de consacrer davantage de moyens aux populations les plus fragiles.

Cet enjeu est devenu plus important avec la généralisation de la couverture sociale. L’extension de la couverture médicale et le développement des dispositifs de protection sociale engagent l’État sur plusieurs années. Ils nécessitent des ressources régulières et prévisibles, et pas seulement des financements ponctuels.

La réforme de la compensation devait contribuer à cet effort, sans pour autant constituer l’unique source de financement de l’État social. Or, plusieurs années après l’annonce de cette orientation, les avancées restent limitées.

Gaz butane : une réforme arrêtée à mi-chemin

En avril 2024, le gouvernement d’Aziz Akhannouch avait franchi un premier pas en augmentant de 10 dirhams le prix de la bouteille de gaz butane de 12 kilogrammes, passé de 40 à 50 dirhams.

Cette hausse devait inaugurer un processus progressif. Le calendrier annoncé prévoyait deux augmentations supplémentaires de 10 dirhams, en 2025 et en 2026, pour porter le prix de la bonbonne à 70 dirhams à l’horizon 2026.

Le gouvernement entendait accompagner cette évolution par des aides directes, notamment au profit des ménages vulnérables identifiés à travers le Registre social unifié. L’ambition était de réduire progressivement la subvention tout en limitant les conséquences de la hausse des prix sur les populations les plus exposées.

Mais la suite n’a pas été conforme aux annonces. Après la hausse de 2024, les augmentations prévues pour les deux années suivantes n’ont pas été appliquées. Le gouvernement a finalement choisi de maintenir le prix de la bonbonne.

Cette décision peut se comprendre au regard des tensions sur le pouvoir d’achat et du risque social associé à une hausse des prix de produits de première nécessité. Mais elle marque aussi un coup d’arrêt dans une réforme dont le calendrier avait été clairement annoncé.

Une réforme de cette nature ne peut évidemment pas être conduite sans tenir compte de ses conséquences sociales. Elle suppose des mécanismes de soutien suffisamment efficaces, une identification fiable des bénéficiaires et une communication transparente sur les mesures envisagées.

Reste que le report des augmentations pose une question de cohérence. Si le calendrier initial ne pouvait plus être respecté, pourquoi ne pas avoir présenté une nouvelle trajectoire, avec des objectifs et des échéances clairement définis ? À défaut, le risque est de voir une réforme structurelle s’effacer progressivement derrière les contraintes politiques du moment.

PLF 2027 : des subventions toujours élevées

Les chiffres du PLF 2027 donnent une nouvelle mesure de l’enjeu. L’enveloppe prévue pour la compensation atteint 19,4 Mds de DH, contre 22 Mds de DH en 2026. Cette dernière enveloppe avait notamment été revue à la hausse pour tenir compte de l’alourdissement de la charge liée au gaz butane et du soutien exceptionnel au transport routier.

La baisse annoncée pour 2027 doit toutefois être interprétée avec prudence. Elle peut s’expliquer par l’évolution attendue des cours internationaux ou par les hypothèses retenues lors de l’élaboration du budget. Elle ne suffit donc pas à démontrer que le système de compensation est en train d’être réformé.

Ce qui mérite surtout d’être relevé, c’est le maintien d’une dépense importante alors que la trajectoire de décompensation annoncée en 2024 n’a pas été poursuivie.

Les données présentées dans le cadre du PLF 2027 illustrent le poids de cette politique. Entre janvier et août 2026, la subvention moyenne de l’État pour une bouteille de gaz butane de 12 kilogrammes aurait atteint 61,79 dirhams. Sur la même période, les dépenses de compensation liées au gaz butane auraient représenté près de 9 milliards de dirhams.

Ces montants montrent à quel point le budget reste exposé aux fluctuations des marchés internationaux. Ils rappellent aussi que le maintien de prix administrés a un coût élevé pour les finances publiques.

La protection du pouvoir d’achat constitue un argument légitime en faveur du maintien des subventions. Mais elle ne règle pas la question de leur répartition. Une aide dont bénéficient tous les consommateurs, quel que soit leur niveau de revenu, est-elle le moyen le plus efficace de soutenir les ménages les plus fragiles ?

C’est sur ce terrain que le débat devrait se situer : non pas uniquement sur le montant des crédits consacrés à la compensation, mais sur l’efficacité sociale de la dépense et sur la capacité de l’État à en maîtriser le coût.

Une réforme toujours annoncée, mais sans calendrier lisible

Faut-il en conclure que la réforme est définitivement abandonnée ? Rien ne permet de l’affirmer à ce stade.

Les orientations annoncées pour le PLF 2027 évoquent une réforme structurelle des marchés et des prix à partir de 2027, parallèlement à la poursuite de la généralisation de la couverture médicale, au renforcement de l’aide sociale directe et à la consolidation des systèmes publics de santé et d’éducation.

La réforme reste donc présente dans les orientations gouvernementales. Mais les intentions générales ne suffisent pas : encore faut-il savoir quelles mesures seront prises et selon quel calendrier.

Le gouvernement compte-t-il reprendre la décompensation progressive du gaz butane ? Envisage-t-il de revoir également les subventions au sucre et à la farine ? Quelles garanties seront apportées aux ménages vulnérables et quelles économies budgétaires sont attendues ?

Des questions qui restent à ce jour en suspens. Sans calendrier précis ni mesures clairement identifiées, il reste difficile de distinguer une transformation effectivement engagée d’une orientation qui demeure au stade des annonces.

Le PLF 2027 aurait pu apporter davantage de visibilité sur ce point. Mais, le maintien d’une enveloppe importante de compensation, combiné à l’absence de reprise du calendrier initial, entretient le doute sur la volonté d’aller jusqu’au bout du processus.

Le coût du statu quo et la question de l’équité

Le sujet dépasse les seuls arbitrages budgétaires. La généralisation de la couverture sociale engage l’État sur le long terme et implique des dépenses récurrentes. Pour assurer la pérennité du système et achever les autres chantiers notamment la généralisation réelle et effective de l’AMO ainsi que la réforme de la retraite et l’indemnité pour perte d’emploi, il faudra mobiliser des ressources durables et améliorer l’efficacité de la dépense publique.

Il ne s’agit pas d’opposer systématiquement la compensation à la protection sociale. Dans certaines circonstances, les subventions permettent de limiter les effets des hausses internationales et de protéger le pouvoir d’achat.

Mais leur efficacité doit être évaluée au regard de leur coût et des bénéficiaires réels. Lorsque des milliards de dirhams sont consacrés chaque année à un soutien généralisé, la question du ciblage devient incontournable.

Le véritable enjeu est de trouver un équilibre entre la protection immédiate des ménages et la capacité de l’État à financer ses engagements dans la durée. Cela suppose de mieux cibler les aides, de protéger les populations les plus exposées et de rendre compte de l’utilisation des ressources publiques.

Une réforme bien préparée pourrait permettre de concilier ces objectifs. Mais elle nécessite un dispositif social opérationnel, des critères d’éligibilité fiables, une évaluation régulière de ses effets et une transparence sur les économies effectivement réalisées.

La réforme de la compensation, un rendez-vous manqué ?

Le dossier de la compensation révèle finalement une difficulté récurrente de l’action publique : la capacité à mener les réformes structurelles jusqu’à leur terme, même lorsqu’elles deviennent politiquement coûteuses.

En 2024, le gouvernement avait engagé une première étape et annoncé une trajectoire précise pour le gaz butane. Deux ans plus tard, cette trajectoire n’a pas été respectée. Et si le PLF 2027 prévoit une enveloppe de compensation inférieure à celle de 2026, rien ne permet d’y voir, à lui seul, le signe d’une réforme structurelle.

Le constat mérite d’être posé sans exagération : la réforme de la compensation, présentée comme un levier de la construction de l’État social, semble avoir perdu de sa priorité. Son abandon définitif n’est pas établi, mais son calendrier initial a été interrompu et sa suite demeure incertaine.

Cette situation pose une question de cohérence. Comment développer durablement la couverture sociale sans revoir certains mécanismes de dépense hérités du passé ? Et comment garantir le financement de nouveaux engagements si les réformes censées améliorer l’allocation des ressources publiques restent inachevées ?

La compensation ne pouvait certes pas financer, à elle seule, l’ensemble de l’État social. Mais sa réforme devait contribuer à une meilleure utilisation des ressources publiques et à une solidarité mieux ciblée.

Le problème n’est donc pas seulement de savoir pourquoi les hausses du prix du gaz butane prévues en 2025 et 2026 n’ont pas eu lieu. Il est de comprendre pourquoi le gouvernement n’a pas présenté une nouvelle trajectoire permettant de concilier la protection du pouvoir d’achat avec les objectifs initiaux de la réforme.

Sans calendrier précis, sans engagements vérifiables et sans clarification sur les économies attendues, le chantier risque de rester une promesse inachevée.

Le Maroc peut-il durablement financer les ambitions de son État social sans revoir la manière dont il dépense l’argent public ? C’est toute la question. Et tant que la réforme de la compensation restera en suspens, le décalage entre les ambitions sociales affichées et les choix budgétaires continuera de nourrir le doute sur la cohérence de la politique gouvernementale.

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