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Economie

Sécheresse au Maroc : le répit de 2026 cache-t-il une nouvelle tempête ?

Sécheresse Maroc

Il a fallu sept années de sécheresse pour que le pays regarde enfin la mer. En cinq ans, le Maroc a plus que doublé sa production d’eau dessalée, relié ses bassins par des « autoroutes de l’eau » et relancé un chantier de barrages sans précédent depuis des décennies. L’hiver 2026 a rempli les retenues et fait oublier les coupures. C’est précisément le moment le plus dangereux : celui où l’on croit le problème réglé.

Sept ans de soif, un réveil brutal

Le Maroc n’a pas découvert la crise de l’eau en 2021. Il l’a subie de plein fouet. En soixante ans, la ressource renouvelable disponible par habitant est tombée d’environ 2 560 mètres cubes à quelque 620 mètres cubes par an, selon la Banque mondiale. Le pays vit désormais en situation de stress hydrique structurel, à un pas du seuil de pénurie absolue fixé à 500 mètres cubes.

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La sécheresse a transformé ce constat statistique en urgence politique. Fin 2022, les barrages n’étaient remplis qu’à 23,8 %, avec moins de 4 milliards de mètres cubes en réserve. Dans les campagnes, les nappes avaient perdu en moyenne trois mètres, et plus de six mètres dans certaines zones comme Zagora ou la Haute Moulouya. Plusieurs villes ont connu des coupures nocturnes et des restrictions d’usage.

En juillet 2024, à l’occasion du 25e anniversaire de son accession au Trône, le Roi Mohammed VI a consacré une large part de son discours à l’eau. Il y constatait que « six années consécutives de sécheresse ont profondément affecté les réserves hydriques et les eaux souterraines ». Il y reprochait aussi les retards accumulés par certains projets. Le message était clair : l’eau n’était plus un dossier technique, mais une question de souveraineté.

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Le pari de la mer

La réponse la plus spectaculaire est venue de l’océan. À l’été 2023, les douze stations de dessalement d’eau de mer du pays offraient une capacité de 179 millions de mètres cubes par an. En janvier 2025, le gouvernement annonçait 277 millions. En mai 2026, le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, a fait état de 420 millions de mètres cubes par an devant la Chambre des conseillers. La capacité a donc été multipliée par plus de deux en moins de trois ans.

Agadir, Jorf Lasfar et Safi sont achevées. La station de Dakhla doit entrer en service en 2027. Le Grand Casablanca, chantier phare du programme, doit livrer sa première tranche la même année. L’objectif affiché est d’atteindre 1,7 milliard de mètres cubes, puis plus de 1,8 milliard d’ici 2031. Le dessalement couvrirait alors près de 60 % des besoins en eau potable du Royaume.

La philosophie de cette politique tient en une formule du ministre : il s’agit de « diversifier les sources d’approvisionnement en eau », pour ne plus dépendre uniquement du ciel et des nappes.

Des autoroutes pour l’eau

Deuxième innovation majeure du mandat : faire voyager l’eau du nord, où elle abonde, vers le centre, où elle manque. Mise en service en 2023, l’interconnexion entre le Sebou et le Bouregreg a transféré plus de 600 millions de mètres cubes en un peu plus d’un an. Sans elle, l’axe Rabat-Casablanca aurait sans doute connu des restrictions bien plus sévères au plus fort de la sécheresse.

Le projet ne s’arrête pas là. La liaison entre le Bouregreg et l’Oum Er-Rbia, dont les travaux doivent démarrer en décembre 2026, doit permettre de transférer 1 à 1,2 milliard de mètres cubes par an vers les zones déficitaires. Au nord, la liaison Oued Makhazine – Dar Khrofa sécurise déjà l’alimentation de Tanger.

Le retour des grands barrages

Le Maroc renoue aussi avec la politique des barrages qui avait fait sa réputation. Depuis 2020, huit grands ouvrages ont été achevés, dont Kaddoussa, Tiddas, Toudgha, Agdez et Fask. Ils ajoutent 1,89 milliard de mètres cubes de capacité de stockage. Cinq autres barrages ont fait l’objet d’une mise en eau anticipée, pour 746 millions de mètres cubes supplémentaires.

Quatorze grands barrages sont aujourd’hui en construction. L’objectif est de dépasser 24 milliards de mètres cubes de capacité totale à fin 2027. Le programme de petits barrages et de barrages collinaires, destiné au monde rural, compte 155 ouvrages, dont 24 sont achevés et 32 en cours.

Le financement a suivi. Le Programme national pour l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation 2020-2027, signé devant le Roi en janvier 2020, est passé de 115 à 150 milliards de dirhams fin 2022 pour rattraper les retards. Le gouvernement d’Aziz Akhannouch a fait du respect des délais un leitmotiv. En juillet 2024, le chef du gouvernement rappelait que « chaque projet doit être doté d’un calendrier qui fixe son début et sa fin ».

Un hiver qui change tout… en apparence

Puis la pluie est revenue, et avec quelle force. Au début de 2026, le pays est sorti brutalement de sept années de sécheresse. Les cumuls ont dépassé de 54 % la moyenne des trente dernières années. Le revers de la médaille a été douloureux : au nord, la crue du Loukkos a piégé des milliers d’habitants à Ksar El Kébir, et l’armée a dû intervenir.

Le 12 octobre 2026, les barrages affichaient un taux de remplissage de 65,7 %, contre 32,1 % un an plus tôt. Les réserves atteignaient 11,2 milliards de mètres cubes, soit le double de l’an dernier. Le Bouregreg, le Sebou, le Loukkos et le Tensift dépassent les 74 %.

Mais cette embellie est inégale. Le bassin de Souss-Massa plafonne à 47,6 %, celui de Guir-Ziz-Gheris à 42,7 % et celui de Drâa-Oued Noun à 36,1 %. Le barrage Mokhtar Soussi, qui alimente une partie du Souss, reste à 10 %. Les spécialistes le rappellent : une bonne année ne recharge pas des nappes vidées pendant une décennie.

Les risques qui guettent

Le premier risque est l’oubli : l’histoire hydraulique du Maroc est une succession de mobilisations en période sèche et de relâchements en période humide. Si les retenues pleines font ralentir les chantiers de dessalement ou d’interconnexion, la prochaine sécheresse trouvera le pays aussi démuni qu’en 2022.

Le deuxième risque est souterrain : les nappes sont surexploitées à hauteur d’environ un milliard de mètres cubes par an d’eau non renouvelable. Cette eau fossile ne reviendra pas. Dans les zones agricoles intensives, chaque forage supplémentaire hypothèque l’avenir des générations suivantes.

Le troisième risque est démographique et climatique : avec une population qui approchera 44 millions d’habitants vers 2050 et des ressources qui stagnent, la disponibilité par habitant pourrait tomber autour de 510 mètres cubes par an, aux portes de la pénurie absolue. Le Maroc figure déjà au 23e rang mondial sur 164 pour le stress hydrique, selon le World Resources Institute.

Le quatrième risque est énergétique et financier : le dessalement consomme beaucoup d’électricité. S’il n’est pas adossé aux énergies renouvelables, il alourdira la facture énergétique et les émissions. Son coût final pèsera tôt ou tard sur le prix de l’eau, pour les ménages comme pour les agriculteurs.

Le cinquième risque est celui de l’excès : les inondations de 2026 l’ont montré : un pays qui se prépare à la sécheresse doit aussi se préparer aux crues. Des barrages saturés, des oueds qui débordent et des quartiers construits en zone inondable peuvent transformer une bonne nouvelle en catastrophe.

Ce que prévoit le PLF 2027

Le premier budget soumis au Parlement par le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri, nommé le 16 octobre 2026, s’inscrit dans la continuité. Nizar Baraka a été reconduit à la tête du ministère de l’Équipement, de l’Eau et des Forêts, gage de stabilité pour des chantiers qui se mesurent en années. L’investissement public global est porté à 400 Mds de DH.

Dans l’eau, dix-huit barrages sont en construction ou en surélévation dans neuf régions. Parmi les plus lourds figurent le barrage de Ratba, dans la région de Fès-Meknès, estimé à près de 3,3 Mds de DH, et celui de Bou Ahmed, dans le Nord, à 2,4 milliards. Le texte prévoit aussi le lancement d’un nouveau grand barrage et la surélévation d’un autre.

Le dessalement reste la priorité. Le transfert d’eau dessalée vers la région de Rabat-Salé-Kénitra représente un projet de près de 6,2 milliards de dirhams, dont environ 3,1 milliards de crédits de paiement dès 2027. Le transfert de l’eau dessalée d’Agadir mobilise 2,8 milliards. L’année 2027 doit voir la mise en service de Dakhla, l’extension de Safi pour alimenter Marrakech et la première phase de la station du Grand Casablanca.

L’agriculture n’est pas oubliée. La sauvegarde de la plaine du Saïss mobilise 9 milliards de dirhams et l’aménagement hydro-agricole du Gharb 7 milliards. À Casablanca, l’assainissement pluvial de l’axe Casablanca-Mohammedia-Dar Bouazza, estimé à près de 4,7 milliards, répond directement au risque d’inondation. L’assainissement liquide bénéficie quant à lui d’une rallonge de 1,7 milliard de dirhams.

Enfin, le PLF 2027 fixe un objectif de rendement de 78 % pour les réseaux d’eau potable. Il prévoit trois nouveaux contrats de nappe, à Triffa, Dakhla et Berrechid, en plus des cinq déjà signés, tandis que seize autres sont en préparation. Près de mille points d’eau sont programmés dans les zones pastorales.

La feuille de route du nouveau gouvernement

Le nouveau gouvernement hérite d’un chantier lancé et de réservoirs pleins. C’est un avantage, à condition de ne pas s’endormir dessus. Cinq chantiers paraissent prioritaires pour continuer sur la même lancée.

Tenir les calendriers, quelle que soit la météo. Les stations de Casablanca, Tiznit et des régions alimentées par les énergies renouvelables doivent être livrées à temps, même si les pluies de 2026 donnent l’impression d’un répit. La sécheresse reviendra ; la seule question est quand.

Faire de chaque goutte une ressource. Le Maroc doit accélérer la réutilisation des eaux usées traitées, aujourd’hui largement cantonnée aux golfs et aux espaces verts. L’agriculture et l’industrie peuvent absorber des volumes bien plus importants, à condition de fixer des objectifs chiffrés.

Sauver les nappes. Les contrats de nappe doivent cesser d’être des documents d’intention pour devenir des engagements contrôlés : comptage des prélèvements, police de l’eau, sanctions des forages illégaux.

Coupler l’eau et l’énergie. Chaque nouvelle station de dessalement doit être adossée à une production renouvelable. C’est la condition pour que l’eau de mer reste abordable et que la souveraineté hydrique ne se paie pas d’une dépendance énergétique.

Gouverner par la donnée et la transparence. La plateforme publique de suivi des barrages a montré la voie. Il faut l’étendre aux nappes, aux pertes des réseaux et à l’avancement des chantiers, pour que les citoyens puissent mesurer les efforts et les retards.

Le mandat qui s’achève restera comme celui où le Maroc a changé de doctrine. Il a cessé d’attendre la pluie pour aller chercher l’eau dans la mer, dans les bassins excédentaires et dans les eaux usées. Les chiffres en témoignent : une capacité de dessalement multipliée par plus de deux, des centaines de millions de mètres cubes transférés, des barrages qui sortent de terre.

Mais la victoire de 2026 est d’abord celle du ciel. La véritable épreuve du nouveau gouvernement sera de garder intacte la mémoire de la soif, alors même que les retenues débordent. Car au Maroc, l’eau ne manque jamais par surprise. Elle manque toujours par oubli.

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