Stratégie hydrique du Maroc : passer de l’urgence à la résilience

Dans son discours du 9 octobre 2026, S.M. le Roi a appelé au lancement d’une nouvelle génération de stratégies sectorielles axées sur des enjeux stratégiques pour l’avenir du Maroc : la sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, l’émergence industrielle, l’économie numérique et l’intelligence artificielle (IA).
Cet appel invite à repenser les politiques publiques dans une logique plus intégrée, où la sécurité hydrique occupe une place centrale. Face à la pression croissante sur les ressources en eau, l’enjeu ne se limite plus au développement des infrastructures et à la mobilisation de nouvelles ressources. Il s’agit également de préserver le capital hydrique, de maîtriser la demande et de mieux articuler les politiques de l’eau et de l’agriculture, afin de garantir durablement les besoins des populations et des territoires.
Un appel à inscrire l’action dans la durée
La question de l’eau est un enjeu central de la résilience nationale. Les sécheresses successives, la pression exercée sur les nappes, la croissance des besoins urbains et économiques et les effets du changement climatique fragilisent les équilibres hydriques. Leurs conséquences dépassent le seul secteur de l’eau : elles concernent la sécurité alimentaire, l’activité économique, l’équilibre entre collectivités territoriales, la protection des écosystèmes et la continuité du service public.
À l’ouverture du Parlement, le 9 octobre 2026, le discours royal a appelé à accélérer la mise en œuvre des projets d’infrastructures programmés et à engager, en parallèle, une nouvelle génération de grandes stratégies nationales. Celles-ci couvrent notamment la sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, l’émergence industrielle, l’économie numérique et l’intelligence artificielle.
Pour le secteur de l’eau, cette orientation place l’élaboration d’une nouvelle stratégie hydrique au cœur des priorités nationales. Elle invite à dépasser la seule logique de mobilisation des ressources et de réalisation des infrastructures pour interroger la cohérence des choix stratégiques, l’efficacité de leur mise en œuvre et leur capacité à garantir durablement la disponibilité de l’eau. L’enjeu est désormais de traduire les ambitions nationales en résultats mesurables, tant pour les citoyens que pour les territoires et les activités productives.
À titre de contexte, le programme gouvernemental indique que, selon les données arrêtées au début du mois d’octobre 2026, les réserves des barrages dépassaient 11,1 milliards de m³, avec un taux de remplissage de 65,7 %, contre 32,1 % à la même période de l’année précédente. Cette amélioration ponctuelle doit être appréciée au regard de la répartition territoriale de la ressource et de sa durabilité.
La réponse attendue ne consiste donc pas à opposer les infrastructures à la maîtrise de la demande en eau. Les barrages, les transferts interbassins et le dessalement restent des leviers importants. Mais ils doivent s’inscrire dans une politique qui protège simultanément les ressources existantes, maîtrise la demande, améliore l’efficience des réseaux et des usages, et adapte les décisions aux spécificités de chaque bassin.
De la stratégie de 2009 aux engagements de 2026 : tirer les enseignements
La stratégie nationale de l’eau de 2009 avait posé les bases d’une politique combinant la mobilisation des ressources, le stockage, les transferts, la rationalisation des usages et la recherche d’un équilibre entre l’offre et la demande.
Face à la dégradation de la situation hydrique, le Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 a renforcé la réponse à l’urgence, notamment par l’accélération des projets hydrauliques, le dessalement, les transferts et la sécurisation des besoins en eau potable et en irrigation.
Le programme gouvernemental 2026-2031, présenté devant les deux Chambres du Parlement le 19 octobre 2026, annonce la poursuite de cette mobilisation et met également l’accent sur la maîtrise de la demande, la protection des nappes, la réutilisation des eaux usées traitées, la gestion des prélèvements et l’articulation entre politiques hydrique et agricole. Il prévoit notamment la réalisation de nouveaux ouvrages hydrauliques, le développement des capacités de dessalement et la poursuite des transferts interbassins.
Le programme gouvernemental 2026-2031 fixe notamment trois objectifs quantifiés : dépasser 1,8 milliard de m³ de capacité de dessalement à l’horizon 2031, réaliser environ 400 petits ouvrages hydrauliques (petits barrages, barrages colinéaires et collecte des eaux pluviales) et porter à près de 1,2 million d’hectares les superficies équipées en techniques d’irrigation économes, soit environ 70 % des terres irriguées. Ces ambitions doivent être suivies au regard des réalisations effectives, des coûts complets et des économies nettes d’eau obtenues. Ces orientations doivent être confrontées aux résultats des programmes antérieurs. Avant de fixer de nouvelles cibles, il faut distinguer les projets annoncés, engagés, achevés et effectivement opérationnels, puis de mesurer leur contribution à la sécurité hydrique. Pour l’irrigation économe, l’état d’avancement et les économies nettes d’eau doivent notamment être établis.
Un audit technique et financier indépendant des infrastructures existantes permettrait d’évaluer leur état, de mesurer les pertes qu’elles occasionnent et d’apprécier leur rendement réel, afin de prioriser les actions de réhabilitation et les investissements.
Un programme d’investissement peut répondre à une urgence sans constituer, à lui seul, une stratégie durable. Celle-ci doit organiser les arbitrages, anticiper les risques, relier les politiques sectorielles et inscrire l’action dans la durée, au-delà des échéances gouvernementales.
Le changement de modèle : gérer un capital hydrique commun
La première ambition d’une nouvelle stratégie devrait être de considérer les eaux de surface, les eaux souterraines et les ressources non conventionnelles comme les composantes interdépendantes d’un même capital hydrique. La gestion de la ressource désigne ici les décisions et les actions qui visent à la préserver, la mobiliser et la répartir durablement. Elle doit tenir compte de la disponibilité réelle, de la qualité, des coûts complets, des besoins territoriaux et des conséquences environnementales. La question n’est plus seulement de savoir si l’on construit, mais si les infrastructures produisent une eau effectivement disponible et durable. Une ressource supplémentaire ne peut être considérée comme durable si ses coûts énergétiques et d’entretien et maintenance ainsi que ses impacts ne sont pas maîtrisés.
Le dessalement, par exemple, doit être apprécié à partir des volumes effectivement produits et distribués, des coûts d’exploitation et d’entretien et maintenance, de la consommation énergétique et de l’intégration des énergies renouvelables lorsque cela est pertinent. Les transferts interbassins doivent être évalués en fonction de leur contribution à la sécurité d’approvisionnement, tout en tenant compte des équilibres hydrologiques des bassins hydrauliques concernés. De même, les ouvrages de stockage doivent être suivis selon leur fonctionnalité et leur contribution réelle, et non uniquement selon leur nombre ou leur capacité nominale.
Cette logique suppose une planification différenciée à l’échelle des bassins hydrauliques. Les ressources disponibles, les besoins en eau potable, les exigences des activités agricoles, industrielles et touristiques, les possibilités de réutilisation des eaux usées traitées ainsi que les vulnérabilités climatiques varient d’un bassin à l’autre. L’enjeu est d’adapter les choix d’investissement et les modalités de gestion aux spécificités de chaque bassin, tout en conciliant la satisfaction des différents usages, l’équité dans la répartition de la ressource et sa préservation à long terme.
Faire de la maîtrise de la demande une priorité équivalente à l’offre
La sécurité hydrique ne dépend pas seulement des volumes mobilisés ; elle dépend aussi de la manière dont l’eau est utilisée et partagée. La gestion de la ressource passe donc par la réduction des pertes dans les réseaux, le contrôle effectif des prélèvements, la protection des nappes, la sobriété des usages et la réutilisation des eaux usées traitées. Ces actions doivent être suivies par des indicateurs mesurables et contribuer à la fois à la préservation du capital hydrique et à la fiabilité de l’approvisionnement.
La préservation des eaux souterraines exige notamment des données fiables sur les prélèvements et les niveaux des nappes, un suivi des autorisations et des mécanismes de contrôle applicables. Les contrats de gestion des nappes ne peuvent produire des effets durables que si leurs objectifs sont clairement définis, si les obligations des parties sont respectées et si les résultats obtenus sont régulièrement évalués.
L’irrigation économe mérite la même exigence d’évaluation. Une amélioration de l’efficacité à la parcelle ne se traduit pas automatiquement par une économie nette à l’échelle d’un bassin si les surfaces irriguées augmentent ou si les cultures deviennent plus consommatrices. Le suivi doit donc porter sur la consommation réelle, la durabilité des prélèvements et les effets obtenus, en tenant compte des impératifs de sécurité alimentaire, de revenus agricoles, d’emploi et de résilience des exploitations.
Réorienter les choix agricoles à partir de la ressource disponible
La cohérence entre politique hydrique et politique agricole est déterminante. Cette exigence rejoint les orientations du discours du Trône du 29 juillet 2024. Les choix de cultures, les techniques d’irrigation et les soutiens publics devraient être appréciés au regard des ressources réellement disponibles et renouvelables dans chaque bassin. La valeur créée par mètre cube peut constituer un indicateur utile, à condition de ne pas devenir le seul critère de décision.
Une approche équilibrée doit également considérer la sécurité alimentaire, l’emploi rural, les revenus des exploitations, les effets sociaux des transitions et la capacité des territoires à résister aux sécheresses. L’objectif est de rapprocher progressivement les choix productifs des limites hydriques, avec des règles lisibles, des données transparentes et un accompagnement adapté des acteurs concernés.
Innover pour anticiper, décider et intervenir plus vite
Les outils numériques n’ont d’intérêt que s’ils améliorent la décision et produisent des effets vérifiables. Les systèmes d’information géographique, les capteurs, la télémétrie, la détection des fuites et l’analyse prédictive peuvent aider à suivre les ressources, repérer les tensions plus tôt et anticiper les sécheresses.
Le déploiement de ces solutions devrait reposer sur la définition de cas d’usage précis, la garantie de la qualité des données, l’interopérabilité des systèmes, la capacité des équipes à les exploiter et la démonstration de leur utilité. La technologie n’a de valeur que si elle permet de mieux arbitrer, de réduire les délais d’intervention, de renforcer le contrôle ou d’améliorer la continuité du service.
La réutilisation des eaux usées traitées, la collecte des eaux pluviales et les solutions décentralisées peuvent également être étudiées selon les besoins et les caractéristiques de chaque territoire. Ces options doivent être comparées à partir de leurs coûts complets, de leurs exigences de qualité, de leur fiabilité et de leurs bénéfices environnementaux.
Une gouvernance qui relie les ambitions aux résultats
La fragmentation des responsabilités et l’insuffisance d’indicateurs partagés peuvent compliquer le pilotage d’une politique qui touche à l’approvisionnement des populations, à l’agriculture, à l’industrie, à l’énergie, à l’aménagement du territoire et aux écosystèmes. Une stratégie de long terme doit clarifier les rôles, organiser la coordination entre l’État, les régions, les collectivités, les agences de bassin et les opérateurs, et préciser les mécanismes d’arbitrage.
Le nouveau Plan national de l’eau annoncé dans le programme gouvernemental pourrait devenir le cadre de cohérence entre les objectifs de long terme, les investissements, les financements et les plans d’action territoriaux. Il devrait s’appuyer sur un bilan du Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 et prévoir des responsabilités clairement définies, des échéances, des modalités de suivi et des mécanismes de révision lorsque les conditions hydrologiques ou les résultats l’exigent.
La gouvernance hydrique appelle également à clarifier le rôle du Conseil supérieur de l’eau et du climat, dont la dernière session remonte à 2001. La loi n° 36-15 relative à l’eau et le décret n° 2-18-339 lui attribuent un rôle dans l’examen des orientations générales et dans la procédure relative au Plan national de l’eau. La place effective de cette instance, son articulation avec les structures existantes et les modalités de suivi stratégique restent donc à préciser. Un tableau de bord national décliné par bassin pourrait suivre, entre autres, la continuité de l’eau potable, les pertes de réseau, l’évolution des nappes, les volumes réellement distribués, les économies nettes d’eau, la réutilisation des eaux traitées, les coûts complets et la performance des investissements. Les indicateurs devraient distinguer les réalisations physiques des effets obtenus pour les usagers et les territoires.
Du nouveau Plan national de l’eau à une stratégie de transformation
La prochaine étape devrait être organisée autour d’une séquence cohérente. D’abord, établir un bilan documenté du Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 et des objectifs antérieurs. Ensuite, partager un diagnostic prospectif des ressources, des besoins et des risques à l’échelle des bassins. Puis, arbitrer les priorités entre offre, demande, protection des ressources et solutions alternatives, en évaluant leurs coûts complets et leurs effets. Enfin, traduire ces choix en responsabilités, financements, calendriers et indicateurs accessibles.
Le Plan national de l’eau doit jouer un rôle de pilotage : relier les ambitions nationales aux décisions territoriales, rendre les résultats comparables et organiser les ajustements nécessaires. Le suivi doit distinguer trois dimensions : l’état et la durabilité des ressources (gestion de la ressource), la continuité de l’eau fournie aux usagers (sécurité d’approvisionnement) et la capacité du pays à satisfaire durablement les besoins tout en maîtrisant les risques (sécurité hydrique). Les objectifs annoncés à l’horizon 2031 seront ainsi évalués à partir d’indicateurs différenciés.
Conclusion : faire de l’eau un levier de résilience nationale
Depuis la stratégie de 2009, le Maroc a engagé des efforts importants pour renforcer son approvisionnement et répondre à l’urgence hydrique. Les orientations et engagements annoncés en 2026 ouvrent une nouvelle étape, à condition de les inscrire dans une vision durable, cohérente et fondée sur des résultats vérifiables.
S’inscrire dans l’appel royal d’octobre 2026 signifie donner à la politique hydrique une ambition qui dépasse la seule accumulation d’infrastructures. Il s’agit de protéger le capital hydrique, d’utiliser chaque ressource avec discernement, de rapprocher les choix agricoles et économiques des disponibilités réelles, d’innover là où l’innovation améliore concrètement la décision, et de rendre les responsabilités comme les résultats plus lisibles.
La réussite de la stratégie hydrique se mesurera à sa capacité à préserver le capital hydrique national, à rétablir progressivement l’équilibre entre les ressources disponibles et les prélèvements, à optimiser l’ensemble des usages et à renforcer la résilience des territoires face aux sécheresses et au changement climatique, tout en garantissant durablement les besoins des populations, de l’agriculture et des activités économiques et en préservant les écosystèmes. Le Plan national de l’eau devra traduire cette ambition en priorités territoriales, en responsabilités clairement établies et en indicateurs de résultats. Elle ne se jugera pas au seul nombre d’ouvrages réalisés, mais à la capacité du pays à préserver ses ressources, à satisfaire durablement ses besoins et à renforcer sa résilience.


