Alcool au Maroc : le contribuable docile, continuera-t-il toujours à faire une escale à Casa

Une fois de plus, le buveur paiera. Le projet de loi de finances 2027, déposé le 23 octobre, fait basculer la fiscalité de l’alcool dans une logique nouvelle : la taxe ne se compte plus seulement à l’hectolitre, elle suit désormais le prix. 30 % sur la bière et le vin, 50 % sur certains spiritueux, avec des planchers qui ne baissent jamais. Derrière l’argument sanitaire, une vérité comptable s’impose : au Maroc, celui qui lève son verre est devenu le plus docile des contribuables.
Le mécanisme est simple. La bière supportera un taux ad valorem de 30 %, avec un minimum de 1 705 DH par hectolitre ; le vin, le même taux avec un plancher de 1 265 DH ; certains alcools forts, 50 % avec un minimum de 33 150 DH par hectolitre d’alcool pur. Le choix de l’ad valorem n’a rien d’anodin : la taxe grimpera désormais toute seule, au rythme des étiquettes, sans qu’il faille un nouveau vote au Parlement.
Un pays « sobre » qui boit plus de 100 millions de litres
Sur le papier, le Maroc est l’un des pays les plus sobres du monde. L’OMS y mesurait une consommation moyenne d’alcool pur tombée d’environ 1 litre par habitant en 2010 à 0,6 litre en 2016, bien loin de la moyenne mondiale. Mais la moyenne ment par omission : elle divise les bouteilles par toute la population, abstinents compris.
Ramenée aux seuls buveurs de plus de 15 ans, la consommation bondit à 17,1 litres d’alcool pur par an selon l’OMS, soit un niveau d’Europe du Nord. En volume, le marché marocain avoisine 120 millions de litres par an, dont environ 103 millions de litres de bière. La bière domine, devant le vin et les spiritueux.
Le paradoxe est connu : la loi interdit la vente d’alcool aux musulmans, tandis que la loi de finances en prélève la taxe. Le marché n’est pas seulement touristique. On ne peut le nier, la poignée de clients non musulmans ne saurait absorber à elle seule ces millions de litres.
Côté industrie, le leader de la bière tient bon. La Société des Boissons du Maroc a affiché en 2024 un chiffre d’affaires de 2 863 MDH, en hausse de 0,8 % à périmètre comparable, malgré la pression fiscale.
La caisse enregistreuse ne connaît pas la crise
En treize ans, la recette fiscale tirée de l’alcool a plus que triplé, et elle ne recule jamais.
Années non contiguës ; 2026 et 2027 sont des prévisions de loi de finances.
En 2014, le Trésor encaissait environ 709 MDH sur la bière et 466 MDH sur le vin et les autres alcools. La barre des 2 milliards a été franchie en 2022, portée par le retour des touristes. Pour 2027, le gouvernement table sur près de 4 milliards : +9,5 % sur la bière, mais près de +23 % sur le vin et les spiritueux.
La hausse ne date pas d’hier. Dès 2020, la TIC sur la bière avait progressé de 140 % en huit ans. Seul répit notable : en 2023, la majorité et la CGEM avaient obtenu que la hausse prévue au PLF 2024 soit revue à la baisse. Le PLF 2027 referme cette parenthèse.
Un bien de Veblen au service du fisc
Pour comprendre pourquoi la hausse des taxes ne fait pas fuir le buveur, il faut convoquer l’économiste Thorstein Veblen. Un bien de Veblen est un produit dont la demande résiste à la hausse des prix, voire augmente avec elle, parce que son prix élevé en fait un signe de statut social. Plus il est cher, plus il distingue celui qui le consomme.
Au Maroc, l’alcool coche toutes les cases. Le boire est un acte social, souvent ostentatoire : la bouteille commandée au restaurant, le whisky posé sur la table d’un mariage, le vin importé offert lors d’une réception. Rare, encadré, légalement réservé aux non-musulmans, il porte une charge symbolique que n’a aucun autre produit de consommation. Chaque hausse de prix renforce son statut de produit d’exception au lieu d’en détourner les amateurs. Pour le fisc, c’est l’assiette idéale : chaque dirham de taxe supplémentaire se transforme presque intégralement en recette.
Les faits le confirment. Après chaque hausse, le marché légal a plié sans rompre. En 2017, les recettes de TIC sur l’alcool progressaient de 10,7 %, pendant que les importations bondissaient de 22 %. Et en 2021, ces recettes ont même dépassé les prévisions de la loi de finances.
Le buveur marocain n’est donc pas seulement un consommateur. C’est un contribuable captif, que la cherté de son produit flatte au lieu de le décourager : il paie, il grogne peu, et il ne manifeste pas. Pour un ministre des Finances, aucune assiette n’est plus confortable.
La santé, grande absente du bilan
Si l’objectif est sanitaire, où sont les résultats ? Aucune évaluation publique ne relie, au Maroc, les hausses successives de TIC à un recul des maladies liées à l’alcool. Le gouvernement publie chaque année ses prévisions de recettes ; il ne publie aucun indicateur de santé en regard.
Les rares chiffres disponibles viennent de l’OMS. Pour 2016, elle dénombrait 341 décès par cirrhose du foie et 163 morts sur les routes liés à la conduite en état d’ivresse. Elle relevait aussi que, lorsqu’ils boivent, les Marocains s’exposent davantage à la cirrhose et aux accidents que leurs voisins maghrébins. Le recul de la consommation moyenne observé entre 2010 et 2016 a été attribué aux campagnes de sensibilisation, pas à la fiscalité.
L’effet pervers, lui, est bien documenté. Plus l’alcool légal est cher, plus le frelaté prospère. À Oujda en 2021, une vingtaine de personnes sont mortes après avoir bu un alcool acheté chez un vendeur clandestin ; à Ksar El Kébir en 2022, le bilan a atteint 19 morts. En juin 2024, à Sidi Allal Tazi, une centaine de personnes ont été intoxiquées et au moins 15 sont décédées.
Fouzi Lekjaa , alors ministre délégué au Budget, , l’a lui-même reconnu lors du débat sur la loi de finances 2024 : des prix trop élevés font le lit de la contrebande et de la fabrication illégale. Le FMI fait le même constat à l’échelle mondiale : à force de hausses, les buveurs se reportent sur des produits non taxés ou illicites plutôt que d’arrêter.
Plumer l’oie qui ne crie pas
La docilité du buveur n’est pas une découverte marocaine. Elle est au cœur de la plus vieille maxime fiscale de l’histoire, attribuée à Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV : « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris ». L’attribution reste discutée par les historiens de la citation, qui n’en trouvent pas de trace avant le XIXe siècle. Mais l’idée a traversé les siècles : on taxe d’abord ceux qui ne crient pas.
L’économiste Murray Rothbard en tirait la conclusion sans détour : même le buveur le plus déterminé paie, et « nous, les contribuables, sommes bien sûr les oies ».
Pour le président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, Bouazza Kherrati, le pouvoir est pris au piège : baisser la taxe l’exposerait au procès en complaisance religieuse, d’où une « schizophrénie politique et sociale ».
Précision de rigueur : aucune déclaration officielle marocaine qualifiant expressément les buveurs de « dociles » n’a été retrouvée. Le mot est le nôtre. Il résume pourtant fidèlement ce que disent Colbert, Rothbard et les éditorialistes : on taxe l’alcool parce que celui qui le boit ne descendra jamais dans la rue pour le défendre.
Le vrai fléau se sert en menu XL
Si l’État tenait vraiment à notre santé, il regarderait d’abord dans nos assiettes. Un Marocain sur cinq est obèse et 53 % des adultes sont en surpoids, selon l’enquête du ministère de la Santé menée avec l’OMS. Entre 2000 et 2017, le taux d’obésité est passé de 13,2 % à 20 % ; chez les femmes, il atteint 29 %. L’apport calorique moyen a bondi à environ 3 100 calories par jour, contre 2 400 dans les années 1970, selon l’Institut marocain d’analyse politique.
La comparaison est cruelle. L’alcool, consommé par une minorité, tue quelques centaines de personnes par an selon les chiffres de l’OMS. L’obésité concerne des millions de Marocains et ouvre la porte au diabète, à l’hypertension et aux maladies cardiovasculaires. Une étude bordelaise sur la population marocaine a d’ailleurs associé l’obésité aux profils alimentaires occidentalisés, pas au régime méditerranéen.
Pourtant, la fiscalité nutritionnelle avance à pas de fourmi. Le Maroc a bien relevé de 50 % la TIC sur les boissons sucrées en 2019, à l’initiative de députés et avec l’appui de l’OMS. Le PLF 2027 franchit un nouveau pas : il taxe enfin les sirops des machines à soda des fast-foods, qui échappaient jusqu’ici à toute TIC.
Mais l’essentiel reste intact. Le burger, la pizza, les frites et les menus géants ne supportent aucune taxe sanitaire spécifique. Un cabinet d’études estimait même que les trois quarts du sucre consommé au Maroc échappent à la TIC. On taxe la canette de bière, rarement le seau de frites. Le soda du fast-food entre dans le filet en 2027 ; le menu qui l’accompagne, lui, reste libre.
Santé publique ou caisse publique ?
Il faut rendre justice au fisc sur un point : l’alcool n’est pas le grand pilier des finances publiques. Avec près de 4 milliards de DH attendus en 2027, il pèse presque cinq fois moins que le tabac et ses 19,3 milliards. Ce n’est pas une mine d’or. C’est mieux encore pour un ministre : une rente sûre, qui augmente chaque année sans faire de bruit.
Une politique de santé sérieuse se jugerait sur des résultats : moins de cirrhoses, moins de morts sur les routes, moins de victimes du frelaté. Aucun de ces indicateurs n’accompagne les lois de finances successives. Seule la ligne de recette progresse.
Tant que l’on taxera le verre plus durement que l’assiette, le discours sanitaire sonnera creux. Le buveur paiera, comme toujours, sans crier. Et l’oie, docile, continuera de se laisser plumer.


