Transition énergétique au Maroc : la taxe carbone, un outil complexe mais crucial

Au Maroc, la réussite de la mise en œuvre de la taxe carbone nécessite un juste équilibre entre efficacité économique, soutenabilité sociale et compétitivité des entreprises et doit s’accompagner d’une vision stratégique globale et inclusive. BKGR se penche sur la question.
Dans un contexte où le réchauffement climatique s’intensifie à un rythme alarmant, avec des émissions mondiales de COz et autres gaz à effet de serre -GES- qui continuent de croître malgré les engagements internationaux, plusieurs pays, dont le Maroc, joignent les actes aux paroles pour tenter d’en réduire les impacts.
Cette dynamique mondiale met en lumière la nécessité d’identifier les sources principales de ces émissions, à savoir les secteurs industriel et énergétique et de comprendre leurs implications. En effet, celles-ci exercent une pression accrue sur les écosystèmes, devant s’accélérer davantage dans les décennies à venir en cas d’absence d’intervention.
Fortement exposé aux effets des changements climatiques, le Royaume a également inscrit la durabilité au cœur de son action sur la scène internationale. En prenant part aux grands rendez-vous mondiaux et en forgeant des alliances stratégiques, le Royaume s’est imposé comme un pionnier régional face à ces nouveaux défis.
Le Maroc s’était déjà distingué par sa participation active aux Conférences des Parties (COP) sur le climat, incarnant un engagement sans faille depuis la COP21 à Paris en 2015, visant à limiter le réchauffement climatique à 1,5°C grâce à des contributions déterminées au niveau national (CDN), avant l’organisation sur ses terres de la COP22 en 2016.
Cette occasion historique a permis au pays de démontrer son leadership en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de présenter des initiatives exemplaires, telles que le Plan National de l’Énergie Solaire et le Programme National d’Économie d’Eau en Irrigation. Dans ce sillage, le Maroc persévère avec pour objectif ambitieux d’atteindre 52% d’énergies renouvelables et de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 45,5% d’ici 2030, avec une neutralité carbone d’ici 2050.
Sur le plan de la Gouvernance, le Royaume a institué une Charte Nationale de l’Environnement et une Stratégie de Développement Durable, consolidant son cadre légal et adoptant des mesures fortes pour la décarbonation et la gestion des ressources en eau.
Ainsi, le Maroc se positionne comme un acteur clé de la durabilité, incarnant une politique pragmatique et visionnaire pour un avenir vert et prospère.
Ces engagements, le Maroc s’y est inscrit volontairement même si les changements réglementaires en matière environnemental en Europe y ont grandement contribué.
En effet, le règlement de l’UE a introduit en octobre 2023 le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières connu aussi sous le nom de « MACF ». Le but de ce dernier est de réduire les émissions de carbone, de fixer un juste prix pour le carbone émis lors de la production de marchandises à forte intensité de carbone importées dans l’UE et d’encourager une production industrielle davantage propre.
Ce projet devrait être entièrement opérationnel à partir de 2026 et applicable, pour le moment, au niveau de 5 secteurs : le fer et l’acier, l’aluminium, le ciment, l’engrais, l’électricité et l’hydrogène.
Ces secteurs pollueurs devraient être soumis à une taxe basée sur leur contenu en carbone, oscillant entre 60 euros et 100 euros par tonne de CO2, lors de l’importation sur le vieux continent.
Pour le moment, 4 des 5 secteurs ciblés (fer, acier, aluminium, ciment et électricité) ne devraient être que faiblement impactés, leur production étant majoritairement destinée au marché local.
Néanmoins à moyen-terme, cette nouvelle réglementation entraînerait des conséquences significatives sur les. exportations marocaines, dont 65% sont écoulées sur le marché européen. Selon les premières estimations, plus de 10 % des exportations du pays pourraient être impactées si le mécanisme s’étend à d’autres secteurs.
Pour l’heure, la seule industrie concernée est celle des phosphates et dérivé, capitale pour l’économie et les exportations du Royaume. Ceci étant, ses émissions en carbone demeurent faibles comparativement aux autres pays exportateurs concurrents, ce qui pourrait faire gagner le Maroc en compétitivité dans les prochaines années. Reste la problématique de l’électricité marocaine, encore largement produite à partir d’énergies fossiles, qui risquerait de compromettre la performance à l’export des secteurs métallurgiques et cimentiers.
Ces derniers ont pourtant lourdement investi pour « verdir » leur production, notamment en sourcant davantage d’électricité d’origine renouvelable et en labélisant des process de production à faible émission de GES.
A partir de 2027-2028, ce sont les secteurs textiles et agro-industriels, forts important dans les exportations du Maroc, qui seront concernés.
Les industriels du textile, en particulier dans le nord du Royaume, semblent s’engager, à cet effet, activement dans le chantier de la décarbonation, probablement encouragés par leurs clients internationaux, tels que le géant Espagnol INDITEX.
Pour les agro-industriels, beaucoup d’efforts restent à engager notamment en matière d’utilisation de pesticides et d’herbicides au niveau de l’amont agricole pour continuer à soutenir l’élan des dernières années en matière d’expéditions vers l’Europe où sur certains produits, le Maroc sur lesquels est devenu le principal fournisseur.
De manière plus générale, les estimations suggèrent une diminution globale des exportations africaines, y compris celles du Maroc, de -5,72%. Certaines industries seraient particulièrement touchées, avec des baisses estimées à – 13,9% pour l’aluminium, -8,2% pour le fer et l’acier, -3,9% pour les engrais, et -3,1% pour le ciment. Ces reculs correspondraient à une contraction de -1,12% du PIB du continent, soit environ EUR 31 Md (sur la base des PIB africains de 2021).
Enfin, ce passage au vert pourrait être l’occasion pour le Royaume de réduire la dépendance aux importations de produits énergétiques qui ont atteint 122 Mds de DH en 2023 et représentent près de 17% du déficit de notre balance commerciale.
Pour répondre à l’ensemble de ces problématiques, le Royaume a opté pour une approche proactive afin de se préparer à ce nouveau mécanisme, en adoptant une stratégieambitieuse de FINANCE CLIMAT à l’horizon 2030. Cette stratégie repose sur trois piliers interconnectés, à savoir : (i) la mise en place d’un marché financier intégré, (ii) la promotion des investissements verts à travers une offre adaptée et des projets attractifs sur le plan du rendement et de l’impact écologique et iii) l’exploration d’innovations financières, telles que les Fintechs et les marchés de carbone, afin de démocratiser l’accès aux financements verts et d’encourager l’adoption de solutions durables.
Dans ce sillage, la Loi de Finances 2025 prévoit l’introduction d’une taxe carbone visant à réduire la facture pétrolière de l’Etat en orientant le mix énergétique vers des ressources renouvelables, plus économiques et durables. Toutefois, son application pourrait être reportée à 2026. Basée sur le principe du « pollueur-payeur », cette taxe a pour objectif de limiter les émissions de CO2 tout en renforçant les finances publiques, avec une contribution estimée à +0,8% du PIB. Elle devrait également stimuler l’innovation dans le secteur des énergies renouvelables et encourager des pratiques industrielles plus durables, s’appuyant sur les progrès réalisés, tels que le projet Noor Ouarzazate.
L’intérêt pour le pays y est double : se conformer à la réglementation de son principal marché à l’export et encaisser au Maroc les recettes de la taxe carbone!.
Le Royaume compte ainsi accélérer son engagement en faveur d’un développement énergétique durable, les investissements dans le secteur de la transition énergétique devant passer de 4 Mds de DH à 15 Mds de DH en 2027. Dans ce cadre, les Groupes l’OCP et ENGIE ont signé, le 28 octobre 2024 à Rabat, un partenariat stratégique destiné à renforcer la transition énergétique du Maroc. Cette collaboration a pour objectif de réduire l’empreinte carbone de l’industrie marocaine et de renforcer l’écosystème économique local par le biais de projets novateurs dans les domaines des énergies renouvelables, du stockage d’énergie, de l’hydrogène et de l’ammoniac verts, ainsi que du dessalement à des fins agricoles.
Ces initiatives pourraient également contribuer à atténuer les impacts du СВАМ en réduisant l’empreinte carbone des produits destinés à l’exportation.
L’instauration d’une taxe carbone au Maroc pourrait, toutefois, se heurter à des contraintes économiques et politiques majeures, notamment le coût élevé de mise en œuvre. Les industries marocaines à forte émission carbone pourraient ainsi subir une pression accrue sur leurs coûts opérationnels et compromettre davantage leur compétitivité internationale.
En parallèle, l’adhésion sociale représente un défi crucial dans la mesure où la perception publique de la taxe carbone demeure complexe, en particulier pour les ménages à faible revenu qui supporteraient les hausses de coûts énergétiques.
La mise en place de campagnes d’information et de mesures compensatoires, telles que des crédits d’impôt ou des subventions, serait donc indispensable pour susciter l’acceptation et garantir une transition plus équitable.
Bien que perfectible, la taxe carbone demeure un outil clé de la transition écologique et son adoption est une étape cruciale pour l’évolution énergétique du Maroc. La réussite de sa mise en œuvre nécessite un juste équilibre entre efficacité économique, soutenabilité sociale et compétitivité des entreprises et doit s’accompagner d’une vision stratégique globale et inclusive.

