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Economie Nationale

Agriculture : quand les intrants posent problèmes, les outputs sont désastreux

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Ecrit par Imane Bouhrara I

A mi-parcours de la réalisation de la stratégie Génération Green 2020-2030, le secteur agricole est plus que jamais dans la tourmente entre un stress hydrique qui jette son ombre sur la campagne agricole et des dysfonctionnements structurels qui aujourd’hui pèsent sur ce secteur névralgique et, par ricochet, sur la capacité d’atteindre une autosuffisance alimentaire, que dire d’une souveraineté alimentaire. À commencer par la culture des semences !

C’est à coup d’importations de viandes rouges, de suspension de droits de douanes sur certains produits comme le riz, le blé qu’est désormais rythmée l’actualité marocaine concernant les produits agricoles, l’approvisionnement de marché et stabilité des prix avec en arrière-plan un épisode de sécheresse grave et étalé sur le temps.

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Mais ce n’est pas seulement l’unique raison puisque l’état actuel des choses est également la résultante de l’accentuation de dysfonctionnements dans l’agriculture et l’élevage qui nous ont menés là où nous sommes aujourd’hui. À mi-chemin de l’exécution de la stratégie Génération Green 2020-2030 et après presque deux décennies des PMV I et PMV II, le constat est sans appel : on est encore au stade de parer à l’urgence. Pis encore, certains acquis ont été semés au vent, notamment la culture des semences.

Lorsqu’on promeut l’exportation des fruits et légumes, en développant des cultures de rente dont certaines cultures agricoles hydrivores au détriment des cultures maraîchères et vivrières pourtant tout aussi sinon plus importantes pour assurer les besoins du marché local, cela créée un déséquilibre sans précédent. Mais aussi des questions liées à l’importation et des stockages de semences en attendant les variétés résilientes développées par l’INRA et le programme de multiplication de semences.   

Pour prendre la pleine mesure des difficultés que rencontre l’agriculture, la 1e journée nationale de l’agriculture organisée par la Comader a été une excellente tribune pour les agriculteurs de s’exprimer sur leurs préoccupations, différents problèmes qu’ils rencontrent et de formuler des doléances sans langue de bois.

A commencer par les intrants dans la chaîne de valeur agricole. D’emblée la culture de semences est identifiée comme un axe stratégique et souverain dans toute politique agricole, explique Faïçal Chaabi, vice-président de la Commission de l’agriculture et du développement rural de la Région de Beni Mellal Khenifra.

Mais, c’est l’intervention de Abdenbi Zirar qui va faire le topo d’une situation du moins inédite et qui implique une intervention d’urgence en matière de traçabilité.

En effet, issu de la Région du Moyen Atlas, il explique que l’agriculteur marocain est dans la capacité de produire les semences pourtant elles sont importées le cas de la pomme de terre et de l’ognon.

« L’agriculteur marocain a déjà produit et peut produire davantage la semence de pomme de terre sans nulle besoin de l’importer. L’importer revient à soutenir l’agriculteur étranger au détriment de l’agriculteur national », explique-t-il.

Il relève également la problématique de la transparence dans la chaîne de valeur liée à l’importation des semences pointant du doigt les pratiques de certains revendeurs. Notamment le manque de transparence sur la provenance et les prix d’importation mais aussi l’absence de facture privant l’agriculteur de récupérer la subvention dédiée à la semence, donc aucune garantie de payer le bon prix pour la bonne variété. Autrement dit, l’agriculteur est livré en pâturage à certaines pratiques en l’absence de contrôle et de sanction.

Pis, certaines pratiques peuvent avoir des conséquences lourdes pour les agriculteurs notamment la qualité et la conservation des semences qui impactent directement la qualité de la récolte.

Abdenbi Zirar évoque également l’impact des importations sur le prix de revenu, le cas de la semence d’oignon qu’il appelle à produire localement pour substituer les importations couteuses.

« Nous produisions la semence d’oignon mais malheureusement les importations ont pris le dessus en impactant le prix de revenu. Cette semence importée coûte 4.000 DH le kilo et il faut en compter trois pour un ha soit 12.000 DH sans oublier 3.000 DH pour le semoir. Un coût de production élevé qui se répercute sur le prix de revient », explique l’agriculteur. Cela implique également d’autres semences que le Maroc exportait par le passé et qu’il importe massivement actuellement sur des marchés internationaux où les cours flambent à chaque choc, ce qui impactera davantage  la hausse les prix de production et de vente.

A. Zirar a plaidé pour la R&D pour le développement, la production et la valorisation de ces semences au Maroc, ce qui évitera au pays d’en importer massivement et surtout une qualité de rendement et de résilience qui prennent en ligne de compte les spécificités marocaines.

Il enchaine également avec le circuit de distribution des produits, rappelant ce qui s’était passé l’année dernière avec les ognons et les pommes de terre, expliquant qu’en général on pense plus au consommateur final que l’agriculteur qui lui aussi souffre en amont.

Cette situation ne doit pas occulter une autre non moins dramatique celui du non-respect du cycle agricole et la rotation des cultures. Un sujet que nous avons déjà relevé en plus de celui des cultures agricoles hydrivores.

L’avenir ne se construit pas en occultant le passé

En effet, la rentabilité de certaines cultures agricoles hydrivores a créé une grande pression sur les ressources notamment en eau dans certaines régions du Royaume mais également au détriment des aptitudes des terres pour différentes cultures pluviales et selon les conditions agro écologiques des différentes régions du Royaume.

Ce qui est d’ailleurs l’objectif des cartes de vocation agricoles des terres qui permettent une rationalisation de la gestion des ressources naturelles, d’une utilisation plus efficacement des acquis de la recherche agronomique et de la mise en place des politiques agricoles adéquates qui prennent en considération les aptitudes des terres pour différentes cultures pluviales et selon les conditions agro écologiques des différentes régions du Royaume.

Interpellé sur la question, Najib Akesbi, économiste et ancien professeur à l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II a expliqué dans un précédent article que ces cartes existent bel et bien mais il ne peut pas confirmer ou infirmer leur mise en œuvre. « Ce que je sais par contre c’est qu’il n’y a aucune prise en compte de la réalité de ces cartes avec la réalité de la production actuellement. Soit les agriculteurs n’en ont pas connaissance ou ils savent mais continuent à cultiver ce qui les intéresse. En tout cas, l’état doit encadrer. Et sur la question de l’eau, l’agence des bassins, compte tenu des ressources disponibles, doit être en mesure de décider de la pertinence ou non des projets notamment agricoles selon les régions. Nous avons eu des cas où le ministère de l’Agriculture valide un projet agricole et le ministère du tourisme un projet touristique qui consomment beaucoup d’eau dans une même région ce qui les met en concurrence sur la ressource hydrique. Je pense que l’incitation par les subventions est un moyen de régulation intéressant mais quand il s’agit de ressources d’eau, l’Etat doit être intransigeant. Autrement, c’est l’eau potable qui peut en pâtir », explique Najib Akesbi.

La qualité académique de la préparation de ces cartes de vocation agricole des terres (INRA, IAV…) en fait un outil précieux qui évalue l’aptitude de pratiquer une culture pour une région donnée et même orienter la politique agricole en matière de choix des subventions éventuelles pour promouvoir certaines cultures.

En plus d’étudier le climat (précipitations, températures, vents, durée de la période de croissance, ces cartes livrent une analyse de l’hydrologie par région avant de s’intéresser aux aptitudes du sol pour accueillir certaines cultures.

Pour lui, le facteur économique devient déterminant pour l’agriculteur, qui, lorsque le prix du mètregrimpe, il préfère recourir à la tomate au lieu du blé. Un cercle vicieux qui s’installe en l’absence d’une intervention de l’Etat.

Évaluation et reddition des comptes : un impératif d’efficience

Bien évidemment lorsqu’on compare les efforts financiers consentis par l’État pour l’agriculture, et les difficultés que rencontre cette dernière, il est tout à fait légitime de se demander comment une situation pareille a pu se créer au fil des ans sans que personne, hormis les experts et économistes, ne tire la sonnette d’alarme ni rectifie certains dysfonctionnements.

Se pose dès lors tout légitimement la question des mécanismes d’évaluation régulière de ces stratégies et des différents intervenants. En effet, bien qu’il soit toujours facile de cibler la tutelle qui, elle, a une responsabilité politique majeure dans la définition des lignes directrices et une obligation d’auditer tout DH déployé puisque tenue par une reddition des comptes, les évaluations devaient concerner toute la chaîne de valeur y compris les interprofessions dont le rôle dans la situation actuelle n’est pas à négliger et même des producteurs selon un cahier des charges précis et des objectifs déterminés.

A défaut d’une reddition des comptes et même d’une obligation de résultats (en prenant bien évidemment en ligne de compte les inputs), se poursuivre dans la même lignée de ces dernières années revient à cultiver et irriguer des pratiques contreproductives, engraisser des proches de rente et accroître les problèmes du secteur au lieu de l’assainir et en accroître la productivité et la compétitivité au service de la sécurité alimentaire.

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