Zlecaf : le commerce total de l’Afrique augmentera de 3,5 % par an d’ici 2033 (BCG)

Le modèle de prévision exclusif de BCG sur le commerce mondial exploite plus de 500 millions de données, des tendances historiques du commerce, et des hypothèses géopolitiques ajustées par des experts.
L’Afrique voit son paysage commercial et d’investissement profondément redessiné par la hausse des tarifs douaniers (jusqu’à +5 milliards de dollars sur les exportations), l’augmentation de la dette souveraine, la diminution de l’aide étrangère, etc. Cependant, les fondamentaux restent solides, et la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) représente une opportunité unique pour libérer le plein potentiel du commerce intra-africain, notamment pour des économies stratégiquement positionnées comme le Maroc, qui bénéficie d’atouts logistiques et industriels reconnus sur le continent.
Il est impératif que la ZLECAf réussisse, et les dirigeants doivent répondre à cette nouvelle réalité commerciale avec des priorités claires, des actions coordonnées et une vision à long terme.
Tels sont les principaux enseignements d’un nouveau rapport publié par Boston Consulting Group (BCG). Intitulé « Africa Unleashed : Seizing Opportunity in a Shifting Geopolitical Landscape », ce rapport analyse la manière dont les pays africains doivent répondre à un environnement géopolitique en évolution rapide et ce que cela signifie pour leurs relations avec les principaux partenaires commerciaux, un enjeu particulièrement pertinent pour le Maroc au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et du Moyen-Orient.
« Les développements géopolitiques de 2025 ont généré des commentaires très émotionnels, souvent amplifiés par les récits médiatiques. Notre objectif avec ce rapport était de recentrer le débat sur des analyses fondées sur les données et une lecture pragmatique de cette nouvelle réalité », explique Badr Choufari, Managing Director et Partner au bureau BCG de Casablanca et co-auteur du rapport.
Ces analyses reposent sur une enquête menée auprès de plus de 350 cadres dirigeants africains, représentant un large éventail de secteurs et de pays, développée en partenariat avec l’Africa CEO Forum.
Choufari ajoute que le rapport s’appuie sur le modèle de prévision exclusif de BCG sur le commerce mondial, un outil qui exploite plus de 500 millions de données, des tendances historiques du commerce, et des hypothèses géopolitiques ajustées par des experts.
Alors que beaucoup de débats se concentrent sur les incertitudes à court terme, BCG estime que de nombreuses raisons permettent à l’Afrique d’être optimiste – à condition que les pays comprennent les leviers stratégiques à leur disposition. Dans ce contexte, le Maroc, grâce à sa stabilité économique, à des infrastructures portuaires de référence mondiale telles que Tanger Med et à des écosystèmes exportateurs performants, est bien positionné pour renforcer sa contribution au commerce africain.
BCG prévoit que le commerce total de l’Afrique augmentera de 3,5 % par an d’ici 2033, dépassant l’Union européenne à 2 %, avec des évolutions particulièrement marquées vers l’Asie. Le principal corridor commercial du continent – avec la Chine – devrait croître de 173 milliards de dollars, soit la plus forte progression. À titre de comparaison, le commerce avec l’UE devrait augmenter de 100 milliards de dollars, avec l’Inde (+63 milliards), l’ASEAN (+30 milliards) et les États-Unis (+12 milliards). Ces tendances ouvrent des perspectives importantes pour les secteurs marocains déjà tournés vers l’international, notamment l’automobile, l’aéronautique, l’agro-industrie ou encore les énergies renouvelables.
« À mesure que les flux commerciaux mondiaux se réorganisent en réponse aux évolutions géopolitiques, nos projections montrent de nouvelles opportunités pour l’Afrique – et plus largement pour le Sud global », déclare Tim Figures, Partner et Associate Director chez BCG, expert en géopolitique et commerce. « La capacité à comprendre les leviers actionnables par les entreprises et les gouvernements – et à les mobiliser stratégiquement – sera déterminante pour permettre au continent de tirer parti de ces transformations historiques. »
« Le potentiel de l’Afrique est bien connu », souligne Trudi Makhaya, Partner au bureau BCG de Johannesburg, rappelant que le continent abrite la population la plus jeune au monde, dispose de vastes ressources minières et agricoles, et possède un potentiel inégalé en matière d’énergies renouvelables. Cette dynamique offre également des opportunités au Maroc, engagé dans des stratégies ambitieuses autour de l’industrialisation verte et des énergies propres.
« Le continent est structurellement positionné pour devenir un leader dans des domaines tels que l’industrialisation verte, la transition énergétique et la sécurité alimentaire », ajoute-t-elle.
Pourtant, une grande partie de ce potentiel demeure inexploité. Moins de 5 % des ressources minières sont transformées localement, les coûts commerciaux restent prohibitifs en raison d’infrastructures fragmentées, et le chômage des jeunes persiste malgré une demande croissante de compétences.
Les perturbations à court terme ont également un impact majeur : le rapport note que les hausses tarifaires récentes pourraient entraîner jusqu’à 5 milliards de dollars de coûts supplémentaires pour les exportations africaines, l’Afrique du Sud devant assumer à elle seule 2,6 milliards supplémentaires. Le Nigeria, autre économie majeure, voit son secteur manufacturier affecté tant par les tarifs que par l’absence d’accès préférentiel aux grands blocs commerciaux, ce qui limite la diversification de ses exportations.
Les exportations textiles du Kenya risquent de voir leurs tarifs passer de 0 % à 23 % si l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) n’est pas renouvelé. De plus, entre 50 et 70 milliards de dollars d’aide mondiale sont menacés, ce qui pèse sur la stabilité budgétaire et risque de perturber les économies fortement dépendantes de ces flux.
Pour libérer le potentiel latent du continent, BCG identifie plusieurs axes d’action dans un véritable « playbook » destiné aux parties prenantes :
La ZLECAf – Une plateforme à haut potentiel encore à ses débuts
La ZLECAf réunit 54 pays autour de l’ambition commune de créer un marché unique de 3 400 milliards de dollars et d’augmenter de 32 % les exportations intra-africaines.
« Si elle est mise en œuvre pleinement, la ZLECAf est plus qu’un accord commercial. C’est la plateforme la plus ambitieuse jamais conçue pour façonner l’avenir économique collectif de l’Afrique », déclare Lisa Ivers, Managing Partner et responsable du système BCG en Afrique.
Ivers ajoute que, malgré une mise en œuvre encore lente, il convient de rappeler que l’Union européenne a mis plus de 40 ans pour bâtir un marché unique pleinement opérationnel.
Renforcer la capacité géopolitique pour anticiper les risques et saisir les opportunités
Les politiques commerciales et les flux de capitaux mondiaux sont désormais des sujets stratégiques au niveau des directions générales. Les entreprises doivent développer la capacité de suivre, anticiper et agir sur les évolutions géopolitiques.
Pour les entreprises marocaines, cela implique d’intégrer les dynamiques euro-méditerranéennes, atlantiques et africaines, ainsi que les nouvelles réglementations européennes, compte tenu de la forte intégration du Maroc dans les chaînes de valeur européennes.
Cela inclut la surveillance des changements tarifaires et des incitations influençant l’accès au marché ou la compétitivité, le suivi des tendances d’investissement provenant notamment de l’UE, de la Chine et des États du Golfe, ainsi qu’une compréhension fine des réglementations telles que les normes ESG, la tarification carbone et les règles de localisation.
Investir dans des propositions de valeur « trade-conscious »
Pour rester compétitives, les entreprises doivent privilégier des secteurs et modèles alignés non seulement sur les incitations commerciales actuelles, mais aussi sur les évolutions de la demande future. Au Maroc, cette stratégie s’inscrit pleinement dans les priorités nationales liées à l’industrialisation, à l’hydrogène vert, à l’agro-industrie durable et au développement des chaînes de valeur locales.
Cela peut passer par l’utilisation de la durabilité comme levier d’accès au marché. Les normes environnementales sont désormais intégrées dans les politiques commerciales – comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’UE. Comprendre ces normes et s’y conformer en avance ouvre la porte à des marchés à forte valeur.
S’allier pour mobiliser des ressources et façonner l’environnement commercial
Selon BCG, les enjeux géopolitiques sont au centre des préoccupations : 63 % des dirigeants sont optimistes quant aux perspectives, mais 82 % considèrent que les tensions géopolitiques mondiales sont élevées et influencent directement les décisions stratégiques. Pour les acteurs marocains, cela renforce l’importance des partenariats public-privé, de la compétitivité logistique et industrielle, et du rôle du Maroc dans la facilitation de l’intégration commerciale africaine.
Les dirigeants d’entreprise ne peuvent plus rester des participants passifs : s’ils veulent stimuler la croissance, ils doivent s’engager de manière stratégique avec les gouvernements et les bailleurs de fonds du développement, et défendre la suppression des barrières non tarifaires tout en plaidant pour des incitations publiques intelligentes. Cela prend encore plus de sens dans le contexte du potentiel économique transformateur de la ZLECAf.
Makhaya conclut : « La valeur à long terme reviendra à ceux qui investissent tôt dans la compétitivité : renforcement des capacités locales, chaînes d’approvisionnement résilientes, alignement sur les secteurs à croissance structurelle. Le potentiel de l’Afrique n’est pas en question – ce qui compte désormais, c’est la capacité à agir avec clairvoyance malgré la volatilité à court terme. »

