Souveraineté minérale : l’heure du sursaut industriel de l’Afrique

L’Afrique ne souffre pas d’un déficit géologique, mais d’une équation complexe brassant inadaptation de sa gouvernance, goulots logistiques, impératifs énergétiques et blocages financiers. L’impérieuse nécessité de la transformation locale de nos minerais face à cette réalité systémique a été au cœur des débats de la 3ᵉ édition du Congrès International des Mines (IMC 2026), organisé du 06 au 08 octobre par la Fédération de l’Industrie Minérale (FDIM) en partenariat avec le MTEDD. Alors que la transition énergétique mondiale consomme massivement nos ressources, notre continent s’obstine à brader sa rente par l’exportation primaire. L’heure n’est plus aux constats stériles ni aux sommets sans lendemain. Face à l’urgence climatique et au mur de la compétitivité mondiale, seule une intégration agressive du nexus énergie-logistique permettra de sauver notre souveraineté industrielle.
L’illusion extractiviste : Pourquoi le sous-sol le plus riche du monde fabrique de la précarité
Le changement de paradigme majeur qui s’impose aujourd’hui aux décideurs africains est brutale : la rente extractive est à bout de souffle. L’Afrique ne peut plus, et ne doit plus, se contenter d’être la réserve minière passive des transitions écologiques occidentales ou asiatiques. Le cas de la République Démocratique du Congo est emblématique : En 2024, ce bassin a exporté environ 3,1 millions de tonnes de cuivre métal, dont près de 2,59 millions de tonnes sous forme de cathodes, selon les statistiques minières du ministère congolais des Mines. Cette arithmétique masque une tragédie socio-économique profonde, résumée par un constat sans appel : exporter du minerai brut, c’est exporter des emplois, délocaliser notre avenir industriel et aliéner notre souveraineté technologique.
L’interpellation fondamentale qui doit animer chaque dirigeant se résume à une trilogie : transformer quoi, en quoi, et pour qui ?. Exporter sans transformation locale équivaut à subventionner l’industrialisation des autres continents tout en maintenant nos populations dans une précarité structurelle. L’illusion extractiviste occulte la faiblesse structurelle de la valeur retenue localement. La bascule exige de développer des clusters technologiques capables d’assurer le raffinage complexe et l’hydrométallurgie. Sans cette transmutation vitale, le sous-sol le plus riche du monde continuera paradoxalement à fabriquer de la pauvreté.
L’équation insoluble sans le nexus Énergie-Rail
L’industrialisation locale se heurte frontalement au mur des réalités logistiques et énergétiques. Le maintien de la chaîne de valeur requiert la résolution simultanée de deux goulots d’étranglement paralysants. Aujourd’hui, l’évacuation par le transport routier de masse constitue une aberration économique et un désastre écologique absolu. Le flux des camions détruit la rentabilité des gisements, génère des congestions portuaires et pulvérise les routes. L’alternative est incontournable : le déploiement de corridors ferroviaires lourds. À titre d’exemple, la modernisation du corridor de Lobito — long d’environ 1 300 kilomètres entre le port angolais et la frontière de la RDC — mobilise un financement de plus de 750 millions de dollars. Ce montant, bien que massif, est très vite amorti par l’effondrement radical du coût d’acheminement à la tonne métrique. Ces infrastructures vitales doivent impérativement obéir au principe du Tiers Accès Régulé (Open Access), garantissant à l’ensemble des opérateurs un droit d’usage équitable et dénué de tout monopole d’exploitation.
Sur le front énergétique, l’urgence est tout aussi existentielle : la volatilité de l’approvisionnement électrique, aggravée par la hausse des tarifs industriels, pèse lourdement sur la compétitivité des exploitations minières souterraines. Le constat est maifeste : ce qu’on économise dans l’export, on le paie comptant dans l’import. C’est précisément ici que le Maroc offre un benchmark continental édifiant. Grâce à l’expertise de MASEN, le Maroc a su ériger les énergies renouvelables en véritable politique industrielle. Avec près de 46% de capacité électrique propre installée en 2025 et un objectif de 52% à l’horizon 2030, adossé à des projets structurants tels que Noor Ouarzazate, Koudia Al Baida et Noor Midelt — ce dernier intégrant le stockage par batteries — le modèle démontre sa viabilité économique. La structuration méthodique de contrats d’achat d’électricité (PPA verts) et l’émergence d’une offre en hydrogène vert ne sont plus de simples luxes. À l’ère du Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) européen, l’électron vert devient le passeport commercial indispensable pour sécuriser nos exportations. Une mine décarbonée est l’unique garantie d’accès aux marchés les plus rémunérateurs.
Le piège de la bancabilité orthodoxe et la tragédie des 65 %
Pour concrétiser ce nexus énergie-rail, l’Afrique doit s’affranchir de la dictature comptable et de la « bancabilité orthodoxe ». Appliquer les grilles d’évaluation financières étriquées de Wall Street pour juger des corridors transafricains relève d’un non-sens macroéconomique. Les bailleurs multilatéraux traditionnels continuent de bloquer des infrastructures cruciales sous le prétexte dogmatique que le Taux de Rentabilité Interne (TRI) s’avère inférieur au Coût Moyen Pondéré du Capital (WACC). Cette approche myope ignore systématiquement les gigantesques externalités positives de ces méga-projets. Un corridor minier est un bien public fondamental : il ne transporte pas que du minerai ; il désenclave des territoires agricoles entiers, permet l’évacuation salvatrice des récoltes paysannes, facilite l’acheminement des engrais et catalyse structurellement le tissu rural.
Les conséquences mortifères de ce dogmatisme financier sont effroyables. Près de 65% des quelque 130 projets et programmes transfrontaliers soutenus par l’Union africaine — dans l’énergie, les transports, le numérique et l’eau — restent bloqués avant la décision finale d’investissement, tandis que seuls 6% ont effectivement démarré les travaux.
La prolifération des comités interétatiques fantômes et la dilution des responsabilités paralysent tout avancement. Pour extraire le continent de cette inertie étouffante, il faut substituer aux commissions pléthoriques des « Delivery Units » agiles. Directement rattachées aux présidences, elles doivent être dotées de mandats d’arbitrage exécutifs puissants pour lever les blocages opérationnels sur le terrain. Le financement ne doit plus reposer uniquement sur la dette souveraine, mais exiger des Partenariats Public-Privé (PPP) véritablement bancables, adossés fermement aux flux miniers garantis et juridiquement sanctuarisés au-delà des cycles électoraux
La doctrine Mohammed VI : De la souveraineté jalouse aux « vases communicants »
La métamorphose industrielle de l’Afrique ne s’opérera pas dans l’isolement pathologique d’un nationalisme économique étriqué. Le morcellement persistant du continent en 54 marchés nationaux, alimenté par une concurrence parfois non coordonnée pour attirer les investisseurs au moyen d’incitations fiscales souvent mal ciblées et excessives, fragilise les recettes publiques et limite les effets d’échelle de l’intégration régionale. Dans ce contexte géopolitique, la doctrine royale fondatrice, exprimée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI lors de Son discours d’Abidjan : « L’Afrique doit faire confiance à l’Afrique », résonne avec une acuité particulière. Cette vision magistrale constitue la boussole incontournable d’une véritable coopération Sud-Sud, prioritairement axée sur la co-production industrielle intégrée et le co-investissement stratégique massif. Le succès international d’infrastructures de classe mondiale telles que le port Tanger Med, intimement couplé à ses hubs industriels, prouve que l’ingénierie et l’audace africaines peuvent surclasser les meilleurs standards mondiaux.
Il est impératif de substituer aux souverainetés jalouses une logique rationnelle de bassins régionaux mutualisés, fonctionnant en symbiose comme de véritables vases communicants logistiques et énergétiques transfrontaliers. Cependant, un gigantesque corridor multinational ne peut politiquement survivre s’il se résume à une servitude de passage où d’interminables trains de minerais traversent des pays sans jamais s’y arrêter. L’acceptabilité politique absolue et la pérennité de ces investissements régionaux reposent sur l’application stricte du dividende social équitablement partagé. Il s’agit d’organiser une spécialisation intra-africaine concertée, où les usines de transformation à forte valeur ajoutée et la création d’emplois qualifiés sont intelligemment distribuées entre les nations partenaires.
L’heure de l’audace industrielle
Aux décideurs réunis lors du 3ème Congrès International des Mines 2026, le message doit être univoque : le temps des transitions hésitantes est révolu. Le continent détient très exactement entre ses mains les clés fondamentales de la transition énergétique mondiale, mais il ne peut plus se permettre d’en être le simple fournisseur subalterne. Nous avons forgé l’expertise de pointe, à l’image éclatante des champions marocains des énergies propres et de la logistique avancée. Les immenses pools de capitaux mondiaux cherchent activement des actifs décarbonés et pérennes. Ce qu’il nous manque dramatiquement aujourd’hui, c’est l’audace féroce de l’exécution sur le terrain et le courage politique inébranlable de forger une gouvernance continentale décloisonnée. Faisons enfin preuve d’une ambition industrielle radicale pour bâtir cette Afrique puissante, souveraine et technologiquement redoutable. Le sous-sol africain ne doit plus jamais être notre malédiction ; il doit devenir le socle inviolable de notre puissance continentale de demain.
Par Mohammed Benahmed est Expert international en stratégies, politiques de développement durable et financement, Il est lauréat du prix de L’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1ère édition 2005
