Croissance : les femmes marocaines manquent à l’appel !

Une femme dirige aujourd’hui le gouvernement du Maroc. Une première dans l’histoire du Maroc. Un symbole fort, qui donne le sentiment qu’une page se tourne. Pourtant, loin des palais et des institutions, une autre réalité persiste : des millions de Marocaines continuent de se heurter aux portes du marché du travail. Et c’est là que le paradoxe commence.
Une femme à la tête du gouvernement. L’image aurait semblé impensable il y a quelques années encore. Aujourd’hui, elle est devenue réalité.
Pourtant, jamais la question de la représentativité féminine n’a semblé aussi peu présente dans le débat public. Le précédent gouvernement affichait au moins un objectif chiffré de 20 % de femmes aux postes de responsabilité, même s’il n’a pas réussi à l’atteindre.
Aujourd’hui, aucune ambition comparable n’est clairement mise en avant. Comme si l’accession d’une femme au sommet de l’exécutif suffisait à elle seule à témoigner des progrès accomplis.
Certes pour beaucoup, cette nomination a valeur de symbole. Elle raconte un pays qui change, qui évolue, qui ouvre progressivement ses cercles de pouvoir à des profils longtemps absents des plus hautes sphères de décision.
Mais une fois l’effet d’annonce passé, une question s’impose presque naturellement : cette avancée est-elle le reflet d’une transformation profonde de la place des femmes dans la société marocaine ou reste-t-elle une exception dans un paysage qui évolue beaucoup plus lentement ?
Les chiffres, eux, racontent une réalité plus nuancée. Jamais les Marocaines n’ont été aussi présentes sur les bancs de l’université. Elles représentent aujourd’hui 56,1 % des effectifs de l’enseignement supérieur. Une génération entière de jeunes femmes poursuit des études, obtient des diplômes, développe des compétences et nourrit les mêmes ambitions que leurs homologues masculins.
Pourtant, à la sortie de l’université, beaucoup se retrouvent face à un mur. En 2025, seules 19 % des femmes participent au marché du travail, contre 68,5 % des hommes. En d’autres termes, plus de quatre femmes sur cinq restent en dehors de l’activité économique. Et le plus surprenant est que cette situation ne s’améliore pas. À la fin des années 1990, le taux d’activité féminin dépassait encore les 30 %. Il était donc plus élevé qu’aujourd’hui.
C’est probablement là que réside le véritable paradoxe marocain. Le pays n’a jamais autant investi dans l’éducation des filles. Les familles n’ont jamais autant encouragé leurs filles à poursuivre des études. Les universités n’ont jamais accueilli autant d’étudiantes. Pourtant, cette réussite se traduit encore trop rarement par une présence équivalente dans les entreprises, les administrations économiques ou le monde de l’entrepreneuriat.
Comme si le parcours s’interrompait brutalement après le diplôme. Le constat est particulièrement frappant chez les diplômées. Près de 34 % des femmes titulaires d’un diplôme supérieur sont au chômage, contre 19,7 % des hommes. Le diplôme, censé être un ascenseur social, ne fonctionne manifestement pas de la même manière pour tout le monde.
Derrière ces statistiques, il y a des trajectoires individuelles. Des années d’efforts, des familles qui investissent dans les études de leurs filles, des parcours universitaires réussis, puis souvent une attente prolongée avant un premier emploi, parfois même un renoncement.
Le même phénomène apparaît chez les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Parmi eux, 72 % sont des femmes. Ce chiffre, à lui seul, raconte une partie du problème.
On évoque souvent la mobilité, l’absence de structures de garde, l’accès au financement ou encore le poids des responsabilités familiales. Toutes ces raisons existent. Mais elles finissent par produire un résultat concret : une immense réserve de talents reste à l’écart de la création de richesse.
Et c’est là que la question cesse d’être uniquement sociale. En effet, derrière chaque femme qui ne travaille pas malgré ses qualifications, c’est aussi une opportunité perdue pour l’économie. Derrière chaque diplôme qui ne débouche pas sur un emploi, c’est un investissement qui produit moins qu’il ne pourrait. Derrière chaque talent qui renonce, c’est une part du potentiel du pays qui reste inexploité.
Le sujet n’est donc plus seulement celui de l’égalité entre les femmes et les hommes. Il est une question de développement qui bute sur une réalité marocaine inextricable.
Le Maroc a réussi à faire entrer davantage de femmes à l’université. Il commence à leur ouvrir les portes des institutions au compte-gouttes. La prochaine étape est sans doute la plus difficile : leur permettre de prendre pleinement leur place dans l’économie et pas extension dans la société, son développement et sa prospérité.
Au fond, la véritable portée de la nomination d’une femme à la tête du gouvernement ne se mesurera pas seulement à ce qu’elle représente aujourd’hui. Elle se mesurera à la capacité du pays à faire en sorte que demain, cette réussite ne soit plus une exception, mais le reflet d’une réalité beaucoup plus large.
Le jour où les femmes seront aussi présentes dans les entreprises qu’elles le sont dans les universités, le Maroc pourra dire qu’il a franchi un cap. D’ici là, une partie de sa croissance continuera de lui échapper.


