La participation des femmes aux activités entrepreneuriales représente aujourd’hui un levier stratégique incontournable pour le développement économique et social durable du pays. Dans un monde en constante mutation, marqué par des défis économiques, sociaux et environnementaux complexes, l’inclusion des femmes dans le domaine entrepreneurial n’est plus seulement une question de justice sociale ou d’égalité des chances, mais également une condition essentielle de performance et de compétitivité.
Cet article analyse la dynamique de l’entrepreneuriat féminin au Maroc à la lumière des réformes législatives engagées ces dernières années et des réalités socio-économiques persistantes. Il met en évidence les avancées notables en matière de cadre juridique, notamment en faveur de l’égalité des chances, de l’accès au financement et de l’encouragement à l’initiative entrepreneuriale des femmes. Toutefois, malgré ces progrès, de nombreux obstacles continuent de freiner le développement des projets portés par les femmes, tels que les contraintes socioculturelles, les difficultés d’accès aux ressources financières, ainsi que les inégalités en matière de réseaux et d’accompagnement. À travers une analyse critique, cet article souligne l’écart entre les dispositifs institutionnels et leur effectivité sur le terrain, tout en mettant en perspective les enjeux liés à l’autonomisation économique des femmes. Il conclut sur la nécessité de renforcer les politiques publiques et les mécanismes d’appui afin de favoriser un écosystème entrepreneurial plus inclusif et équitable.
Introduction :
La participation des femmes aux activités entrepreneuriales représente aujourd’hui un levier stratégique incontournable pour le développement économique et social durable du pays. Dans un monde en constante mutation, marqué par des défis économiques, sociaux et environnementaux complexes, l’inclusion des femmes dans le domaine entrepreneurial n’est plus seulement une question de justice sociale ou d’égalité des chances, mais également une condition essentielle de performance et de compétitivité. Au Maroc, au cours des dernières années, cette dynamique s’inscrit dans un contexte de réformes structurelles engagées depuis plusieurs décennies, visant à moderniser le cadre institutionnel et à promouvoir l’égalité entre les sexes. Le Maroc, a réalisé d’importantes avancées en matière de droits des femmes et de lutte contre les discriminations à leur égard. Ces avancées ont été consolidées, notamment à travers la réforme du Code de la famille, l’adoption de la Constitution de 2011, qui consacre une série de mesures pour la réalisation de la parité et la prohibition des discriminations fondées sur le sexe et l’adhésion à divers instruments internationaux relatifs aux droits des femmes, la participation économique des femmes marocaines demeure en deçà des attentes.
Cependant, malgré l’arsenal juridique important, cette situation met en lumière un paradoxe persistant : celui des lois souvent avancées, mais dont la mise en œuvre en pratique reste freinée par des obstacles socioculturels, institutionnels et parfois économiques.
Dans ce contexte, le cadre juridique occupe une place déterminante en tant qu’instrument de protection et de promotion des droits des femmes. Toutefois, son rôle ne peut pleinement s’exprimer que dans la mesure où ses dispositions sont mises en œuvre de manière effective.
Ainsi, analyser le rôle du droit dans la promotion de l’autonomisation économique des femmes revient à interroger sa capacité à lever les obstacles structurels à l’égalité, et à offrir des mécanismes de justice sociale, d’inclusion et de durabilité.
- Un cadre juridique en évolution : vers une reconnaissance des droits économiques des femmes
Depuis près de vingt ans, le Maroc s’inscrit dans une dynamique soutenue de réforme juridique visant à promouvoir et renforcer les droits des femmes, avec un accent particulier sur leur participation économique et sociale. Cette évolution témoigne d’une prise de conscience progressive, tant au niveau national qu’international, des enjeux liés à l’égalité de genre comme facteur clé de développement durable [1] .
L’un des jalons majeurs de ce processus a été l’adoption en 2004 du Code de la famille, (La Moudawana). Cette réforme historique a profondément modifié les rapports au sein de la famille en reconnaissant davantage de droits aux femmes, notamment en matière de mariage, de divorce, de garde des enfants et de patrimoine. La Moudawana a constitué un tournant en introduisant des dispositions inspirées par les standards internationaux des droits humains, tout en s’inscrivant dans une lecture moderniste de la charia [2]. Elle a ainsi, favorisé l’émancipation des femmes et leur capacité à s’engager pleinement dans la vie économique [3] .
Cette dynamique s’inscrit aussi dans le cadre des engagements internationaux du Maroc, notamment la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) ratifiée en 1993, ainsi que les Objectifs de développement durable (ODD) adoptés en 2015, qui placent l’égalité des sexes au cœur des priorités mondiales [4] .
Malgré les garanties juridiques affirmées, une grande partie des femmes continuent de subir des discriminations dans des domaines aussi essentiels, à titre d’exemple, l’accès à l’emploi, la propriété foncière, ou encore le crédit bancaire, qui conditionnent pourtant leur capacité à s’insérer pleinement dans la vie économique et au développement.
En effet, l’égalité professionnelle entre hommes et femmes participe au développement du pays ainsi qu’à celui de l’entreprise. Cette égalité pourrait même être utilisée comme avantage compétitif pour les pays ou les entreprises les plus avancées dans le domaine. Les deux niveaux d’analyse doivent être séparés pour être mieux cernés [5].
Cet écart s’explique en grande partie par la faiblesse des mécanismes institutionnels chargés d’assurer la mise en œuvre effective des lois. Par exemple, plusieurs facteurs clés qui empêchent les femmes d’accéder aux postes de décision. La culture d’entreprise exigeant une disponibilité « partout et en tout temps » touche de manière disproportionnée les femmes, compte tenu de leurs responsabilités domestiques et familiales ; d’où la nécessité d’améliorer les politiques favorables à l’inclusion et à l’équilibre entre vie professionnelle et vie de famille [6].
Les femmes restent globalement défavorisées par rapport à leurs collègues masculins lorsque des promotions sont en jeu. « Naturellement », les dirigeants ont tendance à penser en premier lieu à des hommes lorsqu’un poste à responsabilité se libère [7] .
Au-delà des questions institutionnelles, le changement des mentalités et des normes sociales représente un défi majeur et souvent dans la promotion de l’égalité économique des femmes au Maroc. Le patriarcat, encore profondément enraciné dans la société marocaine, constitue une barrière persistante qui limite considérablement l’autonomie économique féminine. Le modèle normatif de l’organisation familiale traditionnelle1 et son corollaire, le modèle de la famille étendue, sont organisés selon le principe hiérarchique qui attribue au masculin un statut privilégié [8] .
A vrai dire que la dimension culturelle joue un rôle important dans la définition des rôles de genre, car de nombreuses femmes qui se trouvent face aux résistances familiales et sociétales lorsqu’elles envisagent de créer une entreprise ou d’exercer un métier perçu comme traditionnellement masculin, ce qui décourage de nombreuses femmes ambitieuses.
Par ailleurs, les normes culturelles influencent également les comportements et décisions des employeurs, qui peuvent, consciemment ou non, perpétuer des pratiques discriminatoires dans les entreprises, et même dans le secteur public. Les femmes sont perçues comme excellant aux fonctions d’assistanat, alors que les hommes, perçus comme naturellement leaders, sont moins faciles à diriger à ces fonctions [9] .
Cette double contrainte — institutionnelle et socioculturelle — nécessite des actions coordonnées qui combinent réformes légales, sensibilisation et éducation afin de déconstruire ces normes et favoriser un climat plus inclusif et équitable.
La prise de conscience de ce décalage est essentielle pour orienter les politiques publiques vers des mesures concrètes, combinant renforcement des capacités institutionnelles, sensibilisation des acteurs sociaux, et accompagnement spécifique des femmes vulnérables.
- Le rôle crucial des politiques publiques
L’article 9 du Code du travail interdit « toute distinction, exclusion ou préférence qui a pour effet de détruire ou d’altérer l’égalité de chances ou de traitement, à l’exception de celles qui sont fondées sur les qualifications exigées pour un employé déterminé ». Le Code pénal sanctionne la discrimination à travers l’article 431 dont le premier paragraphe interdit la discrimination entre les personnes physiques et le paragraphe suivant retient la responsabilité pénale des personnes morales et de leurs dirigeants.
Malgré les dispositions antidiscriminatoires du Code du travail et du Code pénal, il n’existe pas à ce jour de mécanisme institué ni de programme de prévention et de lutte contre les discriminations sur les lieux de travail [10] .
Pour réduire l’écart persistant entre les ambitions législatives et la réalité concrète de la participation économique des femmes, il est indispensable de mettre en place un cadre global de soutien cohérent, structuré et efficace. Une telle démarche exige l’élaboration de politiques publiques capables de traduire les engagements juridiques en actions concrètes et adaptées aux besoins spécifiques des femmes. Ces politiques doivent s’accompagner de politiques publiques et plans d’action sectoriels intégrant la dimension genre de manière transversale, afin de lever les obstacles rencontrés dans les lieux du travail.
Le déploiement de programmes ciblés d’appui, tels que « Intilaka » ou « Forsa », bien qu’ils ne soient pas exclusivement réservés aux femmes, représente un levier important pour offrir aux entrepreneures des ressources financières, des formations et un accompagnement personnalisé [11]. Des chercheurs ont souligné avec insistance que l’attitude de l’administration au stade de la création d’entreprise envers les entrepreneurs est similaire pour les hommes et les femmes. Cependant, les femmes souffrent plus que les hommes, car ceux-ci ont plus d’expérience et en savent plus sur les mécanismes administratifs. En plus, les femmes entrepreneures marocaines que seules quelques personnes connaissent la structure publique de soutien [12] .
Par ailleurs, le renforcement des institutions, comme les conseils régionaux d’investissements, les collectivités territoriales, les associations de la société civile, et du secteur privé , est crucial pour garantir la mise en œuvre effective des lois et l’accompagnement de l’entrepreneuriat féminin, dans le cadre d’une approche intégrée, conjuguant la volonté politique, peut assurer une transformation durable du paysage économique marocain en faveur de l’autonomisation et de l’égalité des femmes.
Sans oublier que, le Maroc a engagé plusieurs initiatives structurantes dans ce sens. Le Plan gouvernemental pour l’égalité (PGE), lancé en 2012 puis actualisé dans une seconde phase couvrant la période 2017-2021, constitue l’un des instruments stratégiques majeurs visant à intégrer la dimension genre dans l’ensemble des politiques publiques et accompagner l’entrepreneuriat féminin.
Néanmoins, malgré l’importance de ces initiatives, leur impact global est souvent limité par plusieurs facteurs, tels que les procédures administratives complexes et lourdes et le manque de coordination entre les différentes institutions impliquées, ce qui crée des redondances ou des lacunes dans l’offre de services et par la suite peuvent décourager les femmes bénéficiaires, en particulier les femmes issues de milieux ruraux ou défavorisés.
- L’autonomisation économique des femmes : un levier de transformation sociale
Au-delà des aspects strictement juridiques et institutionnels, la participation économique des femmes représente un levier fondamental de transformation sociale. L’autonomisation financière des femmes ne se limite pas à une simple amélioration de leurs conditions de vie ; elle constitue un moteur puissant d’émancipation individuelle, de réduction durable de la pauvreté, et de promotion d’une croissance économique inclusive et soutenable. En dotant les femmes des moyens nécessaires pour être actrices à part entière de l’économie, la société dans son ensemble bénéficie d’un cercle vertueux de développement, d’innovation et de cohésion sociale.
Il est à noter dans ce cadre que l’autonomisation des femmes est l’une des préoccupations croissantes au Maroc, reflétant un engagement à créer une société plus juste et équitable. Sous l’impulsion d’une volonté politique forte du Roi Mohammed VI, qui a annoncé au lendemain de son accession au Trône de rendre justice à la femme marocaine et l’affranchir de toute forme d’injustice qui pèsent sur elle [13].
En outre, les recherches menées par des institutions internationales telles que la Banque mondiale et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont clairement démontré l’impact direct qu’a la montée en puissance de la participation féminine sur la croissance économique [14]. En effet, ces études soulignent que la réduction des écarts entre hommes et femmes dans l’emploi peut accroître le PIB national de manière significative, en mobilisant une force de travail plus large et diversifiée. Au Maroc, selon une étude du Haut-Commissariat au Plan (HCP)[15] le taux d’activité des femmes a chuté de manière alarmante, passant de 28,1% en 2000 à seulement 19% en 2023, malgré des initiatives pour réduire les disparités de genre. Plusieurs facteurs expliquent cette baisse, notamment les inégalités éducatives, économiques et territoriales, ainsi que des stéréotypes persistants. La pandémie de la Covid-19 et les crises mondiales ont aggravé la situation.
Devant cette situation, il est nécessaire de renforcer les secteurs économiques et des opportunités pour les femmes, notamment dans l’industrie, l’agriculture, et le numérique, ainsi de faciliter l’accès de davantage de femmes à un emploi décent ou à la création d’entreprise, le pays pourrait non seulement stimuler sa production et sa compétitivité, mais aussi favoriser l’émergence de solutions innovantes aux défis sociaux et économiques.
D’autant plus, l’autonomisation économique contribue également à modifier en profondeur les relations sociales. En disposant de ressources financières propres, les femmes gagnent en indépendance, ce qui peut transformer les dynamiques familiales et communautaires. Cette évolution peut favoriser un meilleur équilibre des responsabilités domestiques, une participation accrue aux prises de décisions et un renforcement du pouvoir de négociation des femmes dans divers espaces de la société. Par ailleurs, l’intégration économique des femmes est un facteur essentiel pour lutter contre la pauvreté, notamment dans les milieux ruraux et marginalisés, où les ménages bénéficient souvent directement de l’amélioration des revenus féminins.
Cependant, pour que cette autonomisation soit effective et durable, il est indispensable de s’attaquer aux barrières structurelles qui freinent encore l’accès des femmes aux opportunités économiques. Parmi celles-ci, l’inégalité persistante dans l’accès à l’éducation et à la formation constitue un obstacle majeur, limitant les qualifications et compétences des femmes. La charge disproportionnée des tâches domestiques et familiales, souvent non rémunérées, restreint considérablement le temps et l’énergie que les femmes peuvent consacrer à leur carrière ou à leur entreprise. De même, la mobilité limitée, en particulier dans les zones rurales, ainsi que l’accès restreint aux ressources productives – telles que la terre, le crédit, ou les technologies – entravent leur capacité à s’engager pleinement dans l’économie formelle.
Ce chantier, vaste et complexe, exige une approche globale et intégrée, combinant réformes structurelles dans les domaines de l’éducation, de la protection sociale, des infrastructures et des droits économiques. Il nécessite également une mobilisation coordonnée de tous les acteurs – pouvoirs publics, société civile, secteur privé, partenaires internationaux – autour d’une vision commune de développement inclusif. Ce n’est qu’à travers ces efforts conjoints que l’autonomisation économique des femmes pourra se traduire en un véritable levier de transformation sociale, contribuant à bâtir un Maroc plus juste, prospère et durable.
- Quelques recommandations pour renforcer le cadre juridique de l’emploi des femmes
Pour que le cadre juridique marocain en faveur des femmes dans le monde du travail et de l’entrepreneuriat devienne réellement efficace et générateur de changement, il est crucial d’adopter une approche à la fois pragmatique et ambitieuse. Plusieurs recommandations clés peuvent être formulées afin d’améliorer la mise en œuvre, d’accroître l’impact des lois existantes et de créer un environnement favorable à l’égalité économique.
– Renforcer l’application des lois existantes est une priorité absolue. Cela passe notamment par le renforcement des capacités des organes de contrôle tels que l’inspection du travail, les services de police et la justice. Ces institutions doivent être dotées des ressources humaines, techniques et financières nécessaires pour exercer efficacement leurs missions de surveillance, de prévention et de sanction des violations des droits des femmes. Une formation spécifique sur les enjeux de genre pour les agents chargés de l’application de la loi serait également bénéfique afin de garantir une meilleure compréhension et une prise en charge adaptée des cas de discrimination ou de violences.
– Améliorer l’accès des femmes à la justice constitue un levier majeur pour assurer la protection de leurs droits. Pour cela, il est indispensable de simplifier les procédures judiciaires, souvent longues, coûteuses et complexes, qui dissuadent particulièrement les femmes issues de milieux ruraux ou défavorisés. Le développement d’antennes judiciaires de proximité, l’instauration de la gratuité ou de l’aide juridictionnelle pour les femmes victimes de discrimination ou de violences, ainsi que la formation de juristes spécialisés dans les questions de genre sont des mesures essentielles. Par ailleurs, la sensibilisation des femmes à leurs droits et aux voies de recours doit être intensifiée, à travers des campagnes d’information ciblées et des partenariats avec les associations locales.
– Encourager l’entrepreneuriat féminin à travers des dispositifs spécifiques est également crucial. Il s’agit notamment de développer des mécanismes de financement adaptés, tels que des fonds dédiés, des prêts à taux préférentiels ou des garanties de crédit, permettant aux femmes de surmonter les barrières financières. À cela s’ajoutent des programmes de formation professionnelle et technique, ainsi que des dispositifs de mentorat et de réseautage, qui renforcent les compétences et la confiance des femmes entrepreneures. Valoriser les réussites féminines dans les médias et par des campagnes publiques permet de briser les stéréotypes et d’inspirer d’autres femmes à se lancer.
– Renforcer la collecte de données ventilées par sexe est un autre axe fondamental. Disposer de statistiques fiables et détaillées est indispensable pour évaluer l’efficacité des politiques publiques, identifier les zones où les inégalités persistent, et ajuster les priorités en conséquence. Cela implique de systématiser la collecte et l’analyse de données sur l’emploi, l’accès au crédit, la création d’entreprise, les salaires, mais aussi les violences et discriminations subies dans le monde du travail.
– Lutter contre les stéréotypes de genre est enfin une condition sine qua non pour transformer durablement les mentalités et ouvrir de nouvelles perspectives aux femmes. Cette lutte doit s’appuyer sur une éducation inclusive et non sexiste dès le plus jeune âge, qui valorise les compétences et les aspirations des filles et des garçons sur un pied d’égalité. Les médias, de même, jouent un rôle déterminant en diffusant des représentations positives et diversifiées des femmes dans tous les secteurs économiques et professionnels. Par ailleurs, les campagnes de sensibilisation menées auprès des employeurs, des familles et des communautés doivent contribuer à déconstruire les préjugés limitant l’autonomie économique des femmes.
En résumé, ces recommandations appellent à une mobilisation coordonnée et multiforme, impliquant non seulement les pouvoirs publics, mais aussi la société civile, le secteur privé et les partenaires internationaux. Seule une approche globale, intégrée et résolument engagée pourra permettre au cadre juridique marocain de devenir un véritable moteur d’égalité et d’autonomisation économique des femmes.
Conclusion
Le Maroc a indéniablement accompli des avancées significatives en matière de reconnaissance des droits économiques des femmes, en s’appuyant sur un cadre juridique en évolution progressive et continue. Les réformes engagées au cours des dernières décennies témoignent d’une volonté institutionnelle de promouvoir l’égalité et de renforcer la participation des femmes à la vie économique. Toutefois, si ces progrès normatifs constituent une base essentielle, ils ne suffisent pas à eux seuls à garantir une égalité réelle et effective.
Le principal défi réside désormais dans la mise en œuvre concrète de ces droits. En effet, l’écart entre les textes juridiques et les pratiques sociales demeure important. De nombreuses femmes continuent de faire face à des obstacles structurels tels que l’accès limité au financement, les inégalités dans l’emploi, la précarité du travail ou encore la faible représentation dans les postes de décision. À cela s’ajoutent des facteurs socioculturels persistants, notamment les stéréotypes de genre et les normes traditionnelles, qui freinent l’autonomisation économique des femmes et limitent leurs opportunités.
Dans cette perspective, la transformation des mentalités apparaît comme un levier fondamental. Il ne s’agit pas seulement de garantir des droits formels, mais de favoriser un environnement social et économique propice à leur exercice. Cela suppose une action coordonnée à plusieurs niveaux : éducatif, institutionnel, économique et culturel. L’éducation joue ici un rôle central, en contribuant à déconstruire les stéréotypes et à promouvoir une culture de l’égalité dès le plus jeune âge.
Par ailleurs, les politiques publiques doivent être renforcées et mieux ciblées afin de répondre aux besoins spécifiques des femmes, notamment en milieu rural ou dans les secteurs informels. L’accès au financement, à la formation professionnelle et aux réseaux d’accompagnement constitue un enjeu majeur pour soutenir l’entrepreneuriat féminin et encourager l’innovation. De même, la mise en place de mécanismes de suivi et d’évaluation est essentielle pour mesurer l’impact des politiques adoptées et ajuster les stratégies en conséquence.
Il convient également de souligner le rôle déterminant de la société civile, du secteur privé et des médias dans la promotion des droits économiques des femmes. Leur mobilisation contribue à sensibiliser l’opinion publique, à valoriser les initiatives féminines et à créer des dynamiques de changement durables. La coopération entre les différents acteurs apparaît ainsi comme une condition indispensable à la réussite des politiques d’égalité.
Au-delà de la dimension sociale, l’intégration des femmes dans le tissu économique constitue un facteur clé de développement. De nombreuses études démontrent que l’égalité de genre favorise la croissance économique, améliore la productivité et renforce la résilience des sociétés face aux crises. Investir dans l’autonomisation économique des femmes revient donc à investir dans l’avenir du pays.
En définitive, le Maroc se trouve à un tournant décisif. Les fondements juridiques sont en place, mais leur effectivité dépendra de la capacité à engager des réformes structurelles profondes et à mobiliser l’ensemble des forces vives de la nation. C’est en conjuguant des lois ambitieuses, des politiques publiques cohérentes et une transformation progressive des mentalités que le Royaume pourra bâtir une société plus inclusive, équitable et résiliente, où les femmes occupent pleinement leur place en tant qu’actrices du développement économique et social.
Écrit par Khalid Cherkaoui Semmouni
Expert en égalité de genre et autonomisation économique des femmes
[1] – Rapport de ONU Femmes, 2018 ; Rapport de World Bank, 2012.
[2] – Charrad, 2001 ; Ennaji, 2005.
[3] – El Mahdi, 2015.
[4] – Rapport de UN Women, 2018.
[5] – Sophia Belghiti et Florence Rodhain, Les femmes constituent-elles un potentiel pour les entreprises ? La Revue des Sciences de Gestion, www.larsg.fr, n°190-191.
[6] – Rapport de l’OIT, 2019.
[7] – Rapport de UN Women, Gouvernance au féminin et performance de l’entreprise, Synthèse de l’étude sur la représentativité des femmes dans les instances de gouvernance des grandes entreprises publiques et privées, 2013.
[8] – Rahma Bourqia, Genre et reconfiguration de la société marocaine, 2016.
[9] – Marie-Anne Valfort, Discriminations religieuses à l’embauche : une réalité, Institut Montaigne, Octobre 2015.
[10] – Rapport du Conseil Economique, Social et en Environnemental (CESE), Les dimensions sociales de l’égalité entre les femmes et les homes : constats et recommandations, 2016.
[11] – Rapport de l’Agence Française de Développement, 2020.
[12]– Abir JOUAD1 et Nada MOUFDI, les facteurs institutionnels limitant l’accès des femmes à l’entrepreneuriat, Revue de l’Entrepreneuriat et de l’Innovation, 2021.
[13] – Soukaina Ait Baaya, L’autonomisation de la femme, Revue de Droit Civil, Economique et Comparé (RDCEC), Numéro spécial : Vol.6 No. 1, 2025 https://revues.imist.ma/index.php/rdcec .
[14] – OCDE (2023), Coopération pour le développement 2023 : Quel système d’aide pour demain ?, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/83b806cb-fr
[15] – Etude du HCP, intitulée «Analyse intersectionnelle de la participation des femmes au marché du travail marocain : Une étude comparative entre la région de Casablanca-Settat et de l’Oriental», publiée en mars 2024.

