Le rituel sacré de l’Aïd Al-Adha se transforme, pour une écrasante majorité de ménages marocains, en un véritable supplice financier. Avec des prix atteignant allègrement les 3 500 dirhams pour un ovin moyen et une viande rouge tutoyant les 140 dirhams le kilogramme, le marché de la commercialisation du bétail s’apparente à une zone de non-droit tarifaire.
Le discours dominant, complaisamment relayé par certains lobbys de la filière, justifie cette flambée inouïe par la succession cruelle des années de sécheresse et l’effondrement mécanique du cheptel. Pourtant, à l’épreuve des faits et des mathématiques, ce narratif de la pénurie s’effondre. Derrière la polémique saisonnière se dissimule une mécanique implacable : une chaîne de valeur opaque, des incitations publiques massives détournées de leur objectif, et une concentration des bénéfices entre les mains d’une poignée d’opportunistes avides de profits. Décryptage d’une crise où le consommateur paie la facture d’un marché libéralisé, mais tragiquement sous-régulé.
L’illusion de la rareté : Les chiffres contre la spéculation
L’erreur analytique la plus commune est d’attribuer l’inflation actuelle à une pénurie structurelle. Les statistiques officielles et les recoupements de la filière opposent un démenti cinglant à ce postulat. Le cheptel national ovin et caprin recensé dépasse actuellement les 32,8 millions de têtes. Parallèlement, l’offre locale est abondamment soutenue par un effort d’importation sans précédent : en 2025, plus de 238 000 ovins, 91 000 bovins et près de 2 000 tonnes de viandes et abats ont franchi nos frontières.
Face à cette offre pléthorique (estimée entre 8 et 9 millions de têtes directement mobilisables pour l’Aïd), la demande nationale ne dépasse guère les 7 millions de bêtes. Mathématiquement, le marché marocain accuse un excédent de près de 2 millions de têtes. Le vrai problème ne réside donc absolument pas dans une défaillance de la production ou de l’importation. Il réside dans l’asymétrie de l’information et dans une rétention organisée de l’offre. La réalité est amère : l’urgence géoclimatique (la sécheresse) a fourni l’alibi parfait pour masquer une rétention de stocks savamment orchestrée. La rareté n’est pas subie, elle est opportunément fabriquée.
L’architecture des aides : La privatisation scandaleuse des deniers publics
Pour endiguer l’inflation et protéger le pouvoir d’achat, l’État n’a pourtant pas lésiné sur les moyens budgétaires, jouant pleinement son rôle d’amortisseur social. Le gouvernement a déployé un arsenal d’incitations d’une envergure historique. Selon les dernières déclarations croisées des ministères de l’Agriculture et du Budget, une enveloppe faramineuse oscillant entre 11 et 12,8 milliards de dirhams a été directement injectée dans le secteur. Ce budget colossal a financé la sauvegarde du cheptel, l’acquisition d’aliments de bétail, et l’octroi d’aides directes allant de 75 à 150 DH par tête d’ovin, et de 150 à 400 DH pour les bovins et camelins.
À ce « plan Marshall » agricole s’ajoutent des exonérations douanières et fiscales massives sur les importations. Selon certaines analyses, le manque à gagner fiscal pour les caisses de l’État s’élèverait à 6,4 milliards de dirhams pour les seuls ovins.
Mais quel est le retour sur investissement pour le citoyen-contribuable ? Rigoureusement nul. L’anatomie d’une transaction d’importation est, à cet égard, révoltante. Le coût de revient d’un mouton importé d’Espagne — incluant son achat à la source, le transport international, et la logistique sanitaire — oscille entre 1 300 et 1 700 dirhams à son débarquement au port de Tanger Med. Pourtant, cet animal exact est revendu dans les rahbas (marchés à bestiaux) ou chez le détaillant entre 2 500 et 3 500 dirhams. L’écart béant entre le coût d’importation subventionné et le prix de détail révèle une évaporation de la valeur dans les méandres de l’intermédiation.
Verser des deniers publics de manière inconditionnelle dans un marché totalement libéralisé s’apparente à un non-sens économique. Comme le dénoncent avec vigueur les associations de protection des consommateurs, on a privatisé les bénéfices des subventions douanières tout en socialisant le coût de l’inflation à la pompe.
De l’intermédiaire au cartel : La mutation des « Faraqshiya »
Où s’évapore donc la marge ? Elle est siphonnée par une chaîne de distribution archaïque, dominée par l’oligopole des grands éleveurs et la pieuvre des intermédiaires informels, tristement célèbres sous le nom de Shannaqa et Faraqshiya.
À la faveur des années de stress hydrique, les petits éleveurs traditionnels, exsangues et incapables de faire face à la flambée des intrants (la botte de foin ayant bondi à 55 dirhams), ont été acculés à la faillite ou contraints de brader leurs troupeaux. Ce vide a laissé le champ libre à une concentration mortifère du marché. Le Shannaq traditionnel, qui se contentait jadis d’une marge de subsistance de 150 dirhams par tête, a muté. Aujourd’hui, les Faraqshiya opèrent comme de véritables cartels : ils raflent des flottes de camions entières dès le débarquement ou achètent sur pied dans les méga-fermes, contrôlent l’accès aux points de vente urbains, et distillent l’offre au compte-gouttes pour interdire toute détente des prix.
La perversité de ce système repose sur la nature même de la demande de l’Aïd Al-Adha. Il s’agit d’une demande totalement inélastique, dictée par un impératif cultuel et une pression sociale écrasante. Le consommateur est un otage captif. Les spéculateurs ont intégré cette donne psychologique : quel que soit le prix affiché, le père de famille, même modeste, finira par s’endetter pour préserver la « dignité » de son foyer. C’est cette vulnérabilité sociale qui est monétisée et convertie en surmarges indécentes.
Le courage de la régulation : La fin du chèque en blanc
Le maintien de ce statu quo est politiquement explosif et économiquement insoutenable. Subventionner aveuglément l’offre sans réguler la distribution finale est une erreur de casting. L’État ne peut se contenter d’être un « guichet payeur » ; il doit assumer son rôle de régulateur coercitif, loin des déclarations politiques anesthésiantes. Il est impératif de rompre avec l’hérésie des subventions non conditionnées.
- La conditionnalité absolue du soutien public
Tout importateur ou grand éleveur bénéficiant de l’argent du contribuable (via des primes directes ou des exonérations douanières) doit contractuellement s’engager sur un prix de vente final plafonné. La commercialisation des bêtes subventionnées doit obligatoirement se faire au poids (au kilogramme), avec des tarifs de référence stricts et affichés (par exemple, 65 DH/kg au lieu des 80 à 90 DH/kg subis aujourd’hui en marché libre). En cas de contournement, des sanctions de restitution immédiate des aides, assorties de lourdes pénalités, doivent s’abattre sur les contrevenants.
- L’assèchement de la rente informelle
Il faut traquer la spéculation là où elle opère. La restructuration des marchés de gros et des souks à bestiaux est une urgence de sécurité économique. L’accès à ces plateformes physiques doit être conditionné à une identification fiscale (facturation obligatoire), permettant de tracer chaque transaction, de la ferme d’engraissement à l’étal du boucher.
- L’intervention du gendarme de la concurrence :
Face à ce qui s’apparente à des pratiques d’entente illicite qui faussent artificiellement la loi de l’offre et de la demande, le Conseil de la Concurrence doit s’autosaisir de toute urgence pour démanteler cet écosystème rentier et protéger l’ordre public économique.
Le test de la cohésion nationale
Le marché de l’Aïd Al-Adha 2026 est le révélateur clinique des failles de la gouvernance de nos filières agricoles. La libéralisation tarifaire, lorsqu’elle est appliquée à un marché immature, concentré et parasité par l’économie de rente, conduit inévitablement à l’écrasement de la classe moyenne et des foyers les plus vulnérables.
Le Maroc a amplement prouvé sa capacité généreuse d’ingénierie financière en mobilisant des dizaines de milliards de dirhams pour sauver son cheptel national. Il doit aujourd’hui prouver son courage politique et réglementaire pour sauver le pouvoir d’achat de ses citoyens. Il en va non seulement de la rationalité économique, mais de la préservation de notre cohésion sociale face au diktat, inacceptable et en toute impunité, d’une poignée de spéculateurs.

