Flash
Marché financier : feu vert de l’AMMC pour l’OPA obligatoire sur la Compagnie Minière de Touissit (CMT) Le dirham marocain s’impose face au dollar : décryptage d’une semaine de forte appréciation Aide sociale : un effort sans précédent face à une pauvreté qui résiste Distribution des médicaments : l’AMMPS élève les standards de qualité et de traçabilité Réforme de la compensation : le grand renoncement de l’État social ? PLF 2027 : l’IR fait peau neuve, la famille attend toujours son tour Secteur extractif : recul de 15,9 % de la valeur ajoutée au premier semestre 2026 Artisanat, terroir, solidarité : ESPOD lance sa vitrine de l’entrepreneuriat féminin à Casablanca Réforme des EEP : l’ANGSPE défend devant l’OCDE le bilan du Maroc et prépare l’acte II Premier draft de la résolution onusienne sur le Sahara : très favorable à la position marocaine
Economie

Aide sociale : un effort sans précédent face à une pauvreté qui résiste

aide directe sociale

Jamais l’État marocain n’avait autant donné. Aide sociale directe, AMO Tadamon, aide au logement, réforme de la compensation : le mandat 2021-2026 aura été celui de l’État social, à coups de dizaines de milliards de dirhams. Pourtant, une question dérange : pourquoi le nombre de Marocains qui dépendent de l’aide publique ne cesse-t-il de croître ?

Le bilan est impressionnant sur le papier. Il l’est moins si l’on mesure la réussite d’une politique sociale à sa capacité à faire sortir durablement les ménages de la précarité, plutôt qu’au nombre de bénéficiaires inscrits.

Publicité

Un effort financier sans précédent

Le premier pilier est l’aide sociale directe, lancée en décembre 2023. Selon le rapport d’activité 2025 de l’Agence nationale du soutien social, elle bénéficie à 3,9 millions de ménages, soit 12,5 millions de personnes, dont 5,5 millions d’enfants et 1,7 million de personnes âgées. Fin 2025, 51 milliards de dirhams avaient déjà été versés, et l’enveloppe annuelle représente environ 2 % du PIB. Six bénéficiaires sur dix vivent en milieu rural.

Les montants vont de 500 à 1 200 DH par mois selon la composition du foyer. S’y ajoutent une aide de rentrée scolaire de 200 à 300 DH par enfant, versée à plus de 3 millions d’élèves, et 400 DH mensuels pour chaque enfant en situation de handicap. Le PLF 2027 prévoit de porter le montant minimal à 600 DH par mois.

Publicité

Le deuxième pilier est la couverture médicale. L’AMO Tadamon, qui a remplacé le Ramed, couvre plus de 11 millions de personnes dont l’État paie les cotisations, pour environ 9,5 milliards de dirhams par an. Près de 16 millions de dossiers de remboursement avaient été traités en janvier 2026.

Le troisième pilier est l’aide au logement. Fin octobre 2025, plus de 72 000 ménages en avaient bénéficié, pour des acquisitions de 29,8 milliards de dirhams dont 5,9 milliards pris en charge par l’État.

Enfin, la compensation reste lourde. En 2022, au plus fort de la flambée des prix, la seule subvention du gaz butane a coûté 21,6 milliards de dirhams, soit près de 95 DH par bonbonne de 12 kg. La décompensation progressive engagée en 2024 doit précisément financer l’aide directe : le gouvernement chiffrait son besoin à 25 milliards de dirhams dès 2024, puis à 40 milliards par an à partir de 2026.

La carte de la précarité s’élargit, celle de la pauvreté recule à peine

Le paradoxe tient en deux chiffres. Selon le Haut-Commissariat au Plan, la pauvreté multidimensionnelle a reculé de 11,9 % de la population en 2014 à 6,8 % en 2024, soit 2,5 millions de pauvres. Dans le même temps, le registre social unifié a ouvert l’aide directe à 12,5 millions de personnes, et l’AMO Tadamon à plus de 11 millions. Un Marocain sur trois relève aujourd’hui du filet de sécurité de l’État.

Autrement dit, la pauvreté la plus extrême recule, mais la précarité qu’il faut soutenir s’étend. La crise de 2020-2022 en a donné la mesure. Le HCP estimait en octobre 2022 que 3,2 millions de Marocains supplémentaires avaient basculé dans la pauvreté ou la vulnérabilité, dont 1,15 million dans la pauvreté. La cause : à 45 % la pandémie, à 55 % l’inflation. Le pays était revenu au niveau de 2014, soit sept années de progrès effacées. Le niveau de vie moyen par personne avait reculé de 7,2 %, et les dépenses alimentaires des ménages les moins aisés de 13,5 %.

La géographie, elle, ne bouge guère. En 2024, 72 % des pauvres vivent encore à la campagne, où le taux de pauvreté atteint 13,1 %, plus de quatre fois le taux urbain. Béni Mellal-Khénifra et Fès-Meknès dépassent 9 %, et la vulnérabilité frôle 12 % dans le Drâa-Tafilalet et à Marrakech-Safi. Près de trois millions de Marocains vivent juste au-dessus du seuil, à la merci d’une mauvaise récolte ou d’une hausse des prix.

Pourquoi les milliards ne suffisent pas

L’aide directe soulage, mais elle ne transforme pas. Un transfert de 500 DH par mois amortit le choc des prix ; il ne crée ni revenu stable, ni qualification, ni emploi. Le ménage aidé en 2024 le sera encore en 2027, et le système compte ses succès en entrées plutôt qu’en sorties.

Le premier écueil est l’absence de porte de sortie. Aucun indicateur public ne mesure combien de ménages ont quitté le dispositif parce que leur situation s’est améliorée. Pire, le mécanisme de seuil du registre social peut décourager la déclaration d’un revenu supplémentaire, de peur de perdre l’aide et la couverture médicale gratuite.

Le deuxième écueil est l’emploi. Aucun transfert ne remplace un salaire. Tant que le monde rural, où vivent six bénéficiaires sur dix, reste exposé à la sécheresse et à la fragilité des revenus agricoles, l’aide compense une perte plutôt qu’elle ne finance un départ.

Le troisième écueil est l’inflation. L’épisode 2022 l’a montré : quelques points de hausse des prix suffisent à effacer des années de progrès. Un transfert fixe en dirhams perd chaque année de sa valeur réelle, et la revalorisation à 600 DH en 2027 ne fait qu’en rattraper une partie.

Le quatrième écueil est l’informalité. Une large part des bénéficiaires travaille dans l’économie non déclarée. L’aide les maintient hors de la pauvreté extrême, mais ne les fait pas entrer dans le salariat déclaré, la retraite et l’assiette fiscale. L’État paie ainsi deux fois : en transferts aujourd’hui, en protection sociale non contributive demain.

De l’assistance à l’émancipation

La question n’est pas de réduire l’effort, mais de le rendre productif. Quatre pistes s’imposent.

D’abord, mesurer les sorties. Le rapport annuel de l’Agence nationale du soutien social devrait publier le nombre de ménages qui quittent le dispositif parce que leurs revenus ont progressé, et non plus seulement le nombre d’inscrits et les montants versés.

Ensuite, lier l’aide à l’activité. Un bonus pour le ménage dont un membre décroche un emploi déclaré, une sortie dégressive plutôt qu’un couperet au seuil : l’aide doit récompenser la marche vers l’emploi au lieu de la pénaliser.

Puis investir dans l’humain. La scolarisation et la santé des 5,5 millions d’enfants couverts sont le véritable levier anti-pauvreté de la prochaine génération. Une part de l’enveloppe pourrait être conditionnée à l’assiduité scolaire, au suivi médical et à la formation des jeunes adultes.

Enfin, territorialiser. Les poches de pauvreté sont connues, commune par commune, grâce à la cartographie du HCP. C’est là qu’il faut concentrer routes, eau, écoles et projets générateurs de revenus, plutôt que de répartir la même allocation partout.

Le vrai test : le nombre de ceux qui n’ont plus besoin d’aide

Le Maroc s’est doté en cinq ans d’un véritable filet de sécurité : c’est un acquis, et il serait injuste de le minimiser. Sans lui, le choc de 2022 aurait été bien plus dévastateur. Mais un filet n’est pas un tremplin. Tant que le nombre de bénéficiaires progressera plus vite que le nombre de sorties, l’effort financier restera un coût croissant plutôt qu’un investissement.

La réussite d’une politique sociale ne se mesure pas au nombre de ménages que l’État aide, mais au nombre de ceux qui n’ont plus besoin de son aide. C’est à cette aune que le prochain mandat devra être jugé.

Publicité

Laisser un commentaire

Publicité
Publicité
error: Content is protected !!