Déficit budgétaire : quand les intérêts de la dette siphonnent les recettes de l’État

Ecrit par Soubha Es-Siari I
Le renchérissement des charges de la dette ou du coût du loyer de l’argent agit désormais comme un véritable fardeau budgétaire : il neutralise les gains fiscaux et bascule le solde ordinaire de l’État dans le rouge à hauteur de 2 milliards de DH, privant le pays de son épargne publique pour financer ses ambitions de développement.
La dernière Situation des charges et ressources du Trésor (SCRT) publiée par le ministère de l’Économie et des Finances révèle une aggravation du déficit budgétaire national, qui s’établit à 19,1 Mds de DH à fin avril 2026. Si la dynamique volontariste de l’investissement public et la hausse des dépenses de biens et services expliquent en grande partie ce creusement, la trajectoire des coûts du service de la dette s’impose comme un point de vigilance majeur pour les finances publiques.
Une hausse mécanique des intérêts de la dette
Parmi les facteurs clés de l’augmentation des dépenses ordinaires, qui ont bondi de 14,6 Mds de DH pour atteindre 146 Mds de DH, le coût du loyer de l’argent s’est nettement alourdi. Les intérêts de la dette ont en effet enregistré une progression de 2,2 Mds de DH par rapport à la même période un an plus tôt.
Cette augmentation reflète l’impact direct des levées de fonds successives opérées par le Trésor au cours des derniers mois, tant sur le marché domestique qu’international, pour couvrir les besoins de financement de l’État. Elle illustre également le contexte de durcissement des conditions financières mondiales et locales, caractérisé par des taux d’intérêt globalement plus élevés que lors des vagues de refinancement précédentes.
Cette dérive de la charge de la dette, combinée à la hausse massive des dépenses en biens et services (+12,9 Mds de DH), a neutralisé les performances pourtant positives des recettes fiscales (+8,9% à 133,52 Mds de DH) et les économies réalisées sur la compensation (-468 MDH ).
En conséquence, le solde ordinaire de l’État bascule dans le rouge : il affiche un déficit de 2 Mds de DH, rompant avec l’excédent de 2,5 Mds de DH enregistré à fin avril 2025. Cela signifie que les recettes courantes de l’État ne suffisent plus à couvrir ses dépenses de fonctionnement et le simple paiement des intérêts de sa dette, obligeant le Trésor à s’endetter davantage pour financer ses investissements.
Un arbitrage budgétaire sous contrainte
Malgré la pression exercée par le service de la dette, l’État a choisi de maintenir le cap sur l’investissement public, qui progresse de 24,9% pour atteindre 43,6 Mds de DH. Heureusement, la bonne santé des Comptes Spéciaux du Trésor (CST), qui dégagent un excédent record de 26,5 Mds de DH (+11,6 Mds de DH en un an), permet de tempérer le déficit global.
Toutefois, la hausse continue des intérêts de la dette rappelle l’urgence d’une gestion rigoureuse de l’encours global pour éviter un effet d’éviction sur les dépenses de développement. Les prochains mois seront décisifs pour observer si la progression des recettes fiscales saura absorber durablement ce surcoût financier.
Origine de la hausse des intérêts : le poids du marché domestique
Le surcoût de 2,2 Mds de DH observé à fin avril 2026 s’explique principalement par le comportement de la composante intérieure de la dette.
La hausse des taux sur le marché national: Le Trésor a dû renouveler ses lignes de financement intérieures à des taux plus élevés, sous l’effet des politiques monétaires restrictives passées visant à juguler l’inflation. Les investisseurs institutionnels locaux (banques, OPCVM) exigent des rendements plus élevés pour financer le déficit public.
Le pic des remboursements extérieurs: Si les intérêts de la dette extérieure restent relativement stables ou contenus grâce aux financements multilatéraux (Banque Mondiale, FMI, BAD) qui offrent des taux concessionnels, l’année 2026 correspond à un pic d’amortissement de la dette extérieure.
Le remboursement du capital arrivé à échéance force le Trésor à émettre de nouvelles dettes sur le marché intérieur pour couvrir ses besoins nets de trésorerie.
Cette configuration engendre un effet d’éviction modéré sur le marché financier local. La concentration du financement sur le marché national pousse les charges d’intérêts ordinaires vers le haut, asphyxiant temporairement le solde ordinaire budgétaire.
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