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Chronique

Formation continue des salariés du privé au Maroc : les vrais  débats

formation continue

Aujourd’hui plus que jamais, la formation continue constitue l’un des leviers les plus puissants du développement des entreprises. Elle permet l’adaptation permanente des compétences aux évolutions technologiques, l’amélioration de la productivité, la sécurisation des parcours professionnels et, in fine, le renforcement de la compétitivité globale de l’économie.

Conscient de ces enjeux, le législateur marocain a consacré la formation continue comme une composante à part entière de la formation professionnelle, en l’ouvrant à l’ensemble des salariés du secteur privé. La loi encadre notamment le financement par la Taxe de la Formation Professionnelle, institue les Contrats Spéciaux de Formation comme mécanisme de mutualisation, consacre le principe du droit à la formation tout au long de la vie et prévoit une gouvernance tripartite associant l’État, les représentants des employeurs et ceux des salariés.

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Au Maroc, ces derniers temps, la formation continue des salariés du privé faisait l’objet d’un débat aussi récurrent que dévoyé. À force de focaliser la discussion sur une question mal posée – qui doit gérer la Taxe de la Formation Professionnelle (TFP) ? – on en oublie l’essentiel : l’efficacité du système, sa gouvernance réelle et sa capacité à répondre aux besoins concrets des entreprises productives.

Car non, le problème de la formation continue n’est pas d’abord institutionnel. Il est politique, économique et, surtout, conflictuel.

  1. Un faux débat qui masque les vrais enjeux

Présenter la gouvernance de la TFP comme le cœur du problème relève d’un art consommé de la diversion. La TFP n’est ni une rente  ni un marché : c’est un instrument de politique publique destiné à améliorer les compétences des salariés et la productivité des entreprises.

Changer de gestionnaire, sans vision globale ni réforme de fond, ne produira aucune valeur ajoutée. Le débat actuel sert davantage à redistribuer des positions de pouvoir qu’à renforcer l’impact réel de la formation continue sur l’économie nationale.

Pendant que l’on discute de structures, la mise en œuvre de la loi sur la formation continue, elle, continue à traîner, laissant les entreprises et les salariés dans un système transitoire, complexe et peu lisible.

  1. L’OFPPT, opérateur par défaut ou par évidence ?

Dans cette bataille narrative, l’OFPPT est souvent présenté comme un obstacle, voire comme un acteur illégitime. Une accusation qui résiste mal à l’analyse.

Dans les faits, l’OFPPT demeure aujourd’hui l’opérateur le mieux placé pour assurer la formation continue, notamment dans les métiers techniques et industriels : électricité, mécanique, maintenance, électromécanique, automatismes… Autant de domaines stratégiques où l’offre privée est limitée, fragmentée, voire inexistante.

Les cabinets privés excellent souvent dans les formations transversales – management, communication, soft skills – mais restent très peu présents sur les métiers techniques lourds, ceux-là mêmes qui conditionnent la compétitivité industrielle du pays.

Écarter l’OFPPT reviendrait donc, de facto, à priver de formation continue des milliers de salariés, notamment dans les PME industrielles, qui n’intéressent guère les logiques purement marchandes.

Cela ne signifie pas que l’OFPPT doit rester inchangé. Bien au contraire. Modernisation, mise à niveau, amélioration de la gouvernance et de la qualité sont indispensables. Mais réformer n’est pas évincer.

  1. Le mythe de la concurrence déloyale

 L’un des arguments les plus répandus contre l’OFPPT est celui de la « concurrence déloyale » -il est juge et partie-opérateur et gestionnaire à la fois. Là encore, les chiffres contredisent le discours.

Moins de 5 % du chiffre d’affaires de la formation continue de l’OFPPT transite par le système des Contrats Spéciaux de Formation (CSF). Autrement dit, la part supposément concurrentielle est marginale. L’écrasante majorité de l’activité de l’OFPPT relève du service public ou de commandes directes.

Parler de concurrence déloyale relève donc moins de l’analyse que de la stratégie d’influence. L’OFPPT n’est pas un cabinet de formation parmi d’autres ; il est un bras opérationnel de l’État, avec des obligations que les acteurs privés n’assument pas.

  1. Une panne profitable… mais pas aux entreprises

 Fait rarement souligné : ceux qui dénoncent avec le plus de vigueur la “panne” du système de formation continue en sont souvent les premiers bénéficiaires.

L’opacité, la complexité réglementaire et l’absence de réforme globale profitent avant tout aux cabinets de formation et de consulting, rompus aux circuits administratifs et capables de capter les financements disponibles.

Les entreprises, en particulier industrielles, restent quant à elles confrontées à des procédures lourdes et à une offre parfois déconnectée de leurs besoins réels. Le statu quo entretient ainsi une économie de la rente, bien plus qu’une économie de la compétence.

  1. Une représentativité biaisée et conflictuelle

 Autre angle mort du débat : la gouvernance du système. Officiellement, les entreprises sont représentées, notamment à travers la CGEM. Mais qui parle réellement au nom des entreprises ?

Dans les commissions et instances décisionnelles, la représentation de la CGEM et des CCIS est largement assurée par des offreurs de formation – patrons de cabinets et des instituts de formation  – et non par les utilisateurs finaux de la formation continue : industriels, responsables RH, dirigeants d’entreprises productives.

Ce mélange des genres pose un problème évident de conflit d’intérêts. Les mêmes acteurs participent à l’élaboration des règles du jeu, orientent les dispositifs et bénéficient des financements. Une telle configuration fragilise la crédibilité et l’équité du système.

  1. La TFP, est elle vraiment « l’argent des employeurs » ?

Dernière idée reçue tenace : la TFP serait « l’argent des employeurs ». Une affirmation juridiquement et fiscalement discutable.

La TFP est assise sur la masse salariale ; son fait générateur est donc le salaire, c’est-à-dire le travail du salarié. Par ailleurs, cette charge est déductible de l’impôt sur les sociétés, ce qui en atténue fortement l’impact financier pour l’employeur.

Supporter une charge ne signifie pas en être propriétaire. La TFP est un mécanisme collectif, au service de l’intérêt général économique, et non une cagnotte privatisable.

  1. Réformer, enfin

La formation continue mérite mieux qu’un débat tronqué et des postures corporatistes. Elle mérite une réforme courageuse, fondée sur les besoins réels du tissu productif, une gouvernance assainie et une application effective de la loi.

Renforcer l’OFPPT, corriger les biais de représentation, clarifier les rôles et mettre fin aux conflits d’intérêts : voilà les vrais chantiers. Le reste n’est que bruit.

Ecrit par Mohmed oueld Lfadel Ezzhou

mezzhou@yahoo.fr

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1 commentaire

  1. El hamami dit :

    Merci Si Mohamed pour cette magnifique contribution.

    Analyse lucide et courageuse qui remet le débat là où il doit être.

    Au-delà des postures qui dominent aujourd’hui – où se mêlent intérêts, jeux d’influence et parfois conflits d’intérêt – cette réflexion pointe une réalité essentielle : les véritables acteurs, entreprises et salariés, restent largement absents du débat.

    Créer une nouvelle structure en dehors de l’OFPPT ne suffira pas.
    Le problème est plus profond.

    Le système actuel souffre avant tout d’un déficit de gouvernance, d’efficacité et d’évaluation, pourtant dénoncé depuis des années.

    Avant de réinventer les structures, une question fondamentale s’impose :
    👉 qu’avons-nous réellement appris de plus de 30 ans d’expérience en matière de formation continue ?

    Sans un véritable bilan, sans remise en cause des paradigmes de gestion, et sans implication réelle des acteurs économiques, toute réforme risque de reproduire les mêmes limites sous une autre forme.

    Le débat ne doit pas être institutionnel.
    Il doit être centré sur l’impact réel pour l’entreprise et le salarié.
    Larbi El hamami

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