Lors du précédent entretien, nous avons interrogé Omar Bakkou au sujet de la pertinence des dispositions de la règlementation des changes régissant les modalités de paiement des opérations de services. En réponse O. Bakkou a indiqué que ces dispositions sont impertinentes, sur le plan à la fois de la forme et du fond.
Concernant les raisons de forme, les éléments présentés par O. Bakkou ont porté en premier lieu sur les paiements par acompte. Dans ce sens, il a indiqué que le cadre libéral privilégié accordé aux exportateurs est infondé sur le plan économique.
Dans le présent entretien, nous allons interroger O. Bakkou sur les arguments qui sous-tendent son affirmation.
Vous avez lors du précédent entretien affirmé que le cadre favorable accordé aux entreprises exportatrices en matière de paiement par acomptes des opérations de services demeure infondé sur le plan économique. Ces propos sortent un peu de la pensée économique commune !
Pourquoi ?
Tout simplement parce que ces entreprises génèrent des devises pour le Maroc !
Toutes les entreprises qui produisent des valeurs marchandes génèrent des devises pour le Maroc, et ce, quelle que soit la destination de ces valeurs : exportation à l’étranger ou écoulement sur le marché intérieur.
En effet, les valeurs marchandes destinées à l’étranger sont payées en devises par les clients étrangers des producteurs marocains.
Ces paiements se traduisent par des rentrées de devises au Maroc.
Quant aux valeurs marchandes destinées au marché intérieur, elles sont payées en dirhams par les clients marocains des producteurs domestiques.
Ces paiements ne génèrent certes pas de recettes en devises, mais contribuent indirectement à l’augmentation des recettes nettes en devises du Maroc.
Cette contribution émane du fait que cette production empêche l’importation de l’étranger de ces valeurs marchandes , ce qui permet d’éviter des dépenses en devises.
Ces éléments suggèrent ainsi que la seule différence qui existe entre les exportateurs et les producteurs locaux réside dans la nature des liens avec les recettes en devises.
Autrement dit, les exportateurs entretiennent un « lien direct » avec les recettes en devises, alors que les producteurs locaux ont plutôt un « lien indirect ».
Vous parlez ci-dessus d’entreprises qui opèrent dans le « secteur des produits substituables aux importations ». Or l’on sait que ce secteur ne concerne pas toute la production de valeurs marchandes dans la mesure où plusieurs valeurs produites ne peuvent pas être importées de l’étranger !
Effectivement, toutes les économies du monde se caractérisent par l’existence de deux grands secteurs : le secteur des valeurs marchandes échangeables et celui des valeurs marchandes non-échangeables.
Le secteur des valeurs échangeables comprend les produits (biens et services) qui font l’objet d’échanges international : exportation et importation.
Quant au secteur des valeurs non-échangeables, il comprend les produits (essentiellement des services) qui ne peuvent pas naturellement faire l’objet d’échanges international : services relatifs à la coiffure , scolarisation des enfants, etc.
Ces éléments suggèrent ainsi que le concept pertinent qui doit être adopté ,lorsqu’on évoque cette question du lien entre la production de valeurs marchandes et les recettes en devises, serait celui de « secteur exposé à la concurrence internationale ».
En effet, c’est ce secteur qui doit éventuellement être favorisé dans le cas où la finalité des politiques publiques serait la promotion des recettes en devises.
Et pourquoi les autorités marocaines accordent des avantages tout azimut au secteur exportateur ?
La mise en place d’un système d’incitations publiques favorables au secteur exportateur (basé essentiellement sur certaines exonérations fiscales) s’inscrit dans une logique compensatoire.
Cette logique se fonde sur l’idée qu’il était nécessaire de rééquilibrer le système global d’incitations publiques plutôt favorable au secteur domestique (celui dont la production est destinée au marché local).
Ce système avait en effet constitué l’un des piliers de la politique de développement protégé mené par le Maroc durant la période s’étalant du lendemain de l’indépendance jusqu’au milieu des années 1980.
Cette politique visait bien entendu à protéger la production destinée au marché intérieure contre la concurrence étrangère, et ce, à travers les barrières tarifaires et non tarifaires très élevées imposées en matière d’importation.
Ce régime de protection du marché intérieur désavantageait en général la production à l’exportation par rapport à celle destinée au marché intérieur.
Ce désavantage avait en outre un impact négatif sur la compétitivité des exportations, et ce, à travers l’effet du renchérissement des intrants produits localement et incorporés dans les exportations.
Cet impact devient encore plus grave lorsqu’on prend en considération la politique du taux de change surévalué adopté à l’époque par le Maroc.
Ainsi, conscients de cet état de fait, les pouvoirs publics ont essayé ,durant les années 1970 et particulièrement durant les années 1980, d’adopter une série de mesures favorables au secteur exportateur.
Ces mesures s’inscrivaient dans une logique compensatoire : le secteur domestique étant favorisé par l’Etat à travers une politique commerciale protectionniste, il faudrait par conséquent, pour équilibrer la donne, accorder au secteur exportateur des faveurs, notamment d’ordre fiscal et autres.
Ces faveurs ne sont plus justifiés aujourd’hui , du fait que la politique commerciale extérieure adoptée depuis une trentaine d’année n’est plus une politique protectionniste.
Cette politique peut être plutôt qualifiée de largement libérale, au regard du processus important de libéralisation des importations de biens et de services enregistré au Maroc depuis le milieu des années 1980.
Ce processus a abouti à une ouverture presque totale du marché intérieur au marché international.
Cette ouverture a pour corollaire que tous les producteurs de valeurs marchandes, que celles-ci soient destinées au marché local ou à celui étranger, opèrent sur le marché mondial.
Ces producteurs sont par ailleurs soumis aux mêmes contraintes concurrentielles et aux mêmes exigences de compétitivité .
Ces éléments suggèrent que les fondements économiques qui sous-tendent l’octroi de privilèges par l’Etat aux entreprises exportatrices sont aujourd’hui totalement dépassés.






