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Chronique

La mondialisation conditionnelle : les flux continuent, l’accès se négocie

mondialisation

Jusqu’il y a peu, la mondialisation était encore analysée à travers un prisme essentiellement quantitatif — plus d’échanges, plus de capitaux, plus de chaînes de valeur, plus de connexions numériques, plus de mobilité. Mais depuis quelques années, la mondialisation se fragmente. Le monde ne se ferme pas — les flux continuent de circuler — mais ils ne circulent plus dans les mêmes conditions ni selon les mêmes règles.

Depuis une quinzaine d’années — et plus encore depuis la pandémie, la guerre en Ukraine et les tensions sino-américaines —, les marchandises, les capitaux, les données, les technologies et les talents circulent moins facilement. Les flux internationaux dépendent de plus en plus de normes, de sanctions, d’alignements géopolitiques, d’infrastructures de paiement, de conformité, de traçabilité, de sécurité et de souveraineté technologique. La mondialisation ne disparaît pas mais elle devient conditionnelle.

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Pour un pays, une entreprise ou une place financière, être connecté au monde ne suffit plus. Ce qui compte désormais, c’est l’accès aux marchés, au capital, aux technologies, aux paiements, aux données. Et cet accès se négocie et s’accorde — ou parfois se bloque.

La fin d’une mondialisation supposée neutre

La mondialisation du nouveau monde n’est plus l’espace relativement neutre, régi uniquement par des logiques d’optimisation des coûts, des rendements, de fluidité logistique et d’efficacité des marchés, que l’on a connu avant 2008. Cette mondialisation-là n’a pas totalement disparu car les entreprises continuent de rechercher la compétitivité, les investisseurs continuent de chercher des opportunités et les consommateurs continuent de bénéficier de chaînes d’approvisionnement mondialisées. Mais l’environnement dans lequel les flux s’organisent a profondément changé. Et ce changement s’accélère depuis 2020.

Les échanges sont désormais contraints par des considérations de puissance, de sécurité nationale, de contrôle et de risques. Les investissements étrangers font l’objet d’une surveillance accrue, les normes climatiques, industrielles ou numériques deviennent des conditions d’accès aux marchés et les sanctions financières transforment les systèmes de paiement en instruments géopolitiques.

La nouvelle mondialisation n’est donc plus seulement une affaire d’ouverture, elle devient une affaire de compatibilité et de confiance.

L’accès est la nouvelle frontière

Dans ce nouveau régime, une entreprise peut produire à bas coût, mais perdre l’accès à un marché si elle ne répond pas aux exigences de traçabilité ou de conformité. De même, un pays peut disposer d’infrastructures portuaires modernes, mais être vulnérable s’il dépend de systèmes de paiement, de logiciels, de normes ou de technologies qu’il ne maîtrise pas. Un investisseur peut disposer de capitaux, mais voir son champ d’action limité par des sanctions, des règles prudentielles, des critères ESG ou des restrictions géopolitiques.

Ce changement de régime est majeur car il signifie que l’accès devient une ressource stratégique en soi — accès aux marchés, au capital, aux technologies, aux systèmes de paiement, aux données, aux assurances, aux standards de certification, aux chaînes de valeur jugées sûres.

Les infrastructures invisibles de la puissance

La mondialisation 3.0 donne une importance nouvelle à des infrastructures dont le rôle était jusqu’à présent discret. Les ports, les routes, les usines, l’énergie et les câbles restent essentiels mais une partie croissante de la puissance se joue dans les couches les moins visibles du système mondial — paiements, données, logiciels, cloud, identité numérique, conformité, cybersécurité, standards techniques, normes climatiques, systèmes de certification. Ce sont ces infrastructures qui organisent désormais la circulation des flux matériels et immatériels.

Les sanctions financières l’ont clairement montré, l’accès aux devises de règlement, aux circuits bancaires internationaux, aux systèmes de messagerie financière et aux dispositifs de conformité peut devenir un outil de pression stratégique. Les tensions autour des semi-conducteurs racontent la même histoire. Une technologie peut être mondiale dans ses usages, mais conditionnée dans son accès. Les normes environnementales ou industrielles produisent également ce même effet : elles peuvent ouvrir un marché aux acteurs capables de s’adapter, mais en exclure ceux qui ne disposent pas des moyens de prouver, certifier et se conformer. Le monde reste matériel, mais sa coordination devient de plus en plus informationnelle et normative.

Une nouvelle lecture des dépendances

La mondialisation conditionnelle oblige donc les États, les entreprises et les investisseurs à cartographier leurs dépendances. Dans la mondialisation 2.0, une dépendance pouvait être acceptée si elle permettait de réduire les coûts, d’augmenter l’efficacité ou d’accéder rapidement à un marché. Désormais, cette lecture est jugée naïve et risquée. La question que l’on se pose maintenant est de savoir si cette dépendance reste soutenable lorsque les conditions d’accès changent.

Dépendre d’un fournisseur étranger n’a pas la même signification si ce fournisseur est situé dans un espace géopolitique stable ou dans une zone exposée à des restrictions. Dépendre d’un financement international n’a pas le même sens si le coût du capital augmente ou si les critères d’allocation deviennent plus sélectifs. Dépendre d’une technologie critique n’a pas le même poids si son accès peut être restreint pour des raisons politiques, réglementaires ou sécuritaires.

Préserver l’accès et construire ses capacités

Dans cette mondialisation conditionnelle, l’enjeu n’est pas de sortir du monde mais de ne plus dépendre trop lourdement d’accès que l’on ne maîtrise pas. Pour les États, les entreprises et les institutions, l’enjeu n’est donc plus seulement d’attirer les flux ou d’optimiser les coûts. Il est d’abord de comprendre leurs dépendances réelles : fournisseurs critiques, financements, technologies, paiements, données, énergie, normes, accès aux marchés.

Cette cartographie doit ensuite conduire à une question stratégique simple : quelles dépendances peut-on accepter, lesquelles faut-il réduire, et lesquelles doivent être sécurisées par des voies alternatives ? Car dans un monde plus fragmenté, la redondance, la diversification ou la relocalisation ont un coût. Mais ce coût doit être mis en face de ce qu’il achète réellement : sécurité, stabilité, continuité d’activité, souveraineté fonctionnelle ou capacité de négociation.

Ceux qui comprendront ce basculement assez tôt prendront une avance décisive. Dans cette période de transition, l’enjeu n’est pas seulement de résister aux désordres du moment, mais de construire les positions, les capacités et les accès qui compteront dans le prochain ordre stable.

La mondialisation conditionnelle ne signe donc pas la fin des flux mais la fin de leur disponibilité automatique. Dans ce nouveau régime, la puissance ne tiendra plus seulement à ce que l’on possède ou produit, mais à ce que l’on peut encore atteindre, sécuriser et organiser. L’accès y devient une ressource stratégique.

Ecrit par NABIL NAILI

Consultant en Stratégie et Transformation d’Entreprises

Membre de l’IMRI

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