« La règle d’or », l’expression d’une valeur incertaine en matière de coopération économique et financière internationale !

« La règle d’or », cette expression devenue courante dans la sphère des finances publiques durant les 30 ou 40 dernières années, est utilisée pour désigner les dispositions constitutionnelles ou légales qui obligent les gouvernements à préserver les équilibres budgétaires en limitant certains ratios à des niveaux jugés soutenables, comme par exemple le plafonnement du déficit budgétaire à 3% du PIB ou encore le taux d’endettement à 60 % ou à 70 % du PIB.
Pourquoi est-ce que l’expression « règle d’or » s’est-elle invitée dans le domaine financier ? Pourquoi désigner par « règle d’or » des limitations légales qui ont pour but de préserver la soutenabilité des finances des Etats ?
Si vous cherchez sur internet la signification de cette expression, les moteurs de recherche ne vous renvoient pas au domaine des finances publiques. Vous découvrez plutôt que c’est une expression qui a une profondeur historique très lointaine et une ampleur géographique, doctrinale et civilisationnelle très vaste.
La « règle d’or » désigne un principe éthique prôné par toutes les religions et qui incite les individus à traiter leurs prochains comme ils voudraient être traités » et à «ne pas faire aux autres ce qu’ils n’aimeraient pas qu’on leur fasse ».
Ce principe éthique de réciprocité a une profondeur historique parce qu’il a marqué l’histoire de la pensée sociale, économique et politique. C’est un principe qui se retrouve dans les débats doctrinaux et politiques concernant l’esclavagisme, qui alimente la pensée économique et environnementale qui défend l’équilibre intergénérationnel, Etc.
Mais que veut dire la règle d’or dans le domaine des finances publiques ?
La réponse à cette question se trouve dans les statuts du fonds monétaire international (FMI) qui instituent que : « lorsqu’un pays emprunte auprès du FMI, ses autorités acceptent d’ajuster leurs politiques économiques pour surmonter les problèmes qui les ont conduites à solliciter l’aide financière de la communauté internationale. Les conditions de ces prêts permettent également de veiller à ce que le pays soit en mesure de rembourser le FMI afin de mettre les ressources à la disposition d’autres pays membres qui en ont besoin ».
Le principe éthique de réciprocité s’étant ainsi invité dans les statuts du FMI est utilisé pour justifier et légitimer les conditions d’octroi des prêts (de l’aide) qui consistent à imposer des mesures d’ajustement (sévères) des politiques économiques des pays emprunteurs.
Mettons l’accent sur le fait que, lorsque le principe éthique de réciprocité interpelle l’individu, il s’adresse certainement à sa raison, mais également à sa faculté d’empathie. Ce n’est pas uniquement la raison qui est suscitée mais avant tout le cœur et les sentiments. N’est-ce pas le cœur et ses élans qui unissent ou désunissent les relations humaines ? Que ce soit au niveau d’une famille, d’un cercle d’amis ou de structures sociales plus larges ? Tribus, quartiers, villes, nations ?
Suggérons ensuite l’hypothèse suivante : il est maladroit de qualifier les conditions du FMI de « règle d’or » parce que la sévérité du système de conditionnalité des prêts de l’institution monétaire est très éloignée de la valeur éthique de réciprocité, telle que prescrite par l’ensemble des religions, et qui consiste à espérer pour autrui ce que l’on espère pour soi-même.
La réciprocité prônée par les statuts du FMI est utilisée pour imposer aux pays emprunteurs de se plier à toutes les exigences du FMI pour qu’un prêt soit remboursable, afin qu’autrui puisse bénéficier des ressources ainsi récupérées, quelles que soient les incidences sociales des plans d’ajustement structurels sur les peuples concernés, et quelle que soit l’altération de souveraineté qui en découle.
L’hypothèse, de manière plus claire, c’est que l’usage du vocable « règle d’or » dans le domaine des finances publiques est maladroit et fallacieux parce que la dimension d’empathie et les facultés du cœur, qui sont évidentes et très présentes lorsqu’il s’agit pour un individu de s’imprégner de la règle éthique de réciprocité, sont de moins en moins déterminantes lorsqu’il s’agit d’imprégner les relations humaines qui impliquent des structures sociales de plus en plus larges. Il n’y a pas de place à l’empathie dans les relations internationales qui sont marquées par la précarité de la paix et par la rudesse des guerres économiques.
Mon intention n’est pas de jeter l’opprobre sur les institutions financières. Celles-ci ne sont pas nées d’elles-mêmes, ce sont des instruments que la communauté internationale a su créer pour garantir la stabilité monétaire et les conditions d’un commerce mondial profitable. Ces institutions ne sont que la manifestation des valeurs qui gouvernent le monde. Mon intention consiste à suggérer une question : l’humanité est-elle capable de mieux faire ?
Mon antithèse serait alors la suivante : il est cependant possible, envisageable et concevable que l’humanité sache se souder plus solidement en faisant en sorte que la règle d’or soit effective et plus déterminante socialement, nationalement et internationalement.
Pour défendre cette antithèse, j’appelle à la barre le témoignage de mon pays, le Royaume du Maroc.
Laissez-moi d’abord justifier le choix du témoin !
Toutes les nations, tous les pays, tous les peuples sont porteurs de spécificités culturelles nécessaires à l’enrichissement de l’expérience humaine. Souhaiter un monde uni et pluriel c’est être convaincu que l’humanité a besoin de mettre en commun le génie de tous les peuples pour bâtir un monde meilleur.
Le Maroc, vu son histoire particulière, offre un modèle particulièrement intéressant de contribution au bien commun de l’humanité. C’est surtout un témoin crédible de la possibilité de concrétiser l’effectivité de la règle d’or bien au-delà de la sphère individuelle, et d’imprégner ses relations avec son voisinage et avec le monde des valeurs qu’il porte et qu’il défend.
Le Maroc est né d’un contact privilégié avec l’Islam. Il y a 12 siècles, les habitants de cette terre se sont regroupés, j’ai envie de dire ont fusionné, autour d’un homme, parce qu’il était le descendant du Prophète (SWS).
Le peuple marocain a pour principal composant génétique l’amour du Prophète (SWS) et de sa descendance. Ce contact privilégié avec la religion a eu pour résultat heureux une construction politique et sociale imprégnées fortement des valeurs de l’Islam.
Lorsque Sa Majesté le Roi Mohammed VI exhorte son peuple à l’attachement sans faille aux valeurs religieuses dans son Discours Royal du 29 juillet 2023 c’est ce référentiel historique et spirituel riche qui est rappelé par le Souverain comme étant le ciment premier de l’unité et de la solidarité de la société :
« Cher peuple,
Dans un monde secoué par l’ébranlement des valeurs et des référentiels et confronté à l’imbrication de nombreuses crises, nous avons plus que jamais besoin de faire preuve du sérieux tel que tous les Marocains le conçoivent :
– D’abord, par un attachement sans faille aux valeurs religieuses et patriotiques et à notre devise éternelle : Dieu – la Patrie – le Roi ;
– En deuxième lieu, par l’attachement indéfectible à l’unité nationale de notre pays et à son intégrité territoriale ;
– Ensuite, par la sauvegarde des liens sociaux et familiaux d’où émergera, in-fine, une société plus solidaire et plus soudée ;
– Enfin, par la poursuite résolue de la quête du développement qui permettra d’atteindre le progrès économique souhaité et de renforcer la justice sociale et spatiale ».
Lors de son Discours du 6 novembre 2023, Sa Majesté a réitéré ses hautes orientations à travers les paroles suivantes :
« J’ai déjà évoqué le sérieux et les valeurs spirituelles, nationales et sociales qui caractérisent intrinsèquement la Nation marocaine dans un monde fortement agité … En outre, les valeurs de solidarité, d’entraide et d’ouverture qui sont la marque distinctive du Maroc ont contribué à renforcer son rôle et à conforter sa position, lui permettant ainsi de s’affirmer aux niveaux régional et international, notamment auprès des pays frères arabes et africains, comme un acteur clé et un partenaire économique et politique crédible et digne de confiance ».
Cette forte présence du référentiel des valeurs religieuses dans les discours royaux est révélatrice de la clôture d’un épisode politique du Maroc moderne, celui de l’islamisme politique.
Lorsque le Maroc a recouvré son indépendance en 1956, la scène politique a connu l’émergence de forces et de courants multiples et une confrontation parfois très rude, surtout entre les courants de gauche et les mouvances islamistes.
L’existence simultanée de ces courants antagonistes a occupé l’espace politique marocain pendant plus de quatre décennies, depuis l’indépendance jusqu’à l’arrivée au gouvernement des forces de gauche sous la chefferie de feu Abderrahmane El Youssoufi (février 1998 – octobre 2002). Durant cette période, le pouvoir a dû maintenir les deux forces dans un état d’équilibre pour qu’elles se neutralisent réciproquement et qu’aucune d’elles ne prenne une ampleur qui deviendrait menaçante pour la stabilité du régime.
L’épisode du gouvernement d’alternance a abouti à une certaine perte de crédibilité des courants de gauche et au renforcement de la mouvance islamiste dont une certaine branche avait réussi durant les années 1990 à s’ériger en parti politique et s’est affichée sous la dénomination parti de la justice et du développement (PJD) en 1998.
Les années 2000 furent marquées par les actes terroristes extrémistes qui ont obligé l’Etat à renforcer son appareil sécuritaire, d’une part, et à prendre en main la réorganisation du champ religieux d’autre part.
Ce bref aperçu historique, je le termine par la séquence qui a suivi le printemps arabe et la réforme constitutionnelle de 2011 et qui a permis l’arrivée au pouvoir du PJD.
Cette séquence s’est achevée par une débâcle électorale du PJD lors des élections d’octobre 2021 qui n’a obtenu que 13 sièges alors qu’il en détenait 125 durant la législature précédente.
L’intérêt de cette rétrospective c’est de démontrer que la parole royale lors des deux Discours précités, faisant référence aux valeurs religieuses et exhortant les marocains à s’y attacher pour faire face aux crises que connaît le monde, c’est une parole qui a recouvré son entièreté et sa plénitude parce qu’elle n’a plus à ménager un équilibre politicien, c’est désormais une parole qui renoue avec son essence et avec la genèse du pouvoir monarchique au Maroc, donc avec l’amour que portent les marocains à leur Prophète (SWS) et à sa descendance.
Aujourd’hui que la stabilité politique du Maroc est nourrie par le ralliement entier de la société marocaine autour de la monarchie et par les liens indéfectibles du peuple et de Son Roi, la référence aux valeurs religieuses dans la parole royale, comme déployée dans les deux discours royaux précités, fait pleinement le lien entre le passé ancestral et l’avenir stratégique du pays.
Plus encore, dans ses deux discours, Sa Majesté Le Roi, en rappelant la position du Maroc « aux niveaux régional et international, notamment auprès des pays frères arabes et africains, comme un acteur clé et un partenaire économique et politique crédible et digne de confiance », affiche des aspirations stratégiques qui dépassent les seuls intérêts du Maroc. Sa Majesté le Roi considère que le Maroc, fort de ses valeurs et de sa culture, est voué à enrichir les débats civilisationnels, notamment spirituels, sociaux, économiques et écologiques, et à contribuer au bien de l’humanité.
Ahmed Taoufik, Ministre des habous et des affaires islamiques, dans son allocution du 6 décembre 2023, lors de la réunion de la 5ème session ordinaire du Conseil supérieur de la Fondation Mohammed VI des Oulémas africains, a déclaré que : « Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Amir Al Mouminine, a tenu à contribuer à la préservation de la religion à l’échelle du continent africain ».
Interrogeons-nous un instant sur la signification profonde de l’engagement de Sa Majesté le Roi aux côtés des pays de son voisinage et de son continent. C’est un engagement qui conjugue les deux dimensions, spirituelle et matérielle, autrement dit qui se soucie du bien-être des femmes et des hommes aussi bien économiquement et socialement que spirituellement.
Sur le plan économique, les investissements du Maroc en Afrique concernent aujourd’hui des domaines variés et hautement stratégiques comme la souveraineté alimentaire et sanitaire, les infrastructures, les énergies renouvelables Etc.
C’est un engagement non seulement économique mais humain et fraternel, comme l’élan de solidarité envers plusieurs pays africains lors de la pandémie du COVID 19 à travers les aides sous forme de vaccins et de matériels de santé.
Pour bien comprendre l’intention du Maroc de « s’affirmer aux niveaux régional et international, notamment auprès des pays frères arabes et africains, comme un acteur clé et un partenaire économique et politique crédible et digne de confiance », il est nécessaire de sonder cette intention dans la profondeur civilisationnelle de cette terre bénie et dans l’histoire longue de son peuple.
« Puisque la justification la plus profonde de l’Islam est le bien qu’il apporte à l’Homme, les musulmans doivent maintenir leur effort missionnaire, non plus par la guerre, mais par l’exemple, la persuasion intime, la controverse érudite irréfutable. Le devoir de chaque musulman est de témoigner, de rendre compte de la vérité. Ce devoir repose sur un parallélisme espéré entre la maîtrise de la parole et l’intention du cœur »[1].
La particularité du Maroc, c’est qu’il s’ingénie à proposer au monde un modèle de coopération fortement ancré dans ses propres valeurs religieuses et spirituelles, un modèle qui aspire au développement du pays et de ses partenaires, dans une logique « gagnant-gagnant ». Sa Majesté le Roi et le peuple marocain souhaitent la prospérité et le bien-être de leurs prochains comme ils aspirent à leur propre développement. Ils donnent ainsi à la règle d’or sa plénitude humaine : ils associent la parole, l’action et l’intention du cœur pour apporter le bien à l’Homme.
« Le Maroc n’est pas un pays, le Maroc est une prière, le Maroc est un don de Dieu »[2].
Écrit par Mohammed Mesmoudi,
Chercheur en sciences politiques et administratives et en finances publiques
[1] Jean-Paul Charnay, L’Islam et la guerre, De la guerre juste à la révolution sainte, Fayard, Géopolitiques et stratégies, 1986, p. 20
[2] C’est avec ces paroles inspirées que monsieur Amadou Lamine Sall a décrit le Maroc lors du colloque organisé par l’Université Euromed de Fès, les 6 et 7 décembre 2024 autour du thème : « Reconstruire la confiance pour un monde uni et pluriel ».
