PLF 2027 : la générosité à crédit ?

62 Mds de DH de mesures sociales. Dès le premier budget de la législature. Du jamais vu. Le gouvernement ouvre grand les vannes là où, d’ordinaire, on serre d’abord la ceinture. Reste une question, simple et brutale : qui paiera l’addition ? Décryptage, chiffres à l’appui.
Le père Noël est passé en octobre. Le 23 précisément. Ce jour-là, Fouzi Lekjaa a présenté devant le Parlement le projet de loi de finances 2027. Le premier de la nouvelle législature, celle du gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri.
Le ministre de l’Économie et des Finances avait le sourire. Il pouvait. Son texte aligne 62 Mds de DH de nouvelles priorités sociales. Et 400 milliards d’investissement public.
Dès le premier PLF. Tout est dit. Le manuel classique de la gouvernance enseigne l’inverse. On commence par les décisions impopulaires, quand le capital politique est intact. Puis, au fil de l’eau, on lâche du lest. Cette fois, le lest est lâché d’entrée. Généreux ? Assurément. Responsable ? C’est toute la question.
Une pluie de mesures
Le catalogue est impressionnant. Il touche presque tous les foyers.
L’impôt sur le revenu, d’abord. La réforme s’étalera de 2027 à 2031. Cinq tranches deviennent trois : 10 %, 20 % et 30 %. Le taux marginal de 37 % disparaît. Dès janvier 2027, les salaires nets mensuels inférieurs à 10 000 dirhams seraient totalement exonérés. Résultat : 87 % des salariés ne paieraient plus d’IR. Coût la première année : 5,5 milliards de dirhams.
Les retraités, ensuite. La pension minimale passe de 1 000 à 1 700 dirhams dès janvier. Soit 70 % de hausse d’un coup. Cap affiché : 3 000 dirhams en fin de législature. Environ 500 000 retraités sont concernés, dont plus de 150 000 veuves. La pension de réversion grimpe de 50 % à 100 %, au profit de 431 000 personnes. Facture : 10 milliards de dirhams.
Les familles vulnérables, enfin. L’aide sociale directe minimale passe de 500 à 600 dirhams. Puis, progressivement, à 1 000 dirhams. Rallonge immédiate : 3 milliards. S’y ajoute la prise en charge des factures d’électricité de moins de 100 dirhams. Six millions d’abonnés. 2,8 milliards par an.
Et la liste continue. Santé : 45,4 milliards et 8 000 postes. Éducation : 121,3 milliards et près de 18 000 postes. Programme jeunesse : 6 milliards dès la première année. Logement : 10,4 milliards. Compensation du butane, du sucre et de la farine : 19,4 milliards.
Le Maroc social avance. Personne ne le contestera. Mais le comptable, lui, a une autre habitude. Il retourne la page. Et il regarde la colonne d’en face.
L’envers du décor
Les charges globales de l’État atteindraient 825,6 Mds de DH en 2027. C’est 8,4 % de plus qu’en 2026. Les ressources hors emprunt, elles, ne couvrent pas tout. L’État prévoit donc de lever 120 Mds de DH d’emprunts à moyen et long terme.
Un chiffre doit retenir l’attention. Le service de la dette, intérêts et remboursements compris, mobilisera 115,3 Mds de DH. Soit près de 316 MDH par jour. Chaque jour. Week-ends et jours fériés compris.
Les seuls intérêts et commissions pèseront 45,9 milliards. Davantage que tout le budget de la santé, fixé à 45,4 milliards. Autrement dit, le Maroc consacrera plus d’argent à rémunérer ses prêteurs qu’à soigner ses citoyens.
Autre signal. Les dépenses de fonctionnement bondissent de 11,4 %, à 387,1 milliards. Le poste « matériel et dépenses diverses » s’envole de 17,6 %. Ce n’est pas la masse salariale qui dérape : elle est quasi stable, à 195,7 milliards. C’est le train de vie courant de l’État qui accélère.
Le piège de l’escalier
Le vrai danger n’est pas dans la facture de 2027. Il est dans celles qui suivent.
Car ces mesures sont construites comme un escalier. Première marche en janvier 2027. Puis d’autres, chaque année. La pension minimale doit monter jusqu’à 3 000 dirhams. L’aide directe jusqu’à 1 000 dirhams. La réforme de l’IR se déploie jusqu’en 2031. Les 62 milliards ne sont que le ticket d’entrée.
Or une dépense sociale ne se retire pas. Elle se grave dans le marbre. Une aide versée devient un droit acquis. Une exonération accordée devient une norme. Revenir en arrière coûte bien plus cher, politiquement, que de ne pas avancer.
Pire : la générosité n’achète même pas la paix sociale. Quatre jours à peine après la présentation du texte, la CDT jugeait déjà l’offre insuffisante. La centrale réclame une hausse générale des salaires et menace de reprendre la mobilisation. Donner beaucoup ne suffit pas. Il faut aussi donner juste, et dire jusqu’où.
Le plaidoyer de la défense
L’honnêteté commande d’écouter l’autre camp. Ses arguments ne manquent pas de poids.
D’abord, le déficit recule sur le papier. Le solde du budget de l’État passerait de -107,6 milliards en 2026 à -89,6 milliards en 2027. Les besoins résiduels de financement fondent de 20 %, à 39 milliards. L’objectif officiel reste un déficit de 3 % du PIB chaque année jusqu’en 2029. Et une dette du Trésor ramenée à 63 % du PIB à cet horizon, contre près de 67 % aujourd’hui.
Ensuite, les recettes suivent. À fin septembre 2026, les recettes fiscales atteignaient 288,3 milliards, en hausse de 11,7 % sur un an. Le PLF table sur des recettes ordinaires de 482,4 milliards, en progression de 14,5 %. Les impôts directs grimperaient de près de 23 %.
Enfin, la facture n’est pas envoyée qu’à la dette. Elle est aussi adressée aux rentes. L’impôt sur les sociétés des grands importateurs et distributeurs d’hydrocarbures passerait de 35 % à 40 %, au-delà de 100 millions de dirhams de bénéfice. Les importateurs revendant en l’état paieraient une avance d’impôt de 5 % de la valeur en douane. Le gouvernement assume : il veut faire payer ceux qui captent la valeur.
Des recettes cachées ? C’est plutôt l’inverse
Reste l’hypothèse d’une cagnotte secrète. Des ressources mystérieuses, sorties du chapeau le moment venu, pour éponger tous les déficits. Les chiffres disent le contraire.
Le PLF 2027 est le premier budget bâti sans financements innovants. Avec un an d’avance sur le calendrier prévu. Ce mécanisme consistait à céder des actifs publics, hôpitaux, universités ou bâtiments administratifs, à des investisseurs institutionnels, puis à les relouer. Il a rapporté environ 109 milliards de dirhams depuis 2019. Dont un record de 35,3 milliards en 2024.
Mais il laisse une ardoise. Les loyers versés par l’État frôlaient déjà 7 milliards de dirhams en 2025. Le seul tiroir « magique » est donc refermé. Et il a laissé des factures.
Le véritable pari est ailleurs. Il est fiscal. Tout repose sur le rendement de l’impôt et sur une croissance attendue à 3,7 %en 2027, après une année 2026 dopée par le rebond agricole. Si la pluie manque, si le pétrole flambe, si l’activité s’essouffle, l’équation se dérègle. Les dépenses, elles, resteront. Les recettes, peut-être pas.
Générosité oui, chèque en blanc non
Soyons clairs. Protéger les retraités modestes n’est pas un luxe. Alléger l’impôt des classes moyennes n’est pas une faute. Soutenir les familles vulnérables est un devoir. Le débat n’est pas là.
Le débat est dans la méthode. Une décision généreuse doit aussi être une décision financée. Pas par la dette de demain. Par les ressources d’aujourd’hui, ou par les économies qu’on a le courage de faire.
Trois garde-fous s’imposent. D’abord, un calendrier conditionnel : chaque marche de l’escalier social adossée à un niveau de recettes effectivement constaté. Ensuite, une évaluation publique annuelle du coût réel de chaque mesure. Enfin, une trajectoire de dette opposable, débattue au Parlement, et non un simple objectif d’affichage.
Le gouvernement a choisi de commencer par le dessert. C’est son droit. Mais il doit à la Nation la recette du plat principal. Car la dette d’aujourd’hui est l’impôt de demain. Et ce sont nos enfants qui, un jour, tendront la main pour régler l’addition.
Le proverbe a la sagesse des siècles : qui paie ses dettes s’enrichit. Il ne dit rien de ceux qui les transmettent.


