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PLF 2027 : des priorités ambitieuses, mais quelle transformation réelle du modèle économique marocain ?

Hamid FAYOU initiative atlantique PLF CAN

Le Projet de loi de finances (PLF) 2027 s’inscrit dans une ambition qui dépasse la simple programmation budgétaire : consolider l’État social, soutenir le pouvoir d’achat, favoriser l’insertion professionnelle des jeunes, réduire les disparités territoriales et renforcer la souveraineté stratégique du Royaume.

Les orientations générales adoptées en Conseil des ministres le 17 octobre 2026 témoignent de la volonté de concilier les exigences sociales avec les impératifs de compétitivité et de stabilité macroéconomique. Toutefois, derrière la cohérence apparente de ces priorités, une question fondamentale mérite d’être posée : le Maroc se donne-t-il réellement les moyens de transformer les structures de son économie, ou poursuit-il une logique d’ajustement progressif sans remise en cause suffisante de ses fragilités structurelles ?

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La première difficulté réside dans le décalage potentiel entre la performance macroéconomique et le progrès socio-économique. Les prévisions présentées pour 2026 tablent sur une croissance de 4,7 %, une inflation de 0,7 % et un déficit budgétaire ramené à 3 % du produit intérieur brut. Ces indicateurs constituent des repères importants pour apprécier la stabilité de l’économie nationale. Ils ne permettent cependant pas, à eux seuls, de conclure à une amélioration généralisée des conditions de vie. Une croissance peut coexister avec des difficultés persistantes d’accès à l’emploi, des inégalités de revenus et des disparités territoriales profondes. Le véritable enjeu du PLF 2027 consiste donc à dépasser la seule lecture des agrégats macroéconomiques pour examiner la qualité de la croissance, sa capacité à créer des emplois productifs et la répartition effective de ses bénéfices entre les différentes catégories sociales.

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Le pouvoir d’achat constitue, à cet égard, un premier test de crédibilité. L’annonce d’une réforme structurelle des marchés et des prix, accompagnée de la revalorisation de l’aide sociale directe et de la poursuite des réformes de la santé, de l’éducation et du logement, répond à des préoccupations légitimes. Néanmoins, le soutien au revenu des ménages ne saurait remplacer une politique structurelle visant à améliorer les revenus du travail, la productivité et la concurrence sur les marchés. La question est de savoir dans quelle mesure les mesures annoncées permettront d’agir sur les mécanismes qui pèsent durablement sur le budget des familles. La protection sociale est indispensable, mais sa portée dépend aussi de la qualité des services publics, de la maîtrise des coûts essentiels et de la capacité de l’économie à générer des emplois rémunérateurs. Sans ces leviers complémentaires, le risque est de traiter les conséquences des fragilités économiques sans en corriger suffisamment les causes.

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La question de l’emploi des jeunes révèle plus directement encore les limites d’une approche exclusivement fondée sur la multiplication des dispositifs. Le programme national intégré prévu pour la période 2027-2031 entend articuler orientation, formation, incubation des projets, accès au financement, garanties et débouchés commerciaux. Cette intégration constitue une évolution potentiellement importante, notamment si elle permet de dépasser la fragmentation des interventions publiques. Mais la réussite d’une telle politique dépendra moins de son architecture administrative que de sa capacité à répondre à la structure réelle de la demande de travail. Former davantage de jeunes ne suffit pas lorsque le tissu productif ne crée pas suffisamment d’emplois qualifiés, lorsque les petites entreprises peinent à se développer ou lorsque les compétences acquises ne correspondent pas aux besoins des secteurs économiques. L’enjeu consiste ainsi à rapprocher la politique de formation de la politique industrielle, de l’investissement privé et des besoins territoriaux, tout en évaluant les résultats à partir des emplois effectivement créés, de leur stabilité et de leur qualité.

La troisième priorité, consacrée au développement territorial, illustre une autre contradiction potentielle de l’action publique : la mobilisation des ressources ne garantit pas automatiquement la réduction des inégalités spatiales. L’enveloppe annoncée de 25 milliards de dirhams pour une nouvelle génération de programmes territoriaux constitue un engagement financier important. Cependant, son impact dépendra de la qualité de la programmation, de la répartition des crédits entre les territoires, de la coordination entre l’État et les collectivités territoriales et de la capacité administrative à exécuter les projets. Les régions ne disposent pas toutes des mêmes ressources humaines, techniques et financières pour concevoir et conduire des investissements complexes. Une politique de convergence territoriale exige donc davantage qu’une allocation budgétaire : elle suppose des mécanismes de péréquation efficaces, une clarification des responsabilités et une évaluation systématique des résultats. Sans ces conditions, le risque est de reproduire les disparités que les nouveaux programmes ambitionnent précisément de corriger.

La souveraineté hydrique, énergétique, alimentaire et numérique représente, quant à elle, un levier stratégique pour réduire la vulnérabilité du Maroc aux chocs extérieurs. L’accélération des énergies renouvelables, le développement de l’hydrogène vert et la sécurisation des infrastructures énergétiques peuvent renforcer l’attractivité industrielle et améliorer la résilience du pays. Mais la souveraineté ne doit pas être confondue avec la seule multiplication des infrastructures ou des grands projets. Elle implique également la maîtrise technologique, la création de compétences nationales, le développement de chaînes de valeur locales et une meilleure intégration des entreprises marocaines dans les marchés stratégiques. La question centrale est celle des retombées productives : quelle part des investissements contribuera à développer les capacités industrielles nationales, à favoriser le transfert de technologie et à créer des emplois qualifiés ? C’est à cette aune que devront être appréciés les effets structurels de la transition énergétique et des investissements stratégiques.

Le soutien à l’investissement privé et aux très petites, petites et moyennes entreprises constitue un autre pilier du PLF 2027. Pourtant, l’augmentation des investissements ne se traduit pas nécessairement par une transformation productive profonde. Tout dépend de leur orientation sectorielle, de leur contenu technologique, de leur capacité à accroître la productivité et de leurs liens avec les entreprises locales. Si les capitaux se concentrent dans des activités à faible valeur ajoutée ou insuffisamment intégrées au tissu industriel, leurs effets sur l’emploi qualifié et la montée en gamme de l’économie resteront limités. La transformation du modèle marocain suppose ainsi de renforcer les liens entre investissement, innovation, recherche-développement et exportations, tout en améliorant l’accès des PME au financement, aux marchés et aux technologies. L’enjeu n’est pas seulement d’attirer davantage de capitaux, mais de favoriser les investissements qui produisent le plus de valeur ajoutée nationale et contribuent à diversifier durablement l’économie.

Reste la question déterminante du financement de ces ambitions. Le renforcement de l’État social, les investissements territoriaux et les projets de souveraineté stratégique interviennent dans un contexte où le maintien des équilibres budgétaires demeure une priorité. Cette contrainte impose des arbitrages entre les dépenses courantes, l’investissement public, les transferts sociaux et le financement des services essentiels. La soutenabilité budgétaire ne doit toutefois pas être réduite à la seule maîtrise du déficit : elle doit également être appréciée à travers la qualité des dépenses engagées et les gains économiques et sociaux qu’elles permettent de générer. Une dépense publique productive peut améliorer les compétences, stimuler l’investissement privé et élargir à terme les recettes fiscales. À l’inverse, une dépense insuffisamment évaluée peut peser durablement sur les finances publiques sans produire les effets attendus. Le défi du PLF 2027 sera donc de concilier discipline financière et efficacité économique, en privilégiant une programmation fondée sur des objectifs mesurables, des résultats vérifiables et une meilleure articulation entre les politiques sectorielles.

Au fond, le PLF 2027 ne sera pas jugé uniquement sur la pertinence de ses cinq priorités, mais sur sa capacité à modifier les mécanismes qui freinent la transformation de l’économie marocaine. Le passage d’une logique de programmes à une logique de résultats constitue une condition essentielle de réussite. Cela suppose de publier des indicateurs de performance lisibles, de mesurer les effets réels des dépenses publiques sur l’emploi, les revenus et la productivité, et de renforcer la transparence de l’exécution budgétaire. Il faudra également apprécier les résultats au-delà des montants engagés : combien d’emplois durables ont été créés ? Dans quelle mesure les disparités territoriales ont-elles reculé ? Les PME ont-elles gagné en compétitivité ? Les investissements stratégiques ont-ils favorisé le transfert technologique et la création de valeur ajoutée locale ? Ces questions devraient occuper une place centrale dans le débat public et parlementaire. Elles permettraient de dépasser une lecture essentiellement administrative du budget pour faire de l’évaluation une véritable composante de la décision économique.

En définitive, le PLF 2027 ouvre un chantier important, mais les ambitions affichées ne préjugent pas des transformations à venir. Le Maroc dispose de leviers significatifs pour renforcer sa résilience, développer ses infrastructures et consolider son modèle social. Le défi consiste désormais à convertir ces atouts en gains durables de productivité, en emplois décents et en réduction tangible des inégalités. Cela exige une cohérence accrue entre les politiques budgétaires, industrielles, éducatives et territoriales, ainsi qu’une capacité renforcée à mesurer les effets des décisions publiques. La véritable rupture ne résidera donc pas dans le nombre de priorités annoncées ni dans le volume des crédits mobilisés, mais dans la capacité de l’État à améliorer durablement l’efficacité de son action.

La question fondamentale reste entière : le PLF 2027 sera-t-il un budget de continuité ambitieuse ou le point de départ d’une transformation structurelle du modèle économique marocain ? La réponse dépendra moins des intentions affichées que des résultats observables pour les citoyens, les entreprises et les territoires.

Écrit par Hamid Fayou,

Docteur en  économie

et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégiques.

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