‘Vaccins’ contre les blackouts, les interconnexions électriques ont, elles aussi, des effets secondaires

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un blackout électrique ?
Un blackout est une panne de courant à large échelle. On ne peut pas en dire plus sans expliquer certaines choses. D’une part, l’électricité ne se stocke pas, ou tout au moins pas en tant que telle. D’autre part, chaque opérateur système de réseau électrique (ONEE-BE pour le Maroc) est en charge, à tout instant, de satisfaire à la demande instantanée par une offre constituée d’apports de puissance électrique (production ou import). Or, la demande comporte une partie « gentiment » variable dans le temps (variation horaire et saisonnière) et une partie « intermittente » due à des soubresauts imprévisibles de diverses amplitudes.
L’offre n’est pas en reste puisque, en plus de l’importation pour les pays électriquement interconnectés à leurs voisins, elle est composée de centrales électriques locales dont certaines sont, elles aussi « intermittentes » puisque la puissance qu’elles fournissent n’est pas contrôlable, dépendantes du vent ou du soleil. Le « Centre de Dispatching » est au cœur de l’activité de tout opérateur système puisqu’il gère, à tout instant, les apports à mettre en œuvre pour alimenter le réseau électrique avec des apports satisfaisant la demande.
Or, « mettre en œuvre » signifie : (i) brancher sur le réseau un ensemble de centrales dont le temps de démarrage peut, selon leurs natures, varier de quelques secondes à quelques dizaines de minutes mais aussi (ii) réduire ou augmenter la puissance générée par les centrales pilotables ou fournie par les interconnexions. Et, dans ces choix, le « Centre de Dispatching » doit aussi intégrer des critères économiques tant que faire se peut. Le « Centre de Dispatching » s’occupe aussi de gérer les excédents d’électricité en les exportant vers les voisins interconnectés ou en la stockant sous forme d’énergie hydraulique (Afourer et Abdelmoumen) ou chimique (dans des batteries, ce qui sera possible dans les prochaines années en vertu d’un Appels d’Offre[1] en cours).
Le maintien de l’équilibre entre offre et demande, quoique fragile, comporte des marges de tolérance. Quand un « Centre de Dispatching » ne peut plus assurer cet équilibre à l’intérieur de ces marges tolérance, il est obligé de délester certains grands zones géographiques (leur couper l’alimentation électrique) et quand les délestages deviennent si importants qu’ils couvrent des provinces, des régions ou des pays, on dit qu‘il y a « blackout ».
Le Maroc a-t-il déjà connu des blackouts électriques importants dans le passé ?
Le Maroc n’a jamais vraiment connu de très grands blackouts électriques mais il est vrai qu’au milieu des années 90, la production locale d’électricité était insuffisante et le « Centre de Dispatching National » n’a pas hésité à procéder à des délestages alternatifs sur de grandes parties du pays incluant même des zones industrielles qui ont dû alors s’équiper de groupes électrogènes de secours comme le ferait un hôpital ou un centre de télécommunications. Mais ces grands délestages ont cessé à la fin de la mise en service de la centrale de Jorf Lasfar qui s’est étalée entre 1994 et 2000 mais aussi celle de l’opérationnalisation de l’interconnexion avec l’Espagne en 1997.
Le réseau électrique marocain, est-il épargné d’une panne majeure ?
Comme il y a des limites que les machines tournantes des génératrices ne peuvent pas supporter, élargir les marges de tolérance à l’équilibre entre offre et demande n’est techniquement pas possible. En conséquence, aucun réseau n’est à l’abri de TOUTE brutale et imprévisible fluctuation de l’offre OU de la demande. Personne n’est à l’abri de ce qui semble avoir été causé par une baisse de 50% de la demande en l’espace de quelques secondes. D’ailleurs, je continue à ne pas comprendre comment un tel phénomène peut se produire. Mais force est de constater que l’interconnexion des l’Espagne avec ses voisins a contaminé la France mais pas le Maroc. Bien sûr, cela dépend de l’état des flux des échanges des deux interconnexions à l’instant du blackout mais il est certain que cela a révélé une résilience satisfaisante du système électrique marocain et de l’efficacité de sa gestion par le « Centre de Dispatching » National.
Le Maroc dispose-t-il de moyens de stockage d’énergie efficaces pour prévenir les coupures ?
Actuellement, 860 MW peuvent être fournis par l’énergie hydraulique stockée dans les Stations de Transfert d’Energie par Pompage (STEP) d’Afourer et d’Abdelmoumen et quelques centaines de MW additionnels qui seront fournis par l’énergie chimique qui sera stockée dans les futurs Systèmes de Stockage d’Electricité en Batteries (BESS) d’un appel d’offre en cours. Je viens d’écrire un article sur EcoActu qui présente un argumentaire technique et économique nettement en faveur des systèmes de stockage au détriment du renforcement des capacités fossiles à répondre rapide (turbines à gaz et groupes électrogènes). Mais, encore une fois, quelque soient les moyens mis en œuvre, il n’y a pas de risque zéro mais seulement des moyens qui permettent de réduire les risques. A ce propos, il serait bon qu’on planifie de nouveau les STEP identifiées et dont l’étude de faisabilité est déjà faite (Ifahsa et El Menzel).
Comment les réseaux électriques interconnectés entre pays influencent-ils la propagation des pannes ?
Avant de se demander en quoi les interconnexions influencent la propagation des pannes, il faut d’abord se demander en quoi les interconnexions permettent de se prévenir contre les pannes en fournissant aux « Centres de Dispatching » nationaux une possibilité de s’approvisionner en appoint complémentaire en cas de déficit dans la production locale mais aussi d’évacuer en vendant ses excédents plutôt que de brider la production ou éteindre des centrales. Ainsi, les interconnexions doivent plutôt être vues comme un vaccin contre la rupture de l’équilibre offre / demande, les pannes ou blackouts éventuels comme un effet secondaire indésirable et leur impact économique comme un dégât collatéral.
Quelles solutions mettre en place, au Maroc, pour prévenir aux blackouts électriques ?
Heureusement que la progression de la demande d’électricité n’a pas été aussi rapide que nous l’avions prévu en 2008 dans le cadre de la Stratégie Energétique Nationale. Cela a permis au Maroc de se payer le luxe de retards dans le plan d’équipement, le pire d’entre eux étant le retard de 10 ans de la STEP de Abdelmoumen et, à ce titre, on comprend tout à fait qu’elle n’ait pas été officiellement inaugurée malgré l’importance stratégique d’un tel ouvrage entièrement financé par des fonds publics. Au lieu d’entendre des annonces sporadiques sans réelle relation entre elles, je souhaiterais d’abord voir bientôt un Plan d’Equipement Electrique sous forme d’un Diagramme de Gantt tel qu’il a été fait en 2008 pour 2020 et 2030.
Va-t-on attendre le premier janvier 2031 pour le faire ? Ensuite, je souhaiterais que ce Plan d’Equipement Electrique contienne un maximum de centrales utilisant les ressources locales (renouvelables jusqu’à nouvel ordre) et que face à leur intermittence, l’on place les moyens de stockage adéquats. Je souhaiterais aussi que ce Plan d’Equipement Electrique évite les choix aventureux tout en intégrant les scénarios d’évolutions des coûts du kWh des différentes technologies potentiellement matures à l’horizon de 2045. J’évoque cette année à cause de la fin du contrat des 3’442 MW de centrales au charbon privées ayant produit jusqu’à près de 25’000 GWh par an en oscillant régulièrement autour de 50% depuis 2014 et ayant même atteint 61% de la production nette locale en 2020 et 2022.
Ce que l’on sait du blackout ibérique.
Avant d’écouter les commentaires de qui que ce soit, il vaut mieux connaître les chiffres réels et d’informations factuelles
Ci-dessous sont montrées quelques données extraites du site de Red Eléctrica de España[2] :
- le graphique ci-dessous montrant la production journalière espagnole de deux semaines centrées autour du jour du blackout,
- les chiffres des puissances délivrées par source 3 minutes avant le blackout (12:30 CET) puis 2 minutes après (12:35 CET) ainsi que leurs variations.
En attendant une publication après enquête des causes de ce Blackout par Red Electrica de España, il faut se méfier de ceux qui transforment des corrélations en causalités. Ce qui est certain, ce sont les chiffres ci-dessus. Et même s’il peut s’en déduire plusieurs possibilités, il semble en ressortir qu’il est hautement improbable :
- que la demande se soit spontanément divisée par deux en quelques secondes sur tout le territoire,
- que tous les sites renouvelables du pays aient été simultanément en déficit de production compte tenu de leur grande répartition géographique et de leur puissance individuelle rarement très élevée.
Par contre, en se rappelant que toute la péninsule n’a pas été coupée :
- Est-ce la rupture d’une ligne de très haute tension non dédoublée qui aurait créé une baisse drastique de la demande entraînant avec elle une réaction en chaîne des protections d’une partie des centrales à inertie élevée (nucléaire et charbon qui se sont arrêtées à 12:35 et ne se sont rétablies que le 30/04) ? Cela reste possible mais sans doute le plus facile à diagnostiquer et aurait déjà été coommuniqué.
- Est-ce une cyber-attaque qui aurait artificiellement baissé les mesures de la demande en déclenchant une avalanche de coupures de grandes centrales ? Officiellement, l’Espagne réfute mais on comprendrait tout à fait son embarras à le reconnaître 4 jours après avoir annulé un contrat de livraison d’armes.
Pour finir, ces chiffres ne donnent encore aucune certitude : d’abord à cause de l’indisponibilité de chiffres et d’informations complémentaires, ensuite parce que je n’ai jamais été spécialiste de réseaux électriques même si une culture scientifique me permet de me prémunir contre des supputations saugrenues. Alors, en attendant l’exposé officiel des causes, il faut, hors des chiffres, collecter les informations factuelles évaluées par du bon sens commun en gardant son esprit critique armé de diétrologie en tant que « science de ce qui est derrière un propos donné » mais sans aucun conspirationnisme : Qui le dit ? Quel est son bagage ? Quels sont ses intérêts ? Aurait-il un mobile quelconque à dire qu’il dit ?
Reste la question qui tue : « En aurait-on su autant si le même incident avait frappé le Maroc ?«
Par Amin BENNOUNA (sindibad@uca.ac.ma)
Références
[1] Amin Bennouna, « Pourquoi a-t-on lancé tant d’appels d’offres et à manifestation d’intérêt pour des turbines à gaz ?« , EcoActu, 21 Avril (2025), https://ecoactu.ma/pourquoi-a-t-on-lance-tant-appels-doffres-et-a-manifestation-dinteret-pour-des-turbines-a-gaz/
[2] Site Web de Red Eléctrica de España, https://www.ree.es/


