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Édito

Face à Seddiki, Mezzour défend-il mal ses chiffres ?

seddiki Mezour

Ecrit par Lamiae Boumahrou I

Dans une ère où les débats politiques se font rares, où les analyses économiques des réalisations du gouvernement se comptent sur les doigts de la main et où la critique politique fond dans un tableau des acclamations des pro-gouvernements, je dois dire que le face to face entre l’ex-ministre de l’Emploi, Abdeslam Seddiki et le ministre de l’Industrie, Ryad Mezzour dans une récente émission sur les ondes de la télévision rappelle le bon vieux temps.

Un temps où la critique faisait partie de la scène politique, où la langue de bois n’était pas la règle, où les stratégies de l’Etat étaient décortiquées par analystes, économistes et faiseurs d’opinion, où l’accès à l’information n’était pas qu’un mythe et où la politique se pratiquait dans les règles de l’art.

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Anyway ! Revenons-en au débat qui a émané d’une volonté de l’ex-ministre de l’Emploi suite à l’intervention du Chef du gouvernement devant la Chambre des Conseillers le 19 novembre dans le cadre de l’article 100 de la Constitution relative à « la politique industrielle nationale ».

« En analysant l’intervention du Chef du gouvernement, j’ai soulevé beaucoup de contradictions dans les chiffres avancés. Beaucoup de chiffres et peu de démonstrations. D’où l’impératif de débattre de ces chiffres avec la tutelle », a précisé Abdeslam Seddiki.

En bon parleur, sourire au lèvres cherchant à déstabiliser son interlocuteur, le ministre de l’Industrie s’est prêté à l’exercice démocratique du débat. Mezzour n’a pas nié les faits en affirmant « certes ces chiffres peuvent paraître surprenants. Mais il s’agit, en réalité, de la lecture des chiffres des exportations publiées par l’Office des changes dans le rapport sur le commerce extérieur 2023. Par exemple dans la rubrique agriculture, il n’y a pas que l’agriculture mais aussi l’industrie agroalimentaire, dans la rubrique phosphate, il n’y a pas que la roche (industrie minière) mais aussi l’acide phosphorique et des engrais qui sont issus de la transformation industrielle… ». C’est donc une question d’interprétation et non pas de chiffres.

Et d’ajouter «  je persiste et signe, les chiffres annoncés par le Chef du gouvernement à savoir les exportations industrielles des produits transformés sont bel et bien 377,4 Mds de DH sur 430,2 Mds de DH de biens exportés en 2023 par notre pays ».

N’étant pas très convaincu, l’économiste a pointé du doigt le taux des exportations industrielles qui est de l’ordre de 87 % des exportations globales des biens.

Pour Seddiki, ces chiffres, trop optimistes, pourraient émaner d’une vision extensive de l’industrie qui regrouperait l’industrie extractive et éventuellement l’artisanat.

Autre point important soulevé par l’ex-ministre, celui de l’intégration industrielle. Car faut-il rappeler, l’intégration industrielle est l’un des piliers de la souveraineté industrielle du pays notamment dans un monde où les rapports de force et les risques de dépendance sont de plus en plus présents.

« Aujourd’hui, avec du recul, il est important de se poser les bonnes questions pour savoir où en sommes-nous notamment par rapport à la nature de l’industrie de notre pays et son impact sur l’économie ? », a martelé Seddiki.

Autres objectifs, et pas des moindres, non atteints, la part du PIB industriel dans le PIB qui devait passer, dans le cadre du Plan d’accélération industrielle 2015-2020, de 15% à 23% ainsi que la création de 500.000 postes d’ emplois.

Ce qui n’était pas de l’avis de Mezzour qui a rappelé que pour la création de l’emploi, les chiffres récoltés par la CNSS étaient de 505.000 emplois créés alors que ceux du HCP étaient de 120.000 emplois.

« Je ne conteste pas la viabilité scientifique et académique des chiffres du HCP, mais je conteste qu’il s’agit de calcul déclaratif par sondage, en fonction d’une cartographie des acteurs économiques qui n’a pas été renouvelée depuis 2001″, a-t-il précisé. Le ministre n’est pas d’accord avec les chiffres publiés par le HCP comme c’est le cas d’autres membres du gouvernement qui avaient émis des réserves sur le mode de calcul. 

Autre insuffisance soulevée par Seddiki la question de la souveraineté industrielle qui pose problème notamment en raison du capital étranger dans cette dynamique industrielle.

« Le capital marocain est très insuffisamment représenté dans l’échiquier industriel marocain. Ce qui pose une vrai problématique de souveraineté industrielle », a-t-il reproché au ministre Mezzour.

Ce dernier a riposté en affirmant qu’il s’agit en réalité d’une fausse information. « La dernière enquête industrielle 2022-2023 révèle que sur l’ensemble de l’exhaustivité des acteurs industriels, 75% du capital est marocain », a-t-il précisé. Toutefois, Mezzour a avoué que durant les 10 dernières années, 50% du capital industriel est détenu par les étrangers. Une donnée qui devrait nous réjouir, selon le ministre, puisqu’elle témoigne de l’attractivité du pays à attirer des investisseurs étranger.

Mezzour a-t-il pu convaincre Seddiki ? Pas si sûr. L’ex-ministre de l’Emploi a continué à mettre l’accent sur le problème d’incohérence des chiffres. Parmi les contradictions énumérées par le Chef du gouvernement les 275.000 emplois directs créés par les projets d’investissement validés par les commissions régionales d’investissement qui sont de l’ordre de 2012 projets pour un investissement de 800 Mds de DH.

Aussi le chef du gouvernement a précisé que 674 projets ont été réalisés avec un investissement de 78 Mds DH et 89.000 emplois à la clé. « Avec ces chiffres de création d’emploi, le taux de chômage serait de 10% et non pas de 13,7% », a tenu à clarifier l’économiste.

Le Ministre Mezzour a tenu à rappeler qu’il s’agit bel et bien de projections et non pas de réalisations.

Ceci dit, bien que chacun des intervenants ait campé sur ses positions, il faut reconnaître que ce genre de débat est sain pour l’évaluation des politiques publiques et la gestion de la chose publique. Les ministres devraient plus souvent s’apprêter à cet exercice démocratique au lieu de briller par leur mutisme. C’est tout bonnement de la bonne guerre.


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