Le bal des casseroles (élections) : ça balance, mais ça ne bouge pas

À quelques jours des élections, les Marocains assistent, gratuitement, à un rendez-vous quinquennal, une pièce théâtrale où les artistes ne sont autres que nos chers politiciens, qui, depuis le début de la campagne électorale, se livrent une guerre où, visiblement, tous les coups sont permis.
Les coups bas, les dénigrements, les accusations, les contre-accusations, voire même la révélation des délits commis par les uns et les autres (notamment les cas flagrants de conflits d’intérêt),… Rien ne semble désormais interdit. L’objectif est simple, affaiblir le plus possible l’adversaire en dévoilant ses secrets, ses faiblesses, ses erreurs et, surtout, ses casseroles.
Le linge sale se lave désormais au grand jour, devant un public qui n’a même pas acheté son billet. Et à voir le spectacle, on se demande parfois si nous assistons réellement à une campagne électorale ou à un règlement de comptes collectif.
Les amis d’hier sont devenus les ennemis d’aujourd’hui. Ceux qui hier partageaient les mêmes objectifs, les mêmes alliances et parfois les mêmes intérêts se découvrent soudainement des ennemis jurés. Ils s’accusent, se dénoncent, se discréditent et se renvoient mutuellement leurs casseroles à la figure.
Mais le plus extraordinaire est qu’ils savent tous, au fond, que les ennemis d’aujourd’hui reviendront certainement des amis demain. Autrement dit, les rivalités présentes s’effaceront demain devant de nouvelles alliances, au gré des fluctuations du jeu politique.
Nos politiciens ont cette formidable capacité d’oublier rapidement. Très rapidement même. Et, bien entendu, toujours pour le bien de la nation (Sic) !
Hier, celui que l’on présentait comme incapable, corrompu ou dangereux peut devenir demain un partenaire respectable, fréquentable et même indispensable. Il suffit que les circonstances changent (tractations politiques obligent).
Alors, c’est la course à celui qui a le plus de casseroles ? Celui qui a le plus de dossiers à sortir ? Celui qui possède le plus de secrets sur son adversaire ? Celui qui réussira à faire le plus de dégâts avant le jour du scrutin ?
Mais la question mérite pourtant d’être posée autrement.
Car derrière certaines révélations, il ne s’agit plus simplement de petites querelles politiciennes ou de vieilles rancœurs entre adversaires. Ce qui est parfois avancé publiquement est suffisamment grave pour dépasser le simple cadre de la campagne électorale. C’est ce qui se passe actuellement entre le RNI et le PAM.
Des accusations de détournements, de corruption, d’abus de pouvoir, de pratiques illégales ou de comportements répréhensibles sont lancées par les uns et les autres avec même les noms des élus objets des accusations.
Et là, une question toute simple s’impose : pourquoi ces accusations ne sont-elles pas immédiatement prises en charge par les institutions compétentes en temps et en heure ?
Pourquoi faut-il attendre une campagne électorale pour que certains cadavres sortent du placard ? Pourquoi celui qui affirme détenir des preuves ne les remet-il pas aux autorités compétentes ? Pourquoi ces révélations restent-elles sur les plateaux de télévision, dans les meetings et sur les réseaux sociaux, au lieu de devenir des dossiers soumis aux instances de contrôle et, le cas échéant, à la justice ?
Dans un État de droit, des accusations d’une telle ampleur devraient faire l’objet d’une vérification et, si elles sont confirmées, de poursuites judiciaires.
Autre question et pas des moindres, si certains responsables politiques au pouvoir dévoilent des affaires de corruption ou d’abus de conflits d’intérêt de leurs alliés, pourquoi ont-ils attendu la campagne électorale pour en parler ?
Là encore, les balanceurs doivent également faire l’objet de poursuite pour non révélation de délits. Car en tant que coalition toutes les parties prenantes de l’Exécutif sont responsables de la mauvaise gestion de la chose publique.
Mais en raison de l’inactivation d’un mécanisme fondamental de la bonne gouvernance à savoir la reddition des comptes, nous avons droit à de tels spectacles sans poursuite.
A force de se balancer les casseroles, les partis espèrent sans doute convaincre les futurs électeurs.
Mais convaincre de quoi au juste ? Que l’autre est pire ? Que l’autre a davantage menti ? Que l’autre a davantage fauté ? Que l’autre a davantage de choses à se reprocher ? Que la probité n’est pas de ce monde politique ?
Et pendant ce temps, où est passé le débat sur les programmes ? Où sont les idées ? Où sont les solutions ? Où sont les réponses concrètes aux problèmes que vivent quotidiennement les Marocains ?
Cette hypocrisie politique ne fait que creuser le fossé de confiance entre politiciens et citoyens.
Espérons que les citoyens aient tiré les leçons des erreurs du passé et qu’ils sachent désormais faire la différence entre celui qui passe son temps à expliquer pourquoi son adversaire est mauvais et celui qui prend le temps de leur expliquer comment il compte faire mieux.
À force de reléguer les citoyens au rang de simples spectateurs, la classe politique court un grand risque : oublier que le jour du scrutin, le rideau tombe, et c’est un public enfin (averti) qui décide du dénouement de la pièce.
