Ceuta et Melilla : quand la nostalgie coloniale nourrit les contradictions européennes

J’avoue avoir été frappée par les récentes déclarations de Marion Maréchal sur Sebta et Mlilia (Ceuta et Melilla). Non pas parce qu’elles seraient particulièrement originales. Depuis plusieurs semaines, responsables politiques, éditorialistes et figures de la droite identitaire se succèdent pour commenter la situation avec les mêmes mots, les mêmes images et les mêmes réflexes.
Ce qui m’interpelle davantage, c’est la facilité avec laquelle certains évoquent une prétendue « invasion » aux portes de l’Europe sans jamais prendre le temps de s’interroger sur ce que ce mot recouvre réellement. Car parler d’invasion sans parler d’histoire, sans parler de géographie et sans parler de droit revient à construire un récit amputé de l’essentiel.
On nous décrit une Europe assiégée, des frontières menacées, une identité en péril. À force de répéter les mêmes slogans, une réalité fondamentale finit par disparaître du débat : Ceuta et Melilla ne sont pas seulement des postes-frontières. Ce sont aussi des héritages historiques dont l’existence ne peut être comprise indépendamment du contexte qui les a produits.
C’est sans doute ce qui me gêne le plus dans cette séquence politique. Personne ne revendique aujourd’hui ouvertement le colonialisme. Pourtant, certains raisonnements semblent en conserver les traces. Non pas à travers une défense explicite de la domination coloniale, mais à travers l’idée selon laquelle certaines situations héritées de cette période devraient être considérées comme naturelles, définitives et soustraites à toute discussion.
Comme si le temps suffisait à transformer une réalité historique en évidence politique.
Lorsqu’on présente Ceuta et Melilla comme de simples frontières européennes, on oublie qu’il s’agit aussi d’enclaves européennes situées sur le continent africain. Lorsqu’on les érige en symboles de résistance civilisationnelle, on cesse de s’interroger sur les circonstances qui expliquent leur existence. Et lorsqu’on réduit toute la question à un problème migratoire, on évite soigneusement d’aborder celle qui dérange réellement : la question de la légitimité.
Dans ces discours, les enclaves cessent d’être des objets politiques ou historiques. Elles deviennent des symboles. Des remparts. Des marqueurs identitaires.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le Maroc se retrouve placé au centre de cette mise en scène. Il assume une part considérable de la gestion des flux migratoires qui concernent directement l’Europe. Il coopère en matière de sécurité, de lutte contre les réseaux criminels et de stabilité régionale. Pourtant, dans certains discours, le Royaume semble n’être considéré qu’à l’aune de sa fonction sécuritaire, comme si son rôle se limitait à contenir des flux dont les causes sont d’abord mondiales.
Cette lecture trouve rapidement ses limites.
Depuis la création des Nations unies, l’ordre international s’est progressivement construit contre les logiques de conquête et de domination qui ont marqué les siècles précédents. La décolonisation, l’égalité souveraine des États et le rejet de la domination territoriale sont devenus des principes fondamentaux de la légitimité internationale.
Dès lors, une question mérite d’être posée : pourquoi certains héritages coloniaux devraient-ils être exclus de toute réflexion critique alors même que le monde d’après 1945 a été bâti pour dépasser ces héritages ?
L’argument le plus souvent avancé est celui de l’ancienneté. L’Espagne administre Ceuta et Melilla depuis des siècles, nous dit-on. Mais l’histoire du XXe siècle nous a précisément appris qu’aucune situation n’est rendue incontestable par la seule force de l’habitude ou de la durée. Nombre de réalités que l’on croyait éternelles ont fini par être remises en question au nom du droit, de la souveraineté ou de la justice historique.
Pour autant, la contradiction la plus intéressante n’est peut-être pas là.
Elle apparaît surtout lorsqu’on compare le discours des mouvements identitaires européens avec les principes que l’Union européenne affirme défendre dans son voisinage.
Depuis plus de vingt ans, la Politique européenne de voisinage repose officiellement sur des notions de partenariat, de coopération, d’interdépendance et de respect mutuel. Le Maroc y est régulièrement présenté comme un partenaire stratégique et un acteur incontournable de la stabilité régionale.
Pourtant, une partie croissante du débat politique européen raconte exactement l’inverse.
Dans cette vision, le voisinage méridional n’est plus un partenaire mais un problème. La Méditerranée n’est plus un espace de coopération mais une ligne de fracture. L’Afrique du Nord n’est plus un interlocuteur mais une source de risque qu’il faudrait contenir. Quant à Ceuta et Melilla, elles deviennent les avant-postes d’une Europe retranchée derrière ses frontières.
L’incohérence est difficile à ignorer.
On ne peut pas affirmer vouloir construire une relation d’égal à égal avec les sociétés du Sud tout en entretenant une représentation profondément hiérarchique de cet espace commun. On ne peut pas parler de partenariat tout en réactivant des imaginaires hérités d’une époque où les relations entre les deux rives de la Méditerranée reposaient davantage sur la domination que sur la coopération.
Au fond, les mouvements identitaires européens se retrouvent en contradiction non seulement avec l’esprit du droit international, mais aussi avec la philosophie politique que l’Union européenne prétend promouvoir. Bruxelles parle de partenariat ; eux parlent de protection. Bruxelles évoque l’interdépendance ; eux privilégient la séparation. L’Union affirme vouloir construire une communauté d’intérêts ; eux continuent à penser en termes de forteresse.
C’est cette contradiction qui fragilise aujourd’hui la crédibilité du discours européen. Idem pour les droits humains, personne ne s’attarde sur le traitement inhumain réservé à ces migrants stigmatisés, ni à la question des mineurs livrés à leur triste sort et que l’Espagne ne rend pas au Maroc.
Du point de vue marocain, l’enjeu dépasse largement la seule question de Ceuta et Melilla. Il concerne la cohérence même des principes invoqués dans les relations internationales. Si la décolonisation est une norme universelle, elle ne peut être appliquée à géométrie variable. Si l’égalité souveraine des États constitue une valeur fondamentale, elle ne peut dépendre de considérations historiques favorables aux anciennes puissances impériales.
C’est pourquoi la réponse marocaine me paraît intéressante. Elle ne consiste pas à rivaliser dans la surenchère ou à répondre à l’émotion par l’émotion. Elle consiste à renvoyer le débat vers le droit, vers les principes et vers la cohérence.
La diplomatie marocaine l’a d’ailleurs rappelé avec fermeté lorsqu’elle a refusé que le Royaume devienne un « fonds de commerce préélectoral » ou le « bouc émissaire » de débats politiques internes européens.
D’ailleurs, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, l’a martelé à l’issue de sa dernière rencontre avec son homologue espagnol : Le partenariat ne se construit pas sur des réquisitoires infondés et la rhétorique stérile.
Au fond, la question n’est pas seulement marocaine. Elle concerne l’Europe elle-même.
L’Europe veut-elle être fidèle aux principes qu’elle proclame ? Si la décolonisation, l’égalité souveraine et l’universalité du droit sont réellement des valeurs universelles, alors elles doivent s’appliquer partout, y compris lorsqu’elles obligent à regarder certains héritages historiques avec davantage de lucidité.
Le véritable malaise ne vient pas du fait que le Maroc pose la question de Ceuta et Melilla. Il vient du fait qu’une partie de l’Europe refuse encore d’y répondre autrement que par la peur, l’émotion ou le réflexe identitaire.
Et c’est précisément parce que le débat finit toujours par revenir sur le terrain du droit et de la cohérence que les discours nourris de nostalgie coloniale et de rhétorique révolue peinent, malgré leur visibilité médiatique, à échapper à leurs propres contradictions.
