Flash
Édito

Ils sont partis sans fermer la porte

ils

Pas de discours, pas de bilan, pas même un mot sur le frigo. Un gouvernement s’en va comme on quitte une soirée qui a mal tourné : discrètement, le manteau sur le bras, en espérant que personne ne remarque l’absence avant le dessert.

Ils sont partis. Sans adieu, sans au revoir, sans ce petit « merci pour tout » que l’on doit même au concierge. Nous avions pourtant passé de bons moments ensemble. Des moments de bonheur, quelques-uns. Des moments de malheur, beaucoup. Mais enfin, une vie commune, c’est une vie commune. On aurait aimé un geste. Une poignée de main. Un regard. Rien.

Publicité

Ils ont filé à l’anglaise. L’expression est savoureuse quand on sait que les Anglais, eux, disent to take French leave. Chacun accuse le voisin d’avoir inventé l’impolitesse. Nos gouvernants ont réglé le différend à leur manière : ils l’ont pratiquée dans toutes les langues.

Le bilan ? Quel bilan ?

Publicité

Un gouvernement qui part sans présenter de bilan, c’est un comptable qui rend les clés sans rendre les comptes. Dans n’importe quelle entreprise, cela s’appelle une faute. En politique, cela s’appelle une trahison.

On attendait des chiffres, on a eu des silences. On attendait des explications, on a eu des communiqués. On attendait une conférence de presse, on a eu une photo de famille. Souriante, naturellement. Le sourire est la dernière chose que l’on perd au pouvoir, juste après la mémoire.

Henri Queuille, qui connaissait la maison, avait prévenu : « Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne finisse par résoudre. » Nos partants en ont fait une doctrine. Les dossiers n’ont pas été réglés, ils ont été épuisés. Par usure. Par oubli. Par lassitude du contribuable.

Les questions restent, les ministres passent

Car les questions, elles, n’ont pas déménagé. Elles sont toujours là, assises dans la salle d’attente, le ticket à la main. La vie chère, qui n’a jamais été aussi chère. L’emploi des jeunes, qui attend son tour depuis qu’il est jeune. L’école, l’hôpital, l’eau, tout ce qui ne fait pas de bruit jusqu’au jour où cela en fait beaucoup.

À ces questions, on n’a pas répondu. On a fait mieux : on les a transmises. Comme un héritage. Ou plutôt comme ces successions que les notaires connaissent bien, où l’on découvre, en ouvrant le coffre, plus de dettes que de bijoux.

Un leg sans voie. Un testament sans boussole. Une maison sans plan, livrée au nouveau locataire avec un sourire et cette phrase rassurante : « Vous verrez, on s’y fait. »

La girouette et le vent

On dira que c’est injuste. Qu’ils ont travaillé. Que le monde était compliqué, la conjoncture rude, la sécheresse têtue, la guerre lointaine mais coûteuse. C’est vrai. Edgar Faure le disait avec élégance : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent. » Nos ministres ont beaucoup tourné. Le vent a bon dos.

Mais gouverner, ce n’est pas seulement subir la météo. C’est aussi, un jour, venir devant les citoyens et dire : voilà ce que nous avons fait, voilà ce que nous avons raté, voilà pourquoi. Trois phrases. Elles ne coûtent rien. Elles valent tout. Elles n’ont pas été prononcées.

À la place, on nous a offert ce que la politique produit de plus raffiné : le silence assisté. On ne dément pas, on n’explique pas, on attend que l’actualité passe. Elle passe toujours. C’est même la seule chose sur laquelle on peut compter.

Les promesses, ce patrimoine

Il restera les promesses. Elles, au moins, ne déménagent pas. Elles restent accrochées aux murs comme de vieilles affiches électorales que la pluie n’arrive pas à décoller. Selon le mot prêté à Queuille et repris par d’autres, « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ». Nous les avons reçues. Nous sommes donc engagés. Eux, non.

C’est toute la beauté du système : le citoyen garde la facture, le ministre garde la retraite.

Et maintenant ?

Maintenant, un autre arrive. Il nous dira que la situation est pire que prévu. C’est la première phrase de tout nouveau gouvernement, une tradition aussi sûre que le lever du soleil. Il accusera l’héritage. Il aura raison, un peu. Puis, dans quelques années, il partira à son tour. Sans adieu, peut-être. Et l’on rouvrira cet éditorial, on changera la date, et il sera encore juste.

Edmond Haraucourt écrivait que « partir, c’est mourir un peu ». En politique, partir, c’est surtout ne plus avoir à répondre. Ce n’est pas mourir. C’est renaître ailleurs, dans un conseil d’administration, une ambassade ou une tribune, avec la conscience légère de ceux qui n’ont jamais eu à porter le poids de leurs résultats.

Reste à nous, citoyens, cette politesse qu’ils n’ont pas eue. Alors disons-le, puisque personne ne l’a dit :

Merci. Pour les bons moments. Pour les mauvais aussi. Surtout pour les mauvais : ils nous ont appris à rire.

Car, comme le faisait dire Beaumarchais à son Figaro, « je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer ».

Nous rions donc. Beaucoup. C’est encore ce qui coûte le moins cher dans ce pays.

Publicité

Laisser un commentaire

Publicité
Publicité
error: Content is protected !!