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Economie

Le bétail au noir : quand l’informel dicte les prix et vide les caisses de l’État

informel bétail

Ecrit par Lamiae Boumahrou I

Le commerce du bétail reste l’un des piliers de l’économie rurale. Pourtant, derrière l’apparente simplicité des souks hebdomadaires, une grande partie des transactions échappe encore aux circuits formels de régulation et de fiscalisation. L’informel façonne profondément le fonctionnement du marché. Cette situation soulève une question essentielle : dans quelle mesure ce circuit parallèle influence-t-il la formation des prix du bétail et les recettes fiscales de l’État ?

Malgré les promesses électorales et les engagements successifs des gouvernements, l’informel demeure une gangrène persistante qui continue de peser lourdement sur l’économie marocaine. Selon la dernière enquête du HCP, entre 2014 et 2023, le chiffre d’affaires annuel du secteur informel est passé de 409.445 MDH à 526.898 MDH, enregistrant ainsi une progression globale de 28,7%, soit un taux d’accroissement annuel moyen de 2,6%.

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Par ailleurs, la structure de ce chiffre d’affaires par secteur d’activité confirme la domination persistante du commerce, qui concentre 69,4% du total, contre 69,8% en 2014, témoignant d’une quasi-stagnation de sa prépondérance.

Aucun gouvernement n’est, à ce jour, parvenu à apporter des réponses concrètes pour lutter contre ce phénomène dont les répercussions sur le pouvoir d’achat des ménages sont parfois considérables.

L’un des exemples d’actualité qui accapare la scène médiatique est celui de la commercialisation du bétail. À quelques jours de l’Aïd Al Adha, les prix des moutons cristallisent les débats et alimentent les préoccupations. Dans ce contexte, une question demeure cruciale : dans quelle mesure la prolifération de l’informel contribue-t-elle aux déséquilibres du marché et aux phénomènes de spéculation sur les prix ?

Notons que le commerce du bétail occupe une place centrale dans l’activité économique et sociale dans le monde rural. Parmi les espaces de commercialisation où se rencontrent éleveurs, intermédiaires et acheteurs, les souks hebdomadaires constituent des espaces largement informels.

En effet, la grande majorité des transactions, pour ne pas dire la totalité, s’effectue dans un cadre informel qui échappe non seulement au contrôle de l’État, mais aussi au contrôle fiscal, sans oublier l’absence de traçabilité.

Cette situation soulève plusieurs questions économiques, notamment concernant la formation des prix du bétail et les effets fiscaux de cette informalité. Face à ce constat, on comprend mieux pourquoi le gouvernement a les mains liées et ne peut exercer pleinement son rôle régulateur sur un marché structuré par des réseaux d’acteurs informels qui obéissent à leurs propres logiques et lois.

Quand le marché n’obéie pas à la loi du marché

Normalement, le marché du bétail fonctionne principalement selon la loi de l’offre et de la demande. Par conséquent, lorsque l’offre dépasse la demande, les prix devraient logiquement baisser.

Malheureusement, cette équation ne s’applique pas toujours dans notre contexte. Bien au contraire, l’importance du circuit informel influence directement les mécanismes de fixation des prix. En effet, l’absence de facturation officielle, de référentiel transparent des transactions et de contrôle structuré favorisent une forte variabilité des prix d’un marché à l’autre. Les négociations se font souvent de manière directe entre vendeur et acheteur, avec une place importante accordée aux intermédiaires, plus connus sous le nom de « chenaka ». Ces derniers faussent les règles du jeu en profitant du vide réglementaire et du manque de contrôle pour s’enrichir considérablement.

Les vendeurs échappent ainsi à plusieurs charges administratives et fiscales, ce qui leur permet parfois de proposer des prix artificiellement bas ou déconnectés des coûts réels. Une partie importante des recettes potentielles liées au commerce du bétail échappe ainsi au fisc, ce qui crée des distorsions de concurrence entre les acteurs du marché.

N’est-ce pas là l’une des inégalités fiscales les plus frappantes, à laquelle le fisc devrait s’y attaquer, au lieu de resserrer l’étau sur ceux qui respectent les lois et s’acquittent de leurs impôts ?

En effet, l’absence de déclaration des transactions rend non seulement difficile l’application de certains prélèvements fiscaux, mais limite également la capacité des pouvoirs publics à mesurer précisément le poids économique réel de la filière, tout en compliquant la mise en œuvre des politiques publiques de soutien à l’élevage. Cette inégalité pourrait également décourager l’investissement formel dans les circuits modernes de commercialisation et ralentir la professionnalisation du secteur. Une autre question se pose : alors que l’État investit des milliards de dirhams dans le secteur agricole, notamment dans la filière bovine, ne dispose-t-il pas des mécanismes nécessaires pour intégrer les bénéficiaires des aides publiques dans le circuit formel, ou s’agit-il plutôt d’un manque de volonté politique ?

Aujourd’hui, il est impératif pour les pouvoirs publics de trouver un juste équilibre entre l’intégration progressive du secteur informel et la préservation des équilibres sociaux ruraux.

Si le commerce informel du bétail permet aujourd’hui de maintenir l’activité commerciale dans les zones rurales et de soutenir les petits producteurs, il limite toutefois la transparence des prix et réduit les capacités fiscales de l’État.

Une modernisation progressive du secteur, associée à des mécanismes d’accompagnement adaptés aux réalités rurales, apparaît aujourd’hui comme une nécessité pour améliorer l’efficacité économique de la filière sans déstabiliser les acteurs les plus vulnérables.


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