Ecrit par Lamiae Boumahrou I
À quelques jours seulement de Aïd Al-Adha, l’une des fêtes religieuses les plus sacrées et les plus attendues par les Marocains, l’inquiétude grandit autour des prix du cheptel. Plus l’échéance approche, plus la pression monte sur des ménages déjà fragilisés par la hausse du coût de la vie et l’érosion continue du pouvoir d’achat.
Et pourtant, les pouvoirs publics avaient multiplié les mesures pour éviter une flambée des prix. Des milliards de dirhams ont été mobilisés pour soutenir le cheptel national, subventionner les importations de bétail et alléger les charges des éleveurs. À cela s’ajoute une campagne agricole relativement sauvée par les dernières précipitations. Mais sur le terrain, le constat reste le même : les prix du mouton demeurent élevés à ce jour et largement hors de portée pour une grande partie des familles marocaines.
La spéculation continue de dominer le marché, tandis que les effets concrets des aides publiques peinent à se refléter dans les prix pratiqués. Entre intermédiaires, circuits de distribution opaques et absence de régulation efficace, le consommateur final semble être le grand perdant dans cette équation.
Mais au-delà même des prix, c’est surtout la réaction du gouvernement qui suscite l’incompréhension. Plusieurs déclarations de responsables gouvernementaux ont alimenté le malaise et donné le sentiment d’un désengagement face à une situation pourtant hautement sensible sur le plan social.
Le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, avait ainsi appelé, il y a quelques semaines au Parlement, les éleveurs à ne pas attendre les derniers jours précédant l’Aïd pour vendre leurs bêtes, afin d’éviter une baisse importante des prix étant donné que l’offre dépasse la demande. « Et c’est ce qu’attendent les Marocains », a-t-il déclaré. Une déclaration choquante qui confirme, une fois de plus, que l’amélioration concrète des conditions de vie des citoyens ne semble pas être la priorité absolue de l’Exécutif.
Même son de cloche du côté du porte-parole du gouvernement, Mustapha Baitas, qui a affirmé lors d’une émission télévisée sur Médi1 TV que le prix du mouton n’est pas une affaire du gouvernement, mais plutôt celle de la loi du marché. Une déclaration qui aussi a suscité de nombreuses réactions, tant la question du sacrifice dépasse aujourd’hui la simple logique commerciale pour devenir un véritable enjeu social et politique.
Mais comment peut-on se désengager et de manière publique de cette manière ? Où est passée la régulation du marché ?
Faut-il rappeler que lorsque l’État intervient massivement dans un secteur en mobilisant des milliards de dirhams de fonds publics, il devient difficile de continuer à invoquer la seule loi du marché pour justifier les prix pratiqués. Faut-il rappeler aussi que le principe d’un marché libre repose sur une concurrence équilibrée, des mécanismes naturels d’offre et de demande et une intervention limitée des pouvoirs publics. Or, dans le cas du cheptel, cette logique a été profondément modifiée par l’intervention directe de l’État. Alors de qui se moque-t-on ? Et de quoi parle-t-on ?
Injecter des milliards sans assurer un contrôle rigoureux des circuits de distribution, des intermédiaires et des mécanismes de fixation des prix revient à financer un système et fermer les yeux sur les dérives qui continuent de pénaliser le consommateur final. Autrement dit, une rente déguisée qui profite à une poignée d’acteurs du secteur, capables de contrôler le marché sans que le gouvernement ne semble en mesure, ou délibérément, bouger le petit doigt.
Le problème n’est donc plus seulement budgétaire, il est désormais institutionnel. Lorsque des aides massives sont accordées sans mécanismes transparents de traçabilité ni obligation de résultats sur les prix, le risque est grand de voir les subventions se diluer dans les marges spéculatives plutôt que dans une baisse effective des coûts pour les citoyens.
Cette fête de l’Aïd Al-Adha pourrait ainsi devenir l’une des dernières grandes épreuves sociales du gouvernement d’Aziz Akhannouch, lui qui n’a cessé de promettre une économie plus sociale et plus solidaire. Mais entre les discours et la réalité des marchés, le fossé semble aujourd’hui plus visible et plus profonds que jamais.

