Communication électorale : un climat de suspicion qui ne sert pas à renouer la confiance

La communication électorale au Maroc se fait sous haute tension, dans un climat de suspicion où le bruit remplace l’explication. À peine la campagne annoncée, les partis se réveillent brusquement, envahissent les médias, multiplient les promesses et ciblent des segments précis de l’électorat, laissant les autres sur le banc de touche. Le spectacle prend le pas sur le contenu, la surenchère supplante la pédagogie, et la défiance ne fait que grandir — preuve que cette communication électorale sert davantage à occuper le terrain qu’à renouer la confiance.
Du spectacle, en veux‑tu, en voilà. La campagne n’avait pas encore démarré que les partis envahissaient déjà les plateaux télé, les réseaux sociaux et les meetings. Dans ce brouhaha, les messages se ressemblent, les attaques fusent, et l’opposition peine à se frayer une place dans un show largement monopolisé par le RNI et le PAM. Mais qu’en est‑il des préoccupations réelles des électeurs, toutes catégories confondues ?
Au milieu de cette agitation, une tendance s’impose : la surenchère pécuniaire. Les partis rivalisent de promesses financières — allocations, aides directes, subventions, primes — comme si l’argent public était devenu l’argument électoral universel. Sauf que ces promesses ne concernent pas toutes les catégories sociales. Elles ciblent des segments précis, souvent les plus visibles médiatiquement, laissant de côté d’autres groupes dont les besoins sont pourtant plus urgents et nécessitent des réponses structurelles exigeant un véritable courage politique. Résultat : une communication électorale qui crée des attentes sélectives, nourrit des frustrations et renforce l’idée que les campagnes ne sont qu’un marché où certains citoyens valent plus que d’autres.
Cette stratégie, loin de renforcer la confiance, l’érode davantage. Derrière les slogans et les promesses, la communication électorale marocaine peine à informer, à mobiliser, à convaincre. Elle reste générique, déconnectée des réalités sociales, dépourvue de pédagogie et incapable d’expliquer comment ces engagements seront financés, appliqués ou évalués. Et dans la forme, guère mieux : tout le monde crie au loup. Une dynamique qui ne fait que renforcer la défiance des citoyens envers les partis politiques et la participation politique elle‑même.
Duel RNI–PAM
Ces dernières semaines, le duel entre le RNI et le PAM s’est imposé comme la scène principale, reléguant les autres partis au second plan. Les deux formations saturent l’espace médiatique, imposent leurs thèmes et transforment la compétition en affrontement binaire. Pourtant, pendant cinq ans, elles étaient alliées dans une majorité vacillante mais qui doit assumer un bilan commun.
Le débat public se réduit alors à une bataille de visibilité où l’image, les shows politiques et les slogans calibrés pour les réseaux sociaux prennent le dessus sur les propositions concrètes. Les leaders sont omniprésents, les événements massifs se succèdent, mais les programmes restent flous et rarement expliqués. La surenchère pécuniaire devient un outil central, mais elle ne concerne qu’une partie de la population, laissant de côté les classes moyennes, les travailleurs informels, les femmes rurales ou les retraités modestes. Cette communication sélective nourrit la frustration et renforce l’idée que certains citoyens comptent plus que d’autres.
Ce duel écrasant étouffe le pluralisme. L’opposition peine à exister, à imposer ses thèmes ou à proposer des alternatives crédibles. Le citoyen n’entend plus la diversité des voix, ce qui affaiblit sa capacité à comparer les projets et à se forger une opinion éclairée. Paradoxalement, cette hyper‑visibilité du RNI et du PAM ne renforce pas la confiance : elle accentue la perception d’une politique réduite à un jeu d’appareils, loin des préoccupations réelles de la société.
En s’imposant comme la matrice dominante de la communication électorale, le duel RNI–PAM limite le débat plus qu’il ne le dynamise. Il privilégie le spectacle, invisibilise une partie de la population et creuse davantage la distance entre les citoyens et les acteurs politiques.
Le PJD en mode survie
Dans ce paysage dominé par le duel RNI–PAM, la communication du PJD occupe une place singulière. Le parti, autrefois maître du terrain numérique et du discours de proximité, semble aujourd’hui en retrait, avec pour principaux visages Abdelillah Benkirane dans les meetings, Driss El Azami sur les plateaux télé et Mustapha Khalfi lors de la présentation du programme.
Sa communication repose encore sur les codes qui ont fait son succès : un ton moral, une rhétorique de responsabilité, une mise en avant de la probité et de la continuité institutionnelle. Mais ces éléments, qui avaient une forte résonance auprès d’un électorat urbain et politisé, ne suffisent plus à compenser l’usure du parti et la défiance née de son passage au gouvernement.
Le PJD tente de se distinguer en adoptant une communication plus sobre, moins spectaculaire que celle du RNI ou du PAM. Il critique la surenchère pécuniaire, dénonce les promesses jugées irréalistes et met en avant un bilan mitigé de l’Exécutif sortant. Cette posture lui permet de se présenter comme un acteur responsable, mais elle manque de visibilité dans un environnement où l’image et la scénarisation dominent. Le parti parle, mais il est moins entendu.
Sur le plan numérique, le PJD conserve une base militante active, mais son influence s’est affaiblie. Les formats peinent à se renouveler, les jeunes sont moins touchés, et les codes visuels du digital sont mieux maîtrisés par d’autres formations. Le parti reste présent, mais il n’est plus dominant.
Enfin, la communication du PJD souffre d’un paradoxe : elle veut se démarquer du spectacle électoral, mais peine à proposer une alternative mobilisatrice. Elle se veut éthique, mais reste défensive. Elle se veut proche des citoyens, mais peine à incarner un renouveau.
La campagne électorale démarre, mais quid de la communication électorale ?
Ce jeudi 10 septembre marque le démarrage officiel de la campagne électorale, mais la pré‑campagne a déjà donné le ton. Malgré la multiplication des outils numériques et la professionnalisation apparente des stratégies, le lien entre les partis et les citoyens demeure fragile, voire rompu.
Dans un contexte où la participation recule et où la défiance s’installe durablement, les limites de la communication électorale ne sont plus un simple problème de stratégie. Elles révèlent un déficit structurel de proximité, de transparence et de crédibilité. Tant que les discours politiques continueront de promettre des avantages matériels sans vision globale, tant qu’ils ignoreront les catégories sociales invisibilisées, et tant qu’ils traiteront les citoyens comme des cibles plutôt que comme des acteurs, la communication électorale restera incapable de jouer son rôle démocratique : inciter le citoyen à voter et l’aider à faire un choix éclairé.
