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Chronique

Du « combien » au « comment » : l’ingénierie territoriale face aux fractures systémiques

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Le 9 avril 2026, le Conseil des ministres présidé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI a acté une réorientation historique de l’action publique en annonçant un programme d’envergure de développement territorial intégré sur huit ans.

Ce Conseil restera une référence — non pas uniquement parce qu’il prévoit de mobiliser une enveloppe financière colossale de 210 Mds de DH, mais parce qu’il a posé, pour la première fois avec une telle clarté architecturale, la question du comment gouverner la transformation territoriale, et non plus seulement du combien y consacrer. Ce glissement de paradigme mérite d’être analysé avec toute la rigueur qu’il impose.

Ce signal s’inscrit dans la continuité directe du discours du Trône du 29 juillet 2025, dans lequel Sa Majesté a affirmé avec une clarté absolue qu’il n’est plus acceptable que certains territoires soient condamnés au retard structurel pendant que d’autres bénéficient d’une dynamique d’attractivité cumulatrice. Cette injonction royale est désormais dotée d’un dispositif opérationnel. La question n’est plus celle de la volonté politique, car elle est tranchée au plus haut niveau, mais bien celle de la chaîne de transformation entre la décision centrale et l’impact réel sur la vie des citoyens. C’est sur ce maillon de l’exécution que se joue la crédibilité de cette nouvelle ingénierie territoriale.

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En plaçant l’approche locale, participative et la dignité humaine au centre de sa matrice, l’État redéfinit en profondeur sa doctrine spatiale. Reste à transformer cette ambition en réalité vécue. Car il faut le marteler : le développement ne se décrète pas par l’injection massive de milliards depuis la capitale ; il se gagne par la capacité d’une ingénierie locale à les transformer en dignité humaine, en services viables et en attractivité durable. « 210 milliards de dirhams ne valent, in fine, que par les transformations mesurables et tangibles qu’ils produisent dans le quotidien des territoires les plus vulnérables. »

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Diagnostic systémique : nommer les fractures pour mieux les résorber

Réduire les disparités territoriales à de simples accidents géographiques (relief, enclavement) est une erreur analytique. Au Maroc, ces fractures sont avant tout systémiques : elles résultent d’un déficit de connectivité logistique, d’inégalités inacceptables d’accès aux services, d’une faible maîtrise d’ouvrage locale et d’une gouvernance trop longtemps pensée du centre vers la périphérie.

Les statistiques les mettent en relief sans appel. L’Indice de Développement Humain (HCP/PNUD) accuse un écart de 0,15 point entre les provinces. La pauvreté multidimensionnelle dépasse 25 % dans le Sud-Est et le Moyen Atlas, contre 8,2 % au niveau national. L’ONDH révèle que 40 % des communes rurales manquent d’infrastructures sanitaires, tandis que le CESE documente des dépenses publiques par habitant variant de 1 à 5 entre régions.

Ces vulnérabilités exigent une lecture à trois niveaux : structurel (lourd héritage de centralisation), conjoncturel (chocs inflationnistes et stress hydrique alarmant à 500 m³ par habitant/an) et institutionnel (gouvernance trop fragmentée).

Les oasis marocaines (M’Hamid El Ghizlane, Skoura, Figuig) incarnent en miniature les fragilités du Maroc profond. Écrasés par le dérèglement climatique, la chute des nappes et une désertification dévorant 600 km² par an, ces écosystèmes ancestraux exigent une stratégie territorialisée, en stricte cohérence avec le Plan National de l’Eau 2050.

La dignité humaine n’est pas un concept abstrait : elle se mesure à la distance vers une école, à l’attente dans un dispensaire de province et à la capacité d’un jeune rural à construire un projet de vie sur son territoire.

L’architecture de gouvernance : une innovation institutionnelle à décrypter

La principale innovation des Programmes de Développement Territorial Intégré (PDTI) réside dans leur architecture de gouvernance, articulée autour de trois échelons complémentaires conçus pour réconcilier le sommet et la base. Au niveau local, des comités présidés par les gouverneurs assureront l’élaboration, le suivi de proximité et le dialogue citoyen direct. À l’échelon régional, les walis se positionnent en garants de la cohérence globale et de la complémentarité interprovinciale. Au niveau national, un comité présidé par le Chef du gouvernement assurera l’arbitrage stratégique, la coordination intersectorielle et le pilotage des macro-indicateurs d’impact.

Cette architecture est conceptuellement solide et cohérente avec les principes de la subsidiarité active. Mais l’expérience des réformes institutionnelles marocaines commande une vigilance analytique : la qualité d’une architecture se révèle dans la pratique des relations interinstitutionnelles et la réalité des capacités humaines déployées.

En transformant les Agences Régionales d’Exécution des Projets (AREP) en sociétés anonymes et en confiant la présidence de leur conseil d’administration au président de la région, l’État tente d’importer l’agilité et la performance du secteur privé au cœur de la commande publique. L’intention est légitime et la flexibilité de gestion recherchée est un atout réel face au déficit d’exécution chronique.

La prospective territoriale : de la carte aux trajectoires plausibles

L’une des ruptures les plus prometteuses de ce programme est le recours à un diagnostic territorial différencié par province, intégrant les priorités issues des concertations avec les citoyens. Mais pour être un levier de transformation durable, ce diagnostic doit s’inscrire dans une démarche de prospective territoriale structurée, conforme aux standards de l’OCDE et des Nations Unies.

La prospective territoriale n’est pas le diagnostic. Le diagnostic photographie un territoire à un instant donné. La prospective, elle, construit des futurs plausibles dans un contexte d’incertitude, identifie les leviers de bifurcation et aide les acteurs locaux à définir une trajectoire souhaitée. Elle répond à la question décisive : « Dans dix ans, quel territoire voulons-nous avoir construit, et quelles décisions d’aujourd’hui détermineront cette trajectoire ? »

Cette méthodologie éprouvée — que le HCP applique à l’échelle macro dans ses exercices de scénarisation — doit désormais infuser les territoires en s’articulant en trois temps fondamentaux :

  1. L’identification des futurs plausibles par territoire, en modélisant des scénarios de rupture (aggravation du stress hydrique, mutations démographiques, émergence de nouvelles filières) pour tester la résilience des projets.
  2. La co-construction des trajectoires souhaitables, à travers une vision sincèrement partagée avec les citoyens, les universitaires et la société civile locale — et non dans le huis clos des bureaux de la capitale.
  3. La rétro-planification opérationnelle, partant de la vision finale souhaitée et traçant le chemin critique, étape par étape, jalon par jalon, ressource par ressource, pour atteindre le futur choisi.

Cette approche exige une cohérence stratégique explicite avec les plans nationaux structurants : le Nouveau Modèle de Développement 2035, Génération Green 2030 et le Plan National de l’Eau 2050. On ne calque pas les mêmes recettes d’attractivité territoriale à Zagora qu’à Kénitra. Les plans de développement doivent cesser d’être des catalogues de projets standardisés pour devenir la traduction spatiale d’un contrat social local négocié et assumé.

Ingénierie de l’exécution et de l’impact : le vrai test de la transformation

Ce n’est jamais le volume de l’enveloppe financière qui détermine l’impact sur les populations, c’est la qualité de l’exécution. Dans l’histoire récente des grands programmes d’investissement public marocains, c’est précisément sur ce maillon que les glissements les plus significatifs se sont produits : entre l’ambition annoncée et le résultat livré, entre le budget mobilisé et l’impact généré. Le déficit d’exécution est le talon d’Achille de toute réforme ambitieuse.

La réussite des PDTI reposera sur deux piliers d’ingénierie indissociables. Le premier est l’ingénierie de l’exécution : planification séquentielle stricte, gestion proactive des risques, contractualisation des performances avec les prestataires et valorisation des compétences locales de maîtrise d’ouvrage. Le second pilier est l’ingénierie de l’impact : définition ex ante d’indicateurs de résultats irréfutables, déploiement d’une chaîne logique de causalité explicite (activités → livrables → effets directs → transformations structurelles) et évaluations indépendantes à mi-parcours et en fin de cycle.

L’instauration d’un audit annuel conjoint IGF-IGAT constitue un outil de redevabilité précieux. Ce double contrôle gagnerait à s’ouvrir progressivement vers une dimension d’évaluation participative impliquant les bénéficiaires directs. La plateforme digitale dédiée est une promesse de transparence salutaire. Mais son efficacité tiendra à trois conditions non négociables : l’accessibilité ergonomique des données pour les zones à faible connectivité, la lisibilité des indicateurs pour un public non technicien et la véritable interactivité du dispositif (dialogue, signalement).

Relever le défi d’une convergence irréversible

Si l’ingénierie de l’exécution se montre à la hauteur de cette ambition royale, quelle sera la physionomie d’un territoire marocain dans huit ans, à l’aube de 2034 ? Ce sera un écosystème vivant, qui aura su endiguer la fuite de ses cerveaux, valoriser son capital immatériel et naturel avec intelligence et capter l’investissement productif grâce à une gouvernance efficace et des infrastructures résilientes. Les oasis du Sud auront bénéficié de stratégies intégrées de résilience hydrique. Les zones de montagne auront vu naître des filières d’économie locale désenclavées. Ce n’est pas une utopie : c’est un objectif de politique publique quantifiable, auditable annuellement.

Relever le défi d’une convergence territoriale et sociale irréversible n’est pas uniquement un devoir de justice spatiale. C’est le prérequis absolu de notre cohésion nationale et le levier incontournable de la compétitivité globale du Maroc. L’heure du saupoudrage et de l’assistance conditionnelle est révolue.

Ce méga-chantier formule un appel à l’action collectif sans précédent. Les élus doivent s’approprier les outils de prospective et de pilotage par les résultats. Les walis et gouverneurs doivent faire du dialogue citoyen une pratique substantielle et non un exercice protocolaire. Les ministères doivent opérer leur propre transformation en services véritablement déconcentrés, dotés d’attributions budgétaires réelles. Les experts et chercheurs doivent outiller les acteurs territoriaux sans se substituer à leur légitimité. Les citoyens doivent exiger, participer, interpeller, car c’est leur territoire, c’est leur contrat social.

La transformation territoriale est le test de cohésion nationale de la prochaine décennie. L’exécution — rigoureuse, transparente, fondée sur les résultats, ancrée dans les réalités de chaque territoire — est le seul hommage valable à cette ambition. Le Maroc des territoires ne se construira pas par le ruissellement passif du centre vers la périphérie, mais par l’émergence audacieuse, outillée et souveraine de ses provinces et de ses régions.

Par Mohammed Benahmed est Expert international en stratégies de développement territorial durable et financement.

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