IDE : le grand défi du passage de la quantité à la qualité des investissements

Avec un flux net des IDE (d’investissements directs étrangers) en hausse spectaculaire de 58,5 % à fin juillet, atteignant 29,5 Mds de DH, le Maroc confirme son attractivité. Pourtant, derrière ce record historique, un défi crucial émerge : comment transformer ces milliards en richesse concrète et durable pour le tissu économique national ? Entre impératif d’intégration locale, souveraineté technologique et équité territoriale, décryptage d’un virage stratégique majeur avec l’analyse d’Ahmed Khadraoui, fondateur de Think Global Advisory sur les ondes de Medi1TV.
À fin juillet, le flux net des investissements directs étrangers (IDE) au Maroc a bondi de 58,5 % sur un an, atteignant le niveau record de 29,5 Mds de DH. Une performance remarquable qui témoigne de la confiance des marchés internationaux. Pourtant, derrière le rideau des statistiques, une question de fond s’impose : quelle est la rentabilité réelle de ces milliards pour le tissu économique local ?
Pour les économistes les plus érudits, la réussite ne peut plus s’évaluer à la seule valeur des capitaux entrants. « Attirer des capitaux est une excellente nouvelle, mais ce n’est que la première étape du processus », souligne Ahmed Khadraoui, fondateur du cabinet de conseil Think Global Advisory. « Le grand défi du Maroc aujourd’hui n’est plus de remplir les caisses, mais de s’assurer que chaque dirham investi s’enracine durablement dans notre économie. Nous devons impérativement basculer d’une logique de volume à une logique de valeur retenue. »
Au-delà du guichet unique : l’impératif de l’intégration locale
Pendant des décennies, l’attractivité marocaine a reposé sur des infrastructures de classe mondiale — à l’image de Tanger Med — et une stabilité politique unique dans la région. À l’échelle du continent africain dont les 51 pays ne captent que 1.600 milliards de dollars — soit à peine 3 % des flux mondiaux —, le Maroc parvient à se positionner de manière stratégique. Bien qu’il occupe la 7e place du classement africain en volume, le Royaume se distingue nettement par la nature de ses investissements. Alors que de nombreuses économies de la région concentrent encore leurs efforts sur les infrastructures de base et l’exploitation des ressources extractives, le Maroc mise sur des projets à forte valeur ajoutée. De plus, il se démarque par une forte dynamique de réinvestissement des bénéfices, un levier de pérennisation économique qui fait souvent défaut ailleurs sur le continent.
À cet égard, pour que l’IDE ne soit pas un simple « enclos » où des multinationales assemblent des pièces importées avant de réexporter le produit fini, le Royaume doit durcir encore ses critères de sélection.
Le premier levier de cette transformation est le taux d’intégration locale. L’écosystème automobile en est la parfaite illustration, mais la dynamique doit s’étendre aux nouveaux secteurs de pointe comme les gigafactories de batteries ou l’hydrogène vert. « Nous ne pouvons plus nous contenter de fournir une plateforme logistique ou de l’assemblage basique », prévient Ahmed Khadraoui. « Le véritable succès réside dans notre capacité à connecter ces géants mondiaux avec notre tissu de PME nationales. Si un grand groupe s’installe sans faire travailler les sous-traitants locaux, l’impact sur notre PIB reste superficiel. »
Emploi, R&D et souveraineté technologique
Le deuxième critère réside dans la nature des emplois créés. Le Maroc ne cherche plus seulement à occuper une main-d’œuvre bon marché, mais à absorber sa jeunesse diplômée. L’accent doit être mis sur l’implantation de centres de Recherche & Développement (R&D) et le transfert technologique. En incitant les investisseurs à codévelopper des brevets sur le sol marocain et en finançant des programmes de formation sur-mesure avec les universités, le pays s’assure une montée en compétences durable de son capital humain.
« Nos ingénieurs n’ont rien à envier à ceux des pays industrialisés », rappelle l’expert de Think Global Advisory. « C’est pourquoi nous devons exiger des investisseurs qu’ils ramènent une partie de leur matière grise au Maroc. Le transfert de technologie et la R&D locale sont les seules garanties pour éviter la fuite des cerveaux et construire notre propre souveraineté industrielle. »
Par ailleurs, l’équité territoriale devient un enjeu crucial. Alors que l’axe Tanger-Casablanca capte la majorité des flux, la nouvelle stratégie doit pousser les investisseurs vers les régions intérieures pour éviter une économie nationale à deux vitesses.
Les leviers d’une ambition : charte de l’investissement et horizon 2030
Pour réussir ce pari de la valeur, le Maroc dispose d’atouts maîtres. La nouvelle Charte de l’Investissement offre un cadre incitatif puissant, où les primes de l’État ne sont plus de simples chèques en blanc, mais des subventions conditionnées à des objectifs précis d’emploi qualifié, de décarbonation et d’impact territorial.
De plus, la perspective de la Coupe du Monde 2030 agit comme un accélérateur de crédibilité unique. Elle offre au Royaume une vitrine internationale pour négocier en position de force face à ses concurrents africains, en proposant un modèle économique résilient, adossé à une monnaie stable et une transition énergétique agressive.
« Le Maroc a une carte maîtresse à jouer sur l’échiquier africain grâce à sa stabilité monétaire et politique », conclut Ahmed Khadraoui. « Mais la rigueur doit être de mise : nous devons mesurer notre performance à l’aune de l’impact net — c’est-à-dire la richesse qui reste réellement dans les caisses de l’État après déduction des dividendes rapatriés. C’est à ce prix que nous transformerons nos records financiers en un développement pérenne et inclusif pour tous les Marocains. »
Au-delà de l’attraction des IDE, le Maroc doit également être déterminé à créer des champions nationaux. Pour ce faire, les TPME ne doivent pas rester à l’écart de la dynamique enclenchée.
À ce titre, il serait intéressant de subventionner la modernisation, la décarbonation et les certifications des TPME via des programmes comme Maroc PME, et d’alléger leur accès au crédit. Créer des bourses de sous-traitance digitales pour connecter directement les besoins des grands groupes et les compétences des petites structures serait d’une grande valeur ajoutée.
Il convient également d’encourager davantage les TPME à se regrouper en clusters ou consortiums afin d’atteindre la taille critique exigée par les marchés internationaux. Pour couronner le tout, il est important de favoriser le compagnonnage industriel et la collaboration en R&D entre les multinationales et les startups ou TPME locales.
