Mix électrique de l’Australie du Sud, exemple technique que devrait suivre le Maroc

Pour le personnel des Centres de Dispatching et leurs outils logiciels, réaliser l’équilibre offre – demande avec des centrales conventionnelles (hydroélectricité, nucléaire, charbon, fuel, gaz naturel et gasoil) est bien moins compliqué qu’avec des centrales solaires et éoliennes.
On aura compris pourquoi, pour ces dernières centrales « intermittentes », on ne peut pas « demander d’envoyer un peu plus de jus ou de réduire la sauce » comme on le faisait, fût un temps, par un simple appel téléphonique à un responsable de site de production d’une centrale au fuel ! Et même si les moyens de transmission de ce genre d’instructions sont devenus rapides et numériques, « contrôler » les centrales solaires ou éoliennes n’est possible qu’en réduisant leur production, ce qui revient à porter atteinte à leur principal attrait : le faible coût.
Dans un article précédent[1], j’ai déjà abordé un premier lot d’arguments montrant pourquoi le Maroc peut encore admettre plus d’électricité solaire et éolienne sur son réseau. Ici, l’utilisation de données horaires va me permettre, ici, d’appuyer l’argumentaire précédent1 en montrant, directement et par l’exemple :
- que les prétendues limites à 20% d’électricité intermittente sont fallacieuses, et sont supportées par des lobbyistes opposés aux énergies renouvelables, par intérêt ou autre,
- que si d’autres pays ou états ont introduit des parts importantes d’électricité intermittente, il n’y a pas de raison que le Maroc ne puisse pas le faire, son Centre de Dispatching National disposant des outils informatiques récents et des ingénieurs aux compétences ad hoc.
Quant il y avait lieu de le faire, nous avons utilisé des sources originales marocaines[2], [3] mais une seule[4] nous servira ici à calibrer des données obtenues ailleurs car, dans cet article, nous avons utilisé des données provenant de la CAISO, « California Independent System Operator« , qui est une société d’utilité publique à but non lucratif qui gère le flux d’électricité sur les lignes électriques haute tension longue distance de la majeure partie du réseau électrique californien. CAISO gère également le marché de gros concurrentiel de l’électricité de l’État de Californie et planifie son transport afin de garantir la fiabilité du réseau. CAISO a aussi un site web fournissant des données réelles ou estimées pour tous les pays du monde[5]. Nous avons aussi utilisé les données de site web Ember[6] qui fournit un aperçu complet du secteur énergétique mondial, notamment de la production, de la capacité, des émissions et de la demande. Enfin, nous avons eu besoin d’un dernier ensemble de données concernant l’Australie du Sud d’un article[7] dont nous avons vérifié ponctuellement quelques données sur divers sites officiels.
LE MAROC ET LES ÉTATS DE RÉFÉRENCE DANS L’ÉLECTRICITÉ RENOUVELABLE
Certes, le Maroc doit prendre pour référentiel des pays à forte part d’électricité renouvelable dans le mix électrique mais il ne doit se comparer :
- ni à des pays comme l’Islande ou le Costa Rica qui, en 2023, ont atteint près de 100% de production d’électricité renouvelable mais, il est vrai, avec trois quarts d’hydroélectricité, pas vraiment « intermittente » dans ces pays très riches en eau,
- ni, non plus, à des pays comme l’Irlande et le Danemark où la quantité d’électricité solaire est négligeable pour des raisons évidentes de ressource solaire insuffisante.
Sans aucun barrage hydroélectrique et avec une production environ d’un tiers de celle du Maroc en 2024, l’Australie du Sud est à l’avant-garde de la transition énergétique mondiale, faisant passer sa production d’électricité à partir d’énergies renouvelables de 1 % à 72 % en un peu plus de 16 ans tout en devenant exportateur net d’électricité depuis 2018.
Pour ne pas alourdir l’article, le choix de l’Australie du Sud (un des 7 états d’Australie), de la Californie (un des 50 états des USA) et du Portugal n’est pas du tout arbitraire puisqu’ils ont tous les trois, pour des raisons diverses, décidé et réalisé avec succès des politiques en faveur de la production d’électricité à partie de sources renouvelables. Par ailleurs, même si le Maroc n’est pas à même de lutter significativement contre le réchauffement climatique avec 0,16% des émissions globales de gaz à effet de serre, il est contraint à exploiter ses ressources énergétiques nationales pour sortir d’une dépendance énergétique chronique.
Certes, la dépendance diminue, mais le fait à vitesse d’escargot, ne gagnant que 10 points en un quart de siècle (de 97.2% en 2000 à 87.5% en 2024). Or, le solaire et l’éolien, dont la production électrique est la moins chère, sont, jusqu’à nouvel ordre, les seules ressources prouvées disponibles en quantité suffisantes pour améliorer la dépendance à l’égard des combustibles fossiles importés dont la volatilité des prix expose beaucoup trop régulièrement l’économie marocaine à des menaces qui noient ses efforts de développement[8] et freinent ses désirs de déploiement à l’international.
Il me semble que les chiffres atteints par de la Californie et de l’Australie du Sud, ainsi que leur cadence de progression récente, doivent constituer un objectif pour le Maroc. Nous nous en tiendrons donc à ces trois Etats surtout parce que, justement, leur mix électrique comporte d’énormes parts d’électricité « intermittente » que beaucoup de lobbyistes des énergies conventionnelles accusent de tous les maux et ont même tenté de lui faire porter indûment, à elle seule, le chapeau du blackout ibérique du 28 avril 2025 alors que des causes multiples d’instabilités étaient apparues dès 09 heures du matin, avant même que la production solaire ne puisse être incriminée[9].
PART ANNUELLE D’ÉLECTRICITÉ RENOUVELABLE DANS LES 4 ÉTATS CHOISIS
La Figure 1 inclut quatre graphiques montrant chacun l’évolution, pendant un quart de siècle, de la composition de la part annuelle d’électricité renouvelable : de l’Australie Du Sud, de la Californie, du Portugal et du Maroc. L’échelle y est volontairement maintenue identique dans les quatre graphiques.

Figure 1 Evolution de la composition de la part annuelle d’électricité renouvelable :
de l’Australie Du Sud, de la Californie, du Portugal et du Maroc
Les parts d’hydroélectricité, pas vraiment « intermittente » quand on ne manque pas d’eau :
- sont inexistantes pour l’Australie du Sud,
- oscillent fortement autour de 15% pour le Portugal et autour de 10% pour la Californie,
- sont descendues de plus qu’un facteur 10 entre 2010 et 2023 pour le Maroc.
Ceci est signalé car la présence d’hydroélectricité a tendance à modérer l’intermittence apparente de l’électricité renouvelable dont seules les composantes solaire et éolienne contribuent à l’intermittence.
PART HORAIRE D’ÉLECTRICITÉ RENOUVELABLE DANS LES 4 ÉTATS CHOISIS
Pour la période 2021-2024, la Figure 2 montre quatre graphiques contenant chacun quatre ans de la part horaire d’électricité renouvelable de l’Australie Du Sud, de la Californie, du Portugal et du Maroc.

Figure 2 Quatre ans de la part horaire d’électricité renouvelable :
de l’Australie du Sud, de la Californie, du Portugal et du Maroc
Les données horaires des trois premières entités sont réelles. Celles du Maroc sont estimées par CAISO. Ayant constaté une majoration des valeurs mensuelles réelles déduites des données officielles (en vert) et les valeurs moyennes mensuelles obtenues sur les données de CAISO (en rouge) :
- nous avons corrigé celles-ci pour obtenir les moyennes mensuelles normalisées (en bleu),
- lesquelles ont permis de corriger les parts horaires montrées sur le graphique (en bleu clair).
APPROCHE QUANTITATIVE DE L’INTERMITTENCE DANS LES 4 ÉTATS
Les quatre graphiques de la Figure 4 sont ceux des mêmes états que précédemment. Mais dans cette Figure 4, ils visualisent le plus chiffrage de l’intermittence, c’est-à-dire la fluctuation de la part horaire d’électricité renouvelable de la Figure 2 par rapport à sa moyenne des 24 heures précédentes, qui est directement liée à « l’intermittence moyenne de l’électricité renouvelable utilisée ».

Figure 3 Quatre ans de la fluctuation de la part horaire d’électricité renouvelable par rapport à sa moyenne des 24 h précédentes de l’Australie du Sud, de la Californie, du Portugal et du Maroc
Ouvrir les vannes quand il y a de l’eau, fait que la part d’hydroélectricité tend à baisser l’intermittence apparente de la production renouvelable. Avec une répartition gaussienne la fluctuation (« intermittence ») serait située dans un intervalle centré autour de ±2,6 fois l’écart type dans 99% des cas, soit :

Il semble que, le Centre de Dispatching de l’ONEE-BE ait encore « la vie facile » comparé aux trois autres états, puisque l’intermittence à laquelle il doit faire face est nettement inférieure aux autres.
MOYENNE ANNUELLE DES PARTS D’ÉLECTRICITÉ RENOUVELABLE
Pour la période 2021-2024, la Figure 4 montre quatre graphiques contenant chacun quatre ans de moyenne annuelle de la part horaire d’électricité renouvelable des quatre entités que précédemment. L’amplitude de variation diurne augmente avec la part solaire dans les trois composantes renouvelables.
Figure 4 Quatre ans de moyenne annuelle de la part horaire d’électricité renouvelable :
de l’Australie du Sud, de la Californie, du Portugal et du Maroc
COMMENT L’AUSTRALIE DU SUD FAIT-ELLE FACE AU JOUR DE POINTE ?

Figure 5 Capacités installées et disponibles lors du pic d’été de 2024 en Australie du Sud
Les données ayant servi à élaborer le graphique de la Figure 5 sont extraites du South Australian Electricity Report[10]. Il montre la décomposition des capacités de production électrique (puissance) :
- installées au moment du pic de puissance de l’été 2024,
- mises en œuvre pour faire face à la pointe d’appel de puissance de l’été 2024.
On remarquera que :
- sur les 7’277 MW installés :
- 3’195 MW sont « intermittents » (éolien et solaire), soit 43,9% du total,
- seulement 3’952 MW, soit 54,3% du total ne sont pas « intermittents » :
- 3’488 MW étant conventionnels (gaz naturel et Diesel), soit 47,9% du total,
- 464 MW provenant du déstockage de batteries, soit 6,4% du total.
- sur les 5’057 MW disponibles pour faire face à la puissance maximale annuelle de 2024 (crête de demande de l’été), la biomasse et les autres capacités ne furent pas utilisés :
- 2’150 MW sont « intermittents » (éolien et solaire), soit 42,5% du total,
- seulement 2’907 MW, soit 57,5% du total ne sont pas « intermittents » :
- 2’443 MW étant conventionnels (gaz naturel et Diesel), soit 48,3% du total,
- 464 MW provenant du déstockage de batteries, soit 9,2% du total.
Avec les capacités non intermittentes installées (3’952 MW), l’Australie du Sud n’aurait pas pu répondre à la puissance maximale annuelle de 2024 (5’057 MW) et on y a pourtant satisfait la demande avec les énergies intermittentes et on le fera de plus en plus à en juger les prévisions10 pour 2025 confirmées par une production d’un an glissant de solaire (83,6 TWh) dépassant le gaz naturel6 dès Avril (81,6 TWh).
Les marocains et leurs médias ne méritent-ils pas d’être informés de ce que fait leur gestionnaire de réseau ou bien n’y a-t-il plus de marocains comprenant qu’est une courbe de charge ou sa composition ? ‑ Toujours est-il que depuis plus d’une décade, l’ONEE-BE ne nous gratifie plus d’évolution horaire de la demande en puissance au Maroc, et encore moins de sa segmentation (Figure 5). Faire du tapage sur la qualité du potentiel humain marocain c’est bien mais le traiter en adulte, c’est mieux.
Il existe toutefois des éléments de comparaison partielle avec l’Australie du Sud. La Figure 6 montre l’évolution des capacités installées qui ont atteint 12’249 MW en 2024 ainsi que la puissance maximale appelée au Maroc qui a sans doute atteint 7’600 MW (estimé par nos soins puisque encore inconnu).

Figure 6 Evolution des capacités installées et de la puissance maximale appelée au Maroc
On fera abstraction des substantiels 1’306 MW d’hydroélectricité conventionnelle de 2024 puisque leur production devient négligeable à cause du manque d’eau (l’Australie du Sud n’en a pas, elle) :
- sur les 10’943 MW installés restants :
- 3’334 MW sont « intermittents » (éolien 2’436 et solaire 899), soit 30,5% du total,
- 7’609 MW, soit 69,5% du total ne sont pas « intermittents » :
- 6’795 MW conventionnels (charbon, gaz naturel et pétrole), soit 62,1% du total,
- 815 MW provenant du déstockage des deux STEP, soit 7,4% du total.
Contrairement à l’Australie du Sud, le Maroc pouvait répondre à la puissance maximale annuelle de 2024 (7’600 MW) sans utiliser les capacités intermittentes (7’609 MW). Il en a presque toujours été ainsi puisque la courbe noire a rarement empiété sur la zone verte. La Figure 6 pousse à croire que les capacités de production des énergies renouvelables sont traitées comme des gadgets, toujours dédoublées par de la production conventionnelle. Avec de telles précautions, il n’est pas étonnant que le Maroc ait montré une telle résilience à l’égard de chocs de l’année 2022 ou bien à l’égard du blackout ibérique de 2025. Ceci explique que l’ONEE-BE veuille encore, en plus des achats de batteries de stockage, acquérir des centrales fossiles alors que le facteur de charge des turbines à gaz existantes n’atteint pas 5%.
En 2025, favoriser l’électricité renouvelable sur les réseaux électriques est devenu synonyme d’acquérir de stockage sur batteries dont la compétitivité est maintenant établie. A part l’absolue nécessité d’augmenter les stockages (batteries et STEP), je dois faire certains commentaires, certes provocateurs :
- Si certains croient savoir ce que le Maroc devrait faire, de plus sur le plan technique, pour prendre le chemin de l’Australie du Sud, qu’ils se manifestent.
- Si certains sont encore en âge et en compétence pour agir, qu’ils se rendent sur place pour voir, et apprendre, comment font les Australiens du Sud, champions de la gestion de l’intermittence.
- Si certains croient savoir pourquoi il est impossible, sur le plan technique, que le Maroc fasse comme l’Australie du Sud, qu’ils se manifestent par des arguments scientifiques et non par de simples affirmations dépassées qui sont autant de « fatwas » obsolètes.
- Si certains ne savent pas comment faire pour gérer les fortes intermittences induites par d’importantes quantités d’électricité solaire et éolienne dans le réseau électrique marocain, qu’ils se désistent mais qu’ils ne justifient pas leur incompétence par une prétendue impossibilité prêchée aussi par des lobbyistes des énergies conventionnelles qui ne font que laisser l’électricité du Maroc dans sa dépendance chronique à l’égard des combustibles fossiles.
Ce n’est pas du tout un hasard si le titre de cet article fait allusion au mix « technique », alors, pour compéter, évoquons au moins quelques contraintes juridiques exercées sur le Maroc par les contrats d’achat d’électricité en « take-or-pay » qui n’arriveront à terme que dans les années 2040.

| Jusqu’aux années 2040, l’ONEE-BE est contraint par des achats « take-or-pay » qui ont dépassé 28’300 GWh en 2024. La marge d’action sur la PNL se réduit encore plus par les IPP de la LER. Le Maroc pourrait s’orienter vers un scénario équivalent à celui de l’Australie du Sud, mais encore faut-il :
– ne combler les augmentations de la demande que des contrats d’électricité renouvelable combinée à un stockage sur batteries ou par des imports les années de retard, – ne plus contraindre le futur l’ONEE-BE par des contrats d’électricité fossile en « take-or-pay« , – et enfin, ne plus faire d’achats clés en main de centrales fossiles qui seront sous-utilisées. Mais pour cela, il faut une symbiose parfaite entre le MTEDD, l’ONEE-BE et MASEN. Est-elle vraiment là ? L’indépendance énergétique du Maroc mérite bien au moins ça, non ? |
Par Amin BENNOUNA (sindibad@uca.ac.ma)
[1] Amin Bennouna, « Pourquoi le Maroc pourrait-il admettre encore plus d’électricité solaire et éolienne sur son réseau ?« , EcoActu 15 Avril (2024), https://ecoactu.ma/pourquoi-le-maroc-pourrait-il-admettre-encore-plus-electricite-solaire-et-eolienne/
[2] Office National de l’Electricité, « Rapports d’activités de l’ONEE – Branche électricité« , https://www.one.ma/fr/pages/interne.asp?esp=2&id1=10&id2=73&t2=1
[3] Office National de l’Electricité, « Dépliants Statistiques« , https://www.one.ma/fr/pages/interne.asp?esp=2&id1=10&id2=182&t2=1
[4] Haut Commissariat au Plan, Bulletins statistiques, https://www.hcp.ma/downloads/?tag=Bulletins+statistiques
[5] California independent system operator, « Granular historical electricity data », https://portal.electricitymaps.com/datasets
[6] Ember, « Global energy think tank that accelerates the clean energy transition with data and policy« , https://ember-energy.org/
[7] Ronald Brakels, « South Australia Reaches 70% Renewables« , Solarquotes blog, https://www.solarquotes.com.au/blog/sa-renewables-milestone/
[8] Amin Bennouna, « Si la géopolitique le voulait bien, la Maroc pourrait finir 2025 avec une facture énergétique assez ‘digeste’ », EcoActu 23 Mai (2025), https://ecoactu.ma/geopolitique-le-voulait-bien-la-maroc-pourrait/
[9] Gwénaëlle Deboutte, « Rapport officiel sur le black-out en Espagne : le solaire et l’éolien hors de cause« , PV Magazine, https://www.pv-magazine.fr/2025/06/18/rapport-officiel-sur-le-black-out-en-espagne-le-solaire-et-leolien-hors-de-cause/
[10] Australian Energy Market Operator, « South Australian Electricity Report« , December 2024, https://www.energymining.sa.gov.au/__data/assets/pdf_file/0010/1100215/2024-Energy-Development-Plan.pdf

