Pénurie d’eau : comment réduire ce grand déficit selon la Cour des comptes ?

Ecrit par S.E. I
La situation alarmante de la pénurie d’eau que connait actuellement le Maroc, avec pour toile de fond des mesures très restrictives, a poussé la Cour des comptes à diagnostiquer la stratégie du Maroc en matière d’eau pour émettre des recommandations qui méritent étude et réflexion dans un contexte pareil.
La situation est inquiétante, terrible, catastrophique… ce sont les mots utilisés récemment par le ministre de l’équipement Nisar Baraka. C’est pour dire à quel point la situation est menaçante en matière de stress hydrique. Assurément, la situation ne date pas d’aujourd’hui, des signes avant-coureurs apparaissaient… mais encore faut-il admettre qu’elle n’a jamais été aussi grave qu’aujourd’hui en matière de pénurie d’une ressource vitale qu’est l’eau. Il s’agit bel et bien d’une crise grave suite à six années de sécheresse consécutives.
D’ailleurs en 2001 (il y a 23 ans), le Roi Mohammed VI avait à juste titre adressé un discours au Conseil supérieur de l’eau et du climat où il exhorte à changer les habitudes de consommation, rationaliser la demande et déployer toutes les mesures nécessaires pour permettre au Maroc d’être à l’aise en matière de ressources en eau.
Evaluer la stratégie et les actions de valorisation des barrages prévus par les documents de planification en matière de l’eau, notamment la Stratégie nationale de l’eau (SNE) 2009-2030, le Plan national de l’eau 2010-2030 et les Plans directeurs d’aménagement intégré des ressources en eau (PDAIREs) 2011-2030 est l’exercice auquel s’est attelé la Cour des comptes dans son rapport 2022-2023.
Depuis le lancement en 1967 de la « politique des barrages », la capacité de stockage de l’eau au Maroc a évolué considérablement, passant de 2 milliards de m3 à 19,9 milliards de m3 sur la période 1967-2023. Le Maroc dispose actuellement d’un patrimoine de 152 grands barrages et 136 petits barrages. 18 grands barrages sont également en cours de construction avec une capacité totale de six (6) milliards de m3.
En parallèle à la construction des barrages, le Maroc, rappelle l’institution de Zineb El Adaoui, a développé une infrastructure hydroagricole permettant d’irriguer, à partir de ces ouvrages, près de 1,3 million d’hectares, et une infrastructure de production et de distribution de l’eau potable, alimentée à raison de 68% par des ressources en eau superficielles. La valorisation énergétique des barrages participe pour sa part, bien que d’une manière limitée, à la satisfaction des besoins énergétiques du pays, avec une contribution de 3% de la production nationale d’électricité en 2021, contre une contribution de 16% en 2010.
Concernant la cohérence des programmes et des mesures mises en œuvre pour valoriser les barrages, il a été relevé l’absence d’un ensemble de programmes en relation avec cette valorisation, notamment le programme dédié à la réhabilitation des canaux de transport d’eau depuis les barrages. Il convient de signaler que ce programme, s’il avait été mis en œuvre, aurait permis des économies d’eau importantes, estimées à 400 millions de m3 par an.
Consommation d’eau potable : de nouvelles restrictions pour la préfecture de Casablanca
En outre, aucun programme de valorisation des petits barrages n’a été mis en place. La majorité de ces barrages (94%) ne sont pas mis à la disposition des Agences de bassins hydrauliques après leur construction et sont pratiquement en état d’abandon.
Des insuffisances au niveau du pilotage, suivi et coordination ont, de leur part, affecté la cohérence des objectifs et de la stratégie de mise en œuvre de programmes et projets en lien avec la valorisation des barrages. Parmi ces insuffisances, l’absence d’une entité chargée de la supervision et la direction de la mise en œuvre de la SNE 2009-2030.
Au niveau des réalisations en matière de valorisation des barrages, des retards significatifs par rapport aux prévisions ont été enregistrés au niveau des projets de barrages. En effet, sur la période 2010-2020, sur une trentaine de grands barrages prévus, seuls 16 ont été construits, soit un taux de réalisation ne dépassant pas les 53%. De même, la réalisation des études relatives aux projets d’interconnexion des bassins hydrauliques a enregistré un retard de plus de 10 ans. En effet, elles ont démarré en 2007 mais demeurent toujours en cours d’exécution jusqu’à septembre 2023, alors que leur achèvement était prévu en 2013. Cette situation, ainsi que la non prise de mesures concrètes pour la mobilisation du financement ont retardé le lancement de ces projets.
En matière d’alimentation en eau potable à partir des barrages, des retards par rapport aux prévisions des PDAIREs ont été également enregistrés dans l’ensemble des projets prévus. Ainsi, sur 19 projets prévus, neuf (9) ont enregistré un retard de plus de cinq (5) ans, quatre (04) projets ont enregistré des retards entre deux (2) et cinq (5) ans, et six (06) projets ont été annulés pour différentes raisons.
Concernant la valorisation agricole des barrages, l’adoption de l’irrigation localisée dans les projets d’extension de l’irrigation à l’aval des barrages a constitué une évolution positive par rapport aux projets réalisés avant le Plan Maroc vert. Toutefois, les difficultés d’équipement à la parcelle ont retardé significativement l’atteinte des objectifs escomptés. Ces mêmes difficultés ont également retardé l’atteinte des objectifs de reconversion à l’irrigation localisée à l’aval des barrages.
De sa part, la valorisation énergétique des barrages n’a pas évolué selon les objectifs tracés (capacité de 2000 MW à l’horizon 2015), et la capacité installée du parc hydroélectrique national stagne à hauteur de 1772 MW depuis l’année 2010.
S’agissant des effets des actions de valorisation, il a été relevé que les grands barrages mis en service sur la période 2010-2020 n’ont permis d’augmenter le volume d’eau mobilisé que de 246 millions de m3, soit 14,5% seulement de l’objectif escompté en 2030, à savoir un volume additionnel de 1,7 milliards de m3.
Au vu de de ce qui précède, la Cour des comptes a recommandé de renforcer la coordination entre les principales parties prenantes concernées par la valorisation des barrage (le département chargé de l’Eau, le département chargé de l’Agriculture et l’ONEE), dans le but de réaliser les projets de valorisation dans les délais convenus et atteindre les objectifs de rentabilité économique escomptés.
Pour une meilleure valorisation des eaux mobilisées par les barrages, la Cour a également recommandé d’accélérer la mise en place d’un programme national de réhabilitation des adductions entre les pieds de barrages et les têtes des périmètres irrigués, de renforcer les actions de valorisation des petits barrages, et de mettre en place un programme national de prévention et de lutte contre la pollution industrielle des ressources en eau superficielles.
Par ailleurs, la Cour a recommandé d’accélérer la réalisation des études techniques et financières relatives aux projets d’interconnexions des bassins hydrauliques, et de veiller à la qualité des études de rentabilité économique des barrages.
Enfin, concernant la valorisation touristique des barrages, la Cour a recommandé de revoir le cadre de coopération entamée, en 2016, entre le département chargé de l’Eau, le département chargé du Tourisme et la SMIT en prenant en considération les défis du financement.
