Programmes électoraux : du Covid-19 au Mondial 2030, les partis changent leurs fusils d’épaule ?

Dans exactement une semaine démarrera la campagne électorale 2026 au Maroc. Les principaux partis politiques ont déjà déroulé leurs programmes électoraux, du moins leurs grandes lignes. Si, en 2021, le leitmotiv était la relance après la crise sanitaire liée au Covid-19, les priorités de ce quinquennat dit du Mondial 2030 sont plus diverses, avec comme toile de fond l’État social, l’emploi et le climat. Mais que valent concrètement ces programmes électoraux et quel est leur niveau d’ancrage dans la réalité ? Et surtout, quel programme hybride émergera d’une majorité composite ? Tour d’horizon de sept partis politiques marocains.
Les principaux partis ont désormais abattu une bonne partie de leurs cartes. Programmes, engagements chiffrés, promesses sociales, objectifs d’emploi : à mesure que le scrutin approche, l’offre politique se précise. La campagne officielle se déroulera du 10 au 22 septembre, avant le vote du mercredi 23 septembre pour renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants.
En cinq ans, le décor a changé. En 2021, le Maroc sortait de la crise sanitaire et la relance post-Covid-19 occupait naturellement le devant de la scène. En 2026, les programmes regardent ailleurs : consolidation de l’État social, pouvoir d’achat, emploi des jeunes, stress hydrique, territorialisation des politiques publiques, souveraineté économique et, désormais, opportunités mais aussi contraintes liées au Mondial 2030.
Pourtant, à lire les programmes des principales formations, un premier paradoxe apparaît : plus les partis cherchent à se différencier politiquement, plus leurs priorités semblent converger.
Majorité et opposition ne racontent évidemment pas la même histoire du quinquennat qui s’achève. Mais elles parlent souvent des mêmes problèmes : emploi, prix, jeunesse, école, santé, territoires, gouvernance. L’État social est devenu un point de passage presque obligé de l’offre électorale.
La différence se déplace donc. Elle ne réside plus seulement dans ce que les partis promettent, mais dans la manière dont ils hiérarchisent leurs priorités, prétendent les financer et expliquent — ou non — comment ils passeront de la promesse à l’exécution.
Car un programme électoral n’est pas seulement un catalogue. Il est aussi un contrat politique proposé à l’électeur. Et pour les partis qui ont gouverné depuis 2021, l’exercice est plus délicat encore : on ne promet pas de la même manière lorsque l’on possède déjà un bilan à défendre.
L’électeur peut désormais mettre face à face la promesse d’hier, le résultat qu’il estime avoir observé et la nouvelle promesse. Derrière la compétition entre programmes apparaît ainsi une autre compétition : celle entre la promesse et la mémoire.
Dès lors, quatre questions permettent de lire autrement les offres de 2026 : que promet le parti ? Combien cela coûte-t-il ? Comment compte-t-il le financer ? Et que peut-il réellement exécuter en cinq ans ? À ces quatre questions s’en ajoute une cinquième, éminemment politique : que restera-t-il de chaque programme lorsqu’il faudra négocier une majorité ?
Tour d’horizon de sept partis politiques.
RNI : promettre sous le poids du bilan
Le Rassemblement national des indépendants aborde cette campagne dans une position particulière : il ne peut séparer son programme de ce qu’il a fait depuis 2021.
Sa feuille de route 2026-2031, baptisée « Dignité et opportunités pour tous », est structurée autour de trois grands engagements et douze mesures. Éducation, emploi, territorialisation de l’État social, pouvoir d’achat et soutien à l’initiative économique occupent une place importante dans cette nouvelle offre.
Sur le papier, le positionnement est cohérent : consolider plutôt que bouleverser. Mais c’est précisément là que commence la difficulté.
L’emploi, notamment, ne peut être présenté comme un thème entièrement neuf. En 2021 déjà, le parti faisait de la création d’un million d’emplois l’un de ses engagements majeurs, dans le contexte de sortie du Covid-19.
La question posée à l’électeur change donc de nature. Elle n’est plus seulement : « Que proposez-vous ? » Elle devient aussi : « Qu’avez-vous fait de ce que vous aviez proposé ? »
Même problème pour la classe moyenne agricole ou pour la capacité des grands investissements à diffuser leurs effets dans l’ensemble du tissu économique et social. L’investissement massif peut soutenir la croissance ; il ne garantit pas mécaniquement la redistribution de ses bénéfices ni la création d’emplois durables pour toutes les catégories de la population.
C’est ici que la continuité devient à la fois la force et la faiblesse du programme. Elle permet au RNI de revendiquer les chantiers engagés, mais elle expose chaque nouvelle promesse à la comparaison avec les résultats du mandat qui s’achève.
Pour le RNI, la campagne ne se jouera donc pas seulement sur le programme. Elle se jouera aussi sur la mémoire du bilan.
PAM, mesures séduisantes mais sont-elles réalistes ?
Le Parti authenticité et modernité a choisi une autre méthode : afficher fortement le volontarisme et le chiffrage.
Son programme est structuré autour de cinq pactes et vingt engagements, pour un coût additionnel annoncé de 350 Mds de DH sur cinq ans. Le parti promet notamment au moins un million d’emplois nets et concentre une partie importante de son effort sur le pouvoir d’achat, les jeunes, les services publics et les sécurités hydrique, énergétique et alimentaire.
Le mérite du chiffrage est évident : il permet de sortir de la promesse abstraite. Mais il produit immédiatement son propre test de crédibilité.
Le programme consacre ainsi 150 Mds de DH au pacte relatif au pouvoir d’achat, 50 Mds de DH à l’intégration des jeunes, 100 Mds de DH au pacte de citoyenneté et 50 Mds de DH aux sécurités stratégiques.
Dès lors, la question n’est plus simplement : « Est-ce souhaitable ? » Elle devient : « Est-ce finançable et exécutable ? »
Car afficher un coût global ne suffit pas. Encore faut-il que les hypothèses de croissance, de recettes, d’inflation et d’emploi sur lesquelles repose l’équation résistent aux aléas économiques.
Le PAM a donc fait un choix intéressant : plus un programme est chiffré, plus il devient vérifiable.
C’est une force politique. Mais aussi un risque. Car l’électeur de 2031 pourra ressortir la calculatrice de 2026.
Istiqlal : peut-on être de la majorité et faire campagne contre elle ?
La situation de l’Istiqlal est encore différente.
Membre de la majorité sortante, le parti cherche simultanément à revendiquer sa participation gouvernementale et à reconquérir une autonomie politique avant le scrutin. Son programme 2026-2031, présenté sous le slogan « Watani Moustaqbali », s’organise autour de cinq grands engagements.
Pouvoir d’achat, classe moyenne, famille, services sociaux, moralisation de l’action publique et souveraineté occupent une place importante dans son discours.
Mais derrière le programme apparaît une question politique plus intéressante : jusqu’où un parti de coalition peut-il prendre ses distances avec le bilan collectif sans fragiliser sa propre responsabilité dans ce bilan ?
L’Istiqlal a d’ailleurs multiplié ces derniers mois les signes de différenciation vis-à-vis de ses partenaires.
Cette stratégie n’est pas sans risque. En coalition, chacun veut pouvoir revendiquer les succès et imputer les insuffisances aux autres. Or l’électeur peut ne pas accepter aussi facilement cette distribution des responsabilités.
Le passé fournit ici un test concret. En 2021, le PI avait notamment défendu une déduction fiscale sur l’IR destinée à alléger certaines dépenses de scolarité dans le privé. Cette mesure n’a pas été concrétisée durant le mandat.
Le sujet dépasse largement cette proposition particulière. Il touche au statut même de la promesse dans un gouvernement de coalition.
Qui est responsable lorsqu’un engagement partisan disparaît dans le compromis gouvernemental ? Le parti qui l’a formulé ? Ses partenaires qui ne l’ont pas accepté ? La coalition dans son ensemble ? La réponse n’est pas évidente.
PJD : un outsider ?
Pour le PJD, la situation s’est presque inversée.
En 2021, le parti arrivait devant les électeurs avec dix années de présence à la tête du gouvernement et un bilan à défendre. En 2026, il retrouve la position plus confortable — politiquement — de l’opposant qui juge le bilan des autres.
Le retour d’Abdelilah Benkirane à la tête du parti a également contribué à resserrer les rangs après l’effondrement électoral de 2021.
La préparation du programme elle-même a cherché à envoyer un signal d’ouverture. Le PJD a lancé une plateforme numérique destinée à recueillir les contributions des citoyens autour de plusieurs grandes thématiques, dont la santé, l’éducation, la protection sociale ainsi que les souverainetés énergétique et alimentaire.
Mais le principal défi du PJD est ailleurs. Peut-il convaincre les électeurs de juger 2026 sans leur demander d’oublier totalement 2021 ?
La stratégie consiste notamment à prendre ses distances avec certaines décisions du gouvernement El Othmani et à concentrer la critique sur la majorité sortante. Cette position libère politiquement le parti : il peut de nouveau promettre davantage qu’un parti directement comptable du mandat 2021-2026.
Reste alors la question de la crédibilité de l’offre, de son financement, mais aussi des ressources humaines susceptibles de la porter.
Et surtout une interrogation : le retour de Benkirane suffit-il à reconstruire une relation électorale que l’échec de 2021 avait profondément ébranlée ?
Le PJD joue donc sur deux mémoires : celle de son passage au gouvernement et celle de son identité d’opposition.
Le bilan des uns fait le bonheur des autres en 2026. Encore faut-il que les électeurs aient oublié le bilan 2021.
PPS : le soldat Nabil Benabdellah vent debout contre la rente
Le PPS frappe fort.
Son programme, présenté sous le slogan « Osons ensemble », rassemble 220 engagements répartis en quatre grands axes. Il annonce 575 Mds de DH de dépenses supplémentaires sur cinq ans, contre 622 Mds de DH de recettes additionnelles, soit un solde positif théorique de 47 Mds de DH. Il vise également la création d’un million d’emplois.
Difficile, ici, de reprocher au parti de ne pas mettre de chiffres sur la table. Mais la précision du chiffrage déplace la discussion.
Un programme très chiffré est-il nécessairement plus crédible ? Pas forcément. Il est surtout plus falsifiable.
Tout dépend de la robustesse des hypothèses utilisées pour construire les recettes supplémentaires, de la capacité administrative à les mobiliser, du calendrier des réformes et des effets économiques des nouvelles mesures fiscales.
Le PPS assume par ailleurs une différenciation idéologique plus marquée : lutte contre la rente, encadrement des prix et des marges, équité fiscale et territoriale, services publics, emploi et retour de la Samir dans le giron de l’État figurent parmi ses marqueurs.
Cette différenciation lui donne une identité plus nette. Elle pose toutefois une autre question : jusqu’où ce programme pourrait-il survivre à la négociation avec des partenaires économiquement plus libéraux ?
Car le programme le plus précis du monde ne gouverne jamais seul si les urnes imposent une coalition.
MP : le « contrat social » et le retour du territoire
Le Mouvement populaire a choisi l’appellation de « contrat social ». Le document comprend 11 axes et 33 mesures, avec un accent prononcé sur le pouvoir d’achat, l’emploi des jeunes, la santé, la ruralité, les TPME, l’amazighité et le climat.
Plusieurs propositions sont très concrètes : plateforme nationale de suivi des prix, déduction d’une partie des frais de scolarité de l’assiette de l’IR, chèque-formation pour les jeunes chômeurs, pôles ruraux multiservices ou encore mesures spécifiques pour maintenir médecins, enseignants et agents publics dans les territoires ruraux.
C’est probablement sur ce terrain que le MP retrouve le plus clairement son identité historique : le territoire.
Dans une campagne dominée par les grands agrégats — croissance, emploi, investissement, déficit — le parti rappelle implicitement qu’un indicateur national peut cacher des réalités locales radicalement différentes.
Créer des emplois ne suffit pas si ceux-ci se concentrent dans quelques pôles. Construire des infrastructures ne suffit pas si certains territoires restent éloignés des services essentiels.
Mais là encore surgit la question du financement. Plusieurs mesures sont précises dans leur objet sans l’être autant dans leur coût global et leur séquençage.
Le MP possède donc un angle identifiable. Reste à transformer l’ancrage territorial en proposition nationale suffisamment crédible.
USFP : la rose voit grand
L’Union socialiste des forces populaires clôt ce tour d’horizon avec un programme intitulé « Pour un développement équitable et une vie digne », articulé autour de vingt engagements.
Le vocabulaire est assumé : équité, emploi, dignité, justice territoriale, redistribution, lutte contre la rente et les monopoles.
Mais l’USFP ne construit pas pour autant un programme exclusivement redistributif. L’industrie et la production occupent une place importante dans son projet. Le parti vise notamment 250.000 emplois industriels, souhaite conditionner certaines aides et exonérations publiques à la création effective d’emplois et propose de réserver 30 % des marchés publics aux PME et TPME.
C’est peut-être ici que se pose le plus clairement la question idéologique de cette campagne.
Que signifie encore être socialiste lorsque presque tous les partis défendent désormais, sous une forme ou une autre, l’État social, le pouvoir d’achat, l’emploi et la protection des catégories vulnérables ?
La différenciation ne peut donc plus tenir au seul vocabulaire social. Elle doit apparaître dans la manière de produire la richesse, de la répartir, de fiscaliser, de réguler les marchés et d’arbitrer entre capital, travail et redistribution.
C’est là que l’USFP peut retrouver un clivage. Mais c’est aussi là qu’il devra convaincre que l’équité n’est pas seulement un mot fédérateur de campagne.
Avec l’USFP, la question n’est plus de savoir s’il faut davantage de social. Elle est de savoir quel modèle économique doit le financer.
Sept programmes, mais combien de véritables différences ?
À l’arrivée, une impression domine : les programmes convergent davantage par leurs problèmes qu’ils ne divergent par leurs solutions.
Emploi, pouvoir d’achat, jeunesse, école, santé, territoires, eau, gouvernance : les mêmes mots circulent d’un parti à l’autre.
Cela ne signifie pas que les programmes sont identiques. Les instruments diffèrent, les priorités aussi. Certains font confiance à l’investissement et à l’entreprise ; d’autres insistent davantage sur la redistribution, la fiscalité ou la régulation. Certains chiffrent massivement ; d’autres privilégient des engagements plus sectoriels.
Mais la compétition électorale de 2026 pourrait précisément obliger les partis à aller au-delà du catalogue.
Car promettre une baisse d’impôt est relativement facile. Expliquer quelle dépense sera réduite pour la financer l’est moins. Promettre un million d’emplois est politiquement efficace sur le papier et un retour de bâton dans la réalité. Préciser lesquels, dans quels secteurs, avec quelle productivité et sur quel horizon l’est davantage.
Et annoncer 350 ou 575 Mds de DH produit un effet de sérieux. Encore faut-il démontrer que les recettes et la capacité d’exécution suivront.
Le grand absent : le coût du compromis
Il reste enfin une contradiction dont les programmes parlent peu.
Chaque parti rédige son programme comme s’il allait gouverner seul.
Or le système politique marocain conduit à la formation de coalitions. Après les résultats, les formations appelées à gouverner devront donc s’asseoir autour d’une table et transformer plusieurs programmes concurrents en une déclaration gouvernementale unique.
C’est à ce moment que commencera une deuxième élection, invisible celle-là : l’élection des promesses qui survivront à la coalition.
Il faut donc garder en tête que certaines seront conservées. D’autres reformulées. D’autres encore repoussées, diluées ou sacrifiées.
Et cette mécanique pose un véritable problème de responsabilité politique.
Si un parti abandonne une promesse pour entrer au gouvernement, devra-t-il en répondre cinq ans plus tard ? Peut-il invoquer le compromis de coalition ? Et comment l’électeur peut-il distinguer ce que son parti n’a pas voulu faire de ce qu’il n’a pas pu imposer ?
C’est peut-être ici que les programmes électoraux rencontrent leur limite la plus profonde.
Ils organisent une relation directe entre un parti et l’électeur alors que l’exercice du pouvoir passe ensuite par une relation négociée entre plusieurs partis.
De la promesse à la preuve
Au fond, le scrutin de 2026 pourrait marquer une évolution plus importante qu’un simple renouvellement des programmes.
Pendant longtemps, l’offre électorale a largement reposé sur la capacité des partis à mobiliser des appartenances, des fidélités, des territoires et des réseaux. Ces dimensions n’ont évidemment pas disparu.
Mais quelque chose peut progressivement s’y ajouter : l’évaluation.
Pour les partis ayant gouverné, la promesse nouvelle entre désormais en concurrence avec le souvenir de la promesse ancienne. Pour l’opposition, la critique du bilan ne suffit pas : encore faut-il convaincre qu’une alternative crédible existe.
L’électeur pourrait alors poser deux questions au lieu d’une. Non plus seulement : « Que me promettez-vous ? » Mais également : « Qu’avez-vous fait de ce que vous m’aviez promis ? »
C’est là que le programme électoral change de nature. Il cesse d’être uniquement un instrument de conquête du pouvoir pour devenir, potentiellement, un étalon de l’évaluation future.
À condition, bien sûr, que les engagements soient suffisamment précis pour être évalués. À condition aussi que les responsabilités soient identifiables. Et à condition, enfin, que le compromis de coalition ne dissolve pas totalement les promesses formulées devant les électeurs.
Les programmes de 2026 seront donc soumis à trois tests successifs : le vote, la coalition et l’exercice du pouvoir.
Le premier dira qui a convaincu. Le deuxième dira ce qui reste des promesses. Le troisième dira ce qu’elles valaient réellement.
Et lorsque reviendra le temps des élections, une question pourrait peser davantage qu’auparavant dans l’isoloir : non plus seulement qui promet le mieux, mais qui peut encore répondre de ce qu’il avait promis.
