Fondation Zakoura : la vision de Mohammed Fikrat pour une école augmentée par l’IA

Interviewé par S. Es-Siari I
L’éducation de demain se dessine-t-elle avec des algorithmes ? Pour la Fondation Zakoura, la réponse est oui, mais pas à n’importe quel prix. Fidèle à son ADN d’innovation et d’expérimentation, la Fondation consacre son 5ème colloque international à l’Intelligence Artificielle. Plus qu’une simple question technique, il s’agit d’une réflexion profonde sur l’avenir des pratiques pédagogiques. Un tour d’horizon Avec Mohammed Fikrat, président de la *Fondation Zakoura Education.
EcoActu.ma : La Fondation Zakoura organise la 5ᵉ édition de son colloque international, sous le théme : « Éducation et Intelligence Artificielle : innovation technologique avec responsabilité sociale ». Qu’est-ce qui a motivé le choix de cette thématique ?
Mohammed Fikrat : Le choix de cette thématique particulièrement s’inscrit dans la réflexion que la Fondation Zakoura conduit depuis trois ans autour de sa transformation digitale. Un travail qui nous a amené à observer à quel point l’intelligence artificielle dépasse aujourd’hui le seul cadre technologique pour interroger plus largement les finalités de l’éducation, les pratiques pédagogiques et les conditions dans lesquelles nous préparons les jeunes aux évolutions du monde.
Dans le contexte de notre pays, cette question nous paraît particulièrement importante. L’enjeu n’est pas simplement d’intégrer de nouveaux outils, mais de le faire avec discernement, en restant attentifs aux réalités du terrain, aux impératifs d’équité et à la responsabilité éducative qui doit accompagner toute innovation. C’est dans cet esprit que nous avons souhaité consacrer ce colloque à cette thématique.
Ce choix confirme le rôle du Zakoura Lab, qui est de porter une réflexion sur les transformations en cours et sur les questions nouvelles qu’elles soulèvent. Il s’inscrit aussi dans la continuité des colloques organisés par la Fondation sur des sujets d’actualité, puisque nous en sommes aujourd’hui à la cinquième édition.
Comment l’IA peut-elle favoriser une personnalisation de l’apprentissage sans isoler l’élève socialement ?
L’intelligence artificielle peut contribuer à développer des approches plus interactives et davantage ajustées aux besoins des apprenants. En ce sens, elle ouvre des perspectives intéressantes pour une personnalisation plus fine des parcours d’apprentissage, mais cette évolution ne peut produire d’effets positifs que si elle s’inscrit dans un cadre pédagogique cohérent.
La question essentielle est donc celle de l’équilibre : l’IA peut soutenir l’apprentissage, sans pour autant se substituer à la relation éducative. Le rôle de l’enseignant demeure central ; il reste le médiateur et l’accompagnateur qui donne sens aux apprentissages. C’est précisément cette présence qui permet d’éviter que la personnalisation de l’apprentissage ne conduise à l’isolement. L’outil peut aider à mieux répondre à certains besoins, mais il ne remplace ni la dynamique collective de la classe, ni l’interaction humaine qui reste au cœur de l’acte éducatif.
Comment évaluer les compétences des élèves (examens, devoirs) à l’ère des outils de rédaction automatisés ?
Cette question renvoie plus largement à la transformation des contenus, des méthodes d’apprentissage et des modes d’évaluation à l’ère numérique. Elle invite à réfléchir à ce que l’on cherche réellement à apprécier chez les élèves, dans un contexte où l’accès à certains outils devient de plus en plus aisé.
Dans ce cadre, il devient essentiel de renforcer des compétences comme l’analyse, le discernement et l’esprit critique. Ces dimensions prennent une importance croissante à mesure que l’intelligence artificielle modifie l’accès au savoir et les modalités de sa mobilisation. Cela suppose également un accompagnement renforcé des enseignants, afin qu’ils puissent ajuster leurs pratiques d’évaluation à ces nouveaux environnements d’apprentissage.
L’IA peut-elle devenir un levier d’inclusion pour les enfants en situation de handicap ou en difficulté d’apprentissage ?
L’IA peut, en effet, représenter un levier intéressant dès lors qu’elle permet de proposer des approches plus interactives et mieux adaptées aux besoins des élèves. Dans cette perspective, elle peut contribuer à soutenir l’équité et à améliorer les apprentissages, cela dépendra largement des choix qui seront faits dans sa mise en œuvre. Pour que l’IA devienne réellement un facteur d’inclusion, il faut que les acteurs éducatifs soient formés, que les usages soient accompagnés, et que les solutions déployées soient adaptées aux contextes dans lesquels elles s’inscrivent. L’expérience montre que la technologie n’a d’impact que lorsqu’elle trouve sa place dans un dispositif pédagogique cohérent.
D’après-vous, comment les institutions (Ministère, ADD, CESE) peuvent-elles créer un cadre réglementaire qui encourage l’innovation sans sacrifier la qualité pédagogique ?
Les enjeux de gouvernance sont appelés à occuper une place centrale dans toute réflexion sérieuse sur l’intelligence artificielle en éducation. L’usage de ces outils doit être encadré, notamment au regard de l’éthique, de la protection des données et de la transparence. Cet encadrement n’a pas vocation à freiner l’innovation, mais à lui donner un cadre clair et responsable.
Cette évolution gagnerait à se construire progressivement, dans une logique d’expérimentation, d’évaluation et d’ajustement. L’enjeu est moins d’aller vite que d’avancer de manière pertinente, en veillant à ce que l’innovation technologique reste au service de la qualité des apprentissages, de l’équité et du développement humain.
* La Fondation Zakoura Education est une association marocaine reconnue d’utilité publique, qui œuvre depuis sa création en 1997 en faveur du développement humain par l’éducation. Présente sur l’ensemble du territoire national, elle conçoit et met en œuvre des programmes dans les domaines du préscolaire, de l’éducation, de l’employabilité des jeunes et de l’autonomisation des femmes, avec une attention particulière portée aux populations les plus vulnérables. À travers une approche intégrée basée sur l’innovation, l’expérimentation, la Fondation agit pour une éducation de qualité pour tous. Depuis sa création la Fondation a accompagné plus de 2 millions de bénéficiaires.


