Emplois : des palliatifs inutiles contre la gangrène du chômage

Ecrit par Imane Bouhrara I
Le taux de chômage a augmenté, et celui des jeunes a doublé au cours des dix dernières années au Maroc, rendant la problématique de l’emploi comme une épine dans le pied de l’Exécutif. Aux grands maux de l’économie minée par l’informel, le gouvernement a pris des mesures qui sont plus des palliatifs que de réelles solutions. L’étude économique de l’OCDE pour le Maroc est une occasion de plus de rappeler qu’aux gros maux, il faut les grands remèdes.
Il est presque inutile de rappeler que depuis très longtemps, le constat que notre économie ne créé pas suffisamment d’emplois surtout de qualité.
Mais le taux de chômage a atteint récemment des pics historiques face à un taux d’activité qui ne cesse de se dégrader. La faute à une croissance timorée ? Il est évident que la productivité a une forte incidence sur l’emplois, mais pas uniquement.
Car qu’elle que soit la conjoncture, le marché du travail a de tout temps trainé de gros boulets. Un sujet traité en long et en large sans véritablement que des mesures drastiques soient prises dans le sens d’améliorer le taux d’activité.
Le Maroc a une population jeune et croissante, mais il demeure caractérisé par une forte proportion d’emploi informel couplée à un taux de chômage des jeunes élevé et un faible taux d’activité des femmes, c’est ainsi que l’OCDE nous rappelle une réalité que nous connaissons tous. Et des remèdes qui sont enchevêtrés et doivent être menés de concert pour atteindre les objectifs escomptés. A savoir stimuler la croissance, réduire la pauvreté et rehausser la qualité des emplois.
L’étude économique de l’OCDE pour le Maroc est une occasion de plus de rappeler qu’aux gros maux, il faut les grands remèdes.
A commencer par l’impact de l’économie informelle sur l’un des principaux indicateurs sociaux.
En effet, l’activité informelle reste répandue (particulièrement dans les secteurs agricole et de la construction) malgré l’ambitieux programme d’élargissement de la protection sociale en cours, enfermant un grand nombre de personnes dans des emplois de mauvaise qualité, souligne l’OCDE.
L’activité informelle représente une bien moindre part du PIB que de l’emploi, selon des estimations allant d’environ 11 % selon le Haut Commissariat au Plan à 30 % selon la Banque centrale. Cette moindre part du PIB témoigne du fait que la productivité des travailleurs informels est nettement plus faible que celle des travailleurs exerçant des emplois formels, et ce en raison des niveaux moyens inférieurs de capital humain et de la moindre intensité capitalistique des activités des travailleurs informels.
Pour contrebalancer ce fait, en plus des réformes en cours de la protection sociale, l’OCDE préconise de réduire en même temps les taux des cotisations patronales sur les bas salaires et renforcer le contrôle du paiement des cotisations sociales et augmenter le nombre d’inspecteurs du marché du travail.
Et dans le secteur formel, l’un des freins aux recrutements est la rigidité de la protection de l’emploi qui fait peser une lourde charge sur les employeurs, réduit la demande de main-d’œuvre et fait même augmenter l’activité informelle.
A cet effet, l’OCDE recommande de renforcer la flexibilité des contrats de travail permanent et temporaire. Ces mesures d’assouplissement doivent néanmoins être contrebalancées par des mesures et des institutions qui protègent les travailleurs, favorisant l’inclusivité et permettant de tirer le meilleur parti des changements structurels en cours.
Ce qui nous ramène à la réforme en cours du Code du Travail, qui dans sa mouture actuelle, est jugée par l’OCDE comme imposant des règles complexes sur les contrats de travail, menant ceux-ci très souvent à se faire par accord verbal et de courte durée, voire sans aucun contrat formel. Bien que les données officielles fassent apparaître un passage progressif aux contrats écrits, sauf parmi les personnes les moins instruites, les autorités devraient selon l’étude d’envisager d’élaborer un modèle de contrat écrit simple pouvant être utilisé par défaut afin que les contrats formels soient plus répandus.
Aussi, des réformes de la réglementation stricte du marché du travail, portant notamment sur le salaire minimum et la protection de l’emploi, pourraient-elles contribuer à faciliter la transition vers un emploi formel stable (CDD, licenciement…). Le salaire minimum garanti (le SMIG) relativement élevé au Maroc, qui est fixé par le dialogue social, peut avoir un effet dissuasif sur l’emploi formel, selon la même source.
Les jeunes et les femmes, ces parents pauvres
Autre évidence, le chômage impacte particulièrement les jeunes avec des taux historiques et beaucoup d’entre eux sont sortis du système éducatif et sans emploi (NEET).
Face aux nouvelles cohortes qui cherchent à rejoindre le marché du travail chaque année, soit actuellement 400.000 par an, il est très difficile de créer suffisamment d’emplois. La création nette annuelle d’emplois a atteint 300.000 deux fois seulement depuis 2000 et n’a en moyenne pas dépassé 110.000.
L’une des pistes avancées par l’étude de l’OCDE est de tenir compte de l’impact négatif éventuel sur les incitations à la régularisation des activités informelles lors de la fixation du salaire minimum.
ainsi que de consolider les nombreux programmes actifs du marché du travail (PAMT), et renforcer les mesures d’activation et le rôle de l’agence pour l’emploi pour améliorer cette phase transitoire entre école et travail.
Afin d’améliorer le processus de rapprochement entre les offres et les demandeurs d’emploi, il serait judicieux de veiller à ce qu’un plus grand nombre de personnes sans emploi soient inscrites auprès de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC). Il pourrait être envisagé, par exemple, d’inscrire systématiquement les personnes bénéficiaires de l’assurance maladie en vertu de la récente réforme sociale qui sont en mesure de travailler. Il faudrait, par ailleurs, exiger que les demandeurs d’emploi acceptent n’importe quel emploi pour lequel ils sont qualifiés, afin d’écourter les périodes de chômage excessivement longues.
Dans le sillage du décrochage scolaire pouvant exacerber le chômage des jeunes, l’étude relève que les résultats aux épreuves normalisées sont relativement faibles, un grand nombre d’élèves abandonnent encore leur scolarité à un jeune âge et les redoublements sont fréquents. Une grande réforme de l’école a été engagée, mais le OCDE propose de remplacer le redoublement par un accompagnement plus intensif des élèves qui prennent du retard.
Aussi, à moyen terme, résorber le chômage des jeunes nécessite d’améliorer le système scolaire afin de veiller à ce que ces jeunes soient équipés des compétences recherchées sur le marché du travail.
Pour ce qui est des femmes, elles rencontrent un certain nombre de difficultés sur le marché du travail et leur taux d’activité est faible. Le taux d’activité des femmes au Maroc a reculé au fil des ans depuis 2005, malgré l’amélioration des niveaux d’études atteint et la baisse du taux de fécondité. Ces deux facteurs entraînant normalement une hausse du taux d’activité féminine, on parle de « paradoxe de la région MENA ».
Comment y remédier ? Pour l’OCDE, il faut multiplier les initiatives visant à renforcer l’intégration des femmes dans le marché du travail, notamment en améliorant leur accès au financement, en réduisant les discriminations et en luttant contre les stéréotypes de genre.
Pour les femmes avec enfants, il est préconisé d’étendre l’offre de services gratuits de garde d’enfants et l’ouvrir à des enfants plus jeunes pour les femmes qui travaillent.
L’étude ne manque pas de rappeler que Si l’activité des femmes pouvait atteindre 45 % dans les dix prochaines années, comme l’envisage le nouveau modèle de développement économique, la croissance moyenne du PIB par habitant gagnerait entre 1.7 et 2.4 % par an jusqu’à 2035. En plus d’être préjudiciables à la croissance, les faibles niveaux d’activité féminine peuvent témoigner d’un manque de bien-être des ménages et d’inégalités injustifiées entre les genres.
Awrach, Forsa… des palliatifs à de grands maux
Face aux tristes scores du chômage et du taux d’activité, le gouvernement a pris récemment plusieurs initiatives pour renforcer l’emploi, notamment sous la forme des programmes Awrach et Forsa. Lancé en janvier 2022, le programme Awrach vise à créer 250.000 emplois directs en deux ans, est axé sur les personnes ayant été affectées par la pandémie, et est doté d’un budget de 2,3 milliards de DH. Le programme Forsa vise à promouvoir l’entrepreneuriat par le biais d’une aide financière de 100.000 DH destinée à soutenir les projets de jeunes entrepreneurs.
En 2023, plus de 30.000 propositions de projets ont été soumises dans le cadre de ce programme et 1.400 projets ont été financés. Le gouvernement s’est fixé pour objectif de porter de 20 % à 32 % la proportion de femmes parmi les bénéficiaires du programme Forsa relatif au marché du travail, ce qui illustre les efforts déployés en vue de remédier aux fortes disparités constatées entre les genres.
Ces programmes qui n’ont pas atteint leurs objectifs au moins en nombre, se poursuivent en 2024, mais selon l’OCDE, il faudrait améliorer leur mise en œuvre et élargir leur portée dans une certaine mesure en mettant en place des actions de suivi et d’évaluation de leur impact pour remédier à des problèmes persistants, en s’attachant résolument à encourager les individus à prendre des emplois stables et de qualité.
