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Economie

Une croissance retrouvée, un emploi qui se dérobe, El Mansouri saura-t-elle faire mieux ?

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Ecrit par Houssifi El Houssaine I

Entre l’installation du gouvernement Akhannouch, le 7 octobre 2021, et la nomination du cabinet de Fatima Ezzahra El Mansouri, le 16 octobre 2026, l’économie marocaine a traversé la pire flambée des prix depuis trois décennies, deux sécheresses sévères et un choc pétrolier venu du Golfe. Elle en sort avec une croissance plus robuste, des prix domptés et des finances publiques assainies. Mais le chômage, promesse cardinale du mandat, n’a pas cédé. Retour, chiffres à l’appui, sur cinq années qui laissent un héritage contrasté.

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Un pays convalescent au départ

Quand Aziz Akhannouch prend les rênes de l’exécutif à l’automne 2021, le Maroc sort à peine de la plus profonde récession de son histoire moderne. En 2020, la pandémie a fait plonger le PIB de 7,2 %. L’année 2021 affiche certes un rebond spectaculaire de 8 %, mais il s’agit d’un rattrapage mécanique, dopé par une campagne agricole exceptionnelle, plus que d’une dynamique de fond.

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Les comptes publics portent les stigmates de la crise : un déficit budgétaire proche de 6 % du PIB et une dette du Trésor culminant à 72,2 % du PIB en 2020. Le chômage s’établit à 12,3 %, la Banque centrale maintient son taux directeur à un plancher historique de 1,5 %, et l’inflation, encore sage à 1,4 %, s’apprête à se réveiller.

Le programme gouvernemental fixe alors un cap ambitieux : une croissance moyenne de 4 %, la création d’au moins un million d’emplois nets en cinq ans et un taux d’activité féminine porté au-delà de 30 %.

Croissance : de la panne de 2022 à l’accélération de 2025

Le mandat démarre par un trou d’air. En 2022, la conjonction d’une sécheresse historique – la valeur ajoutée agricole s’effondre de près de 12 % – et de l’envolée des cours mondiaux consécutive à la guerre en Ukraine ramène la croissance sous la barre des 2 % (1,5 % en première estimation, révisée à 1,8 %).

La reprise s’installe ensuite par paliers : 3,4 % en 2023, 4,4 % en 2024, puis 4,9 % en 2025, selon les comptes nationaux du Haut-Commissariat au Plan (HCP). Cette dernière performance, la meilleure depuis plus d’une décennie, repose sur un rebond agricole de 8,2 % et sur la vigueur de la demande intérieure, tandis que les activités non agricoles progressent de 3,9 %.

Année Croissance du PIB Facteur dominant
2021 8,0 % Rebond post-Covid, récolte record
2022 1,5 % à 1,8 % Sécheresse, choc des prix mondiaux
2023 3,4 % Reprise de la demande intérieure
2024 4,4 % Services et BTP
2025 4,9 % Agriculture (+8,2 %), consommation, investissement
2026 (prévision BAM) 4,4 % Agriculture (+16 %), freinée par le choc énergétique

Sources : HCP, comptes nationaux ; Bank Al-Maghrib, Conseil du 22 septembre 2026.

Le gouvernement revendique une croissance annuelle moyenne de 4,5 % sur 2021-2025, contre 2,1 % lors de la législature précédente. Le chiffre est exact, mais il mérite d’être lu avec prudence : il intègre le rebond technique de 2021. Hors cette année exceptionnelle, la moyenne 2022-2025 ressort autour de 3,6 % – un niveau honorable, légèrement en deçà de l’objectif de 4 %, mais qui marque une nette accélération en fin de mandat.

L’année 2026 confirme cette résilience dans un environnement hostile. Malgré le déclenchement du conflit en Iran fin février et la flambée du baril qui s’ensuit, le HCP estime la croissance à 4,6 % au premier trimestre, 4,8 % au deuxième et 4,1 % au troisième, portée par une agriculture en hausse de près de 20 % grâce à une récolte céréalière estimée à 93 millions de quintaux. Revers de la médaille : l’industrie manufacturière marque le pas, et les activités secondaires reculent de 1,9 % au troisième trimestre.

Inflation : la tempête, puis l’accalmie

C’est sans doute l’épreuve qui a le plus marqué le quotidien des Marocains. L’inflation bondit à 6,6 % en 2022, puis se maintient à 6,1 % en 2023, avec une hausse des prix alimentaires de 12,5 % cette année-là. Viandes, légumes, huile d’olive : le panier de la ménagère devient un sujet politique de premier plan.

Bank Al-Maghrib réagit en relevant son taux directeur de 1,5 % à 3 % entre septembre 2022 et mars 2023. Le gouvernement, de son côté, multiplie les soutiens : subventions aux transporteurs, gel des prix du gaz butane et de l’électricité, aides à l’importation de bétail.

Le reflux est spectaculaire : 0,9 % en 2024, puis 0,8 % en 2025. L’inflation passe même en territoire négatif à plusieurs reprises en 2026 (−0,6 % en juillet, −0,3 % en août sur un an), sous l’effet de la baisse des prix alimentaires. Sur les huit premiers mois de 2026, elle plafonne à 0,3 % en moyenne. La Banque centrale a pu ramener son taux directeur à 2,25 %, niveau inchangé depuis mars 2025.

Une nuance de taille s’impose toutefois : désinflation ne signifie pas baisse des prix. Le niveau général atteint en 2023 n’a pas été effacé, et le sentiment d’érosion du pouvoir d’achat reste vif. Par ailleurs, le calme actuel est en partie artificiel : il repose sur des subventions qui amortissent un pétrole attendu à 87 dollars en moyenne en 2026. Bank Al-Maghrib anticipe une remontée à 1,5 % en 2027.

Chômage : le talon d’Achille du mandat

Sur ce front, le bilan ne résiste pas à l’examen. Selon l’ancienne Enquête nationale sur l’emploi du HCP, le taux de chômage est passé de 12,3 % en 2021 à 13 % en 2025, après un pic à 13,3 % en 2024. Il n’a donc jamais retrouvé son niveau de départ.

Indicateur (ancienne méthode HCP) 2025
Taux de chômage national (12,3 % en 2021) 13,0 %
Chômage des 15-24 ans 37,2 %
Chômage des femmes 20,5 %
Chômage des diplômés 19,1 %
Taux de sous-emploi 10,9 %
Durée moyenne du chômage 33 mois

Source : HCP, Enquête nationale sur l’emploi, résultats annuels 2025.

Le gouvernement revendique 850 000 emplois créés entre 2021 et 2025, et l’économie a effectivement généré 193 000 emplois nets en 2025. Mais l’engagement d’un million d’emplois nets n’a pas été tenu, et la création d’emplois n’a pas suffi à absorber l’arrivée des nouvelles générations sur le marché du travail, d’autant que les sécheresses ont détruit des dizaines de milliers de postes agricoles. Plus préoccupant encore : plus d’un jeune actif sur trois est sans emploi, le chômage féminin progresse et la durée moyenne de recherche s’allonge.

En août 2026, le HCP a publié les premiers résultats de sa nouvelle Enquête sur la main-d’œuvre (EMO2026), alignée sur les normes du Bureau international du travail. Elle affiche un « chômage strict » de 9,5 % au deuxième trimestre 2026. Ce chiffre, abondamment cité en pleine campagne électorale, n’est pas comparable à la série historique : il repose sur une définition plus restrictive. Les fragilités structurelles demeurent d’ailleurs visibles dans la nouvelle mesure : 27,2 % de chômage chez les 15-24 ans, 14,8 % chez les femmes, et un taux de participation à la main-d’œuvre limité à 42,2 %.

Finances publiques : une consolidation réelle, une dette qui gonfle en valeur

C’est le point fort incontestable du mandat. Le déficit budgétaire a été ramené de près de 6 % du PIB en 2021 à 3,5 % en 2025 (60,5 milliards de dirhams), conformément à la loi de finances. L’objectif pour 2026 est fixé autour de 3 %.

Le ratio de la dette du Trésor suit la même pente : de 72,2 % du PIB en 2020 à 67,2 % en 2025, avec une projection autour de 65,5 % fin 2026. Ce recul doit toutefois autant à la croissance du PIB nominal – gonflé par l’inflation de 2022-2023 – qu’à la discipline budgétaire.

En valeur absolue, l’endettement a continué de croître : l’encours de la dette du Trésor est passé d’environ 885 milliards de dirhams fin 2021 à quelque 1 156 milliards fin 2025, et devrait franchir le seuil symbolique des 1 200 milliards en 2026 (1 211 milliards selon Attijari Global Research). La part de la dette extérieure progresse également, vers 29 % prévus fin 2026, après deux émissions sur les marchés internationaux (2 milliards d’euros en 2025, 2,25 milliards d’euros en mai 2026). Signal à surveiller : les intérêts de la dette ont bondi de 22,3 % en 2025.

Investissement et État social : l’effort budgétaire

Le mandat a été marqué par une montée en puissance de l’investissement public, passé de 230 milliards de dirhams en 2021 à environ 380 milliards en 2026, soit une hausse de 65 %. Une part significative est liée aux grands chantiers d’infrastructures préparatoires à la CAN 2025 et à la Coupe du monde 2030.

Sur le plan social, le budget de la santé a plus que doublé, de 19,7 à 42,4 milliards de dirhams. La généralisation de l’Assurance maladie obligatoire couvre désormais plus de 88 % de la population, et l’aide sociale directe bénéficie à plus de 4 millions de familles, soit plus de 12 millions de personnes.

Le dialogue social a produit des revalorisations substantielles : le SMIG net est passé de 2 828,71 à 3 422,72 dirhams (+20 %) au 1er janvier 2026, le SMAG de 1 994,20 à 2 533,44 dirhams (+25 %), et le salaire moyen net dans la fonction publique de 8 237 à 10 600 dirhams (+29 %). Des gains réels, mais en grande partie absorbés par la vague inflationniste de 2022-2023.

Comptes extérieurs : le grand écart

La balance commerciale reste le maillon faible. À fin août 2026, le déficit commercial atteint 282,6 milliards de dirhams, en hausse de 25,4 % sur un an, sous l’effet d’une facture énergétique alourdie et des importations d’équipement liées à l’investissement. Bank Al-Maghrib prévoit un déficit du compte courant de 4,6 % du PIB en 2026.

Ce déséquilibre est toutefois largement compensé par trois piliers qui n’ont cessé de se renforcer :

  • Le tourisme : 97,9 milliards de dirhams de recettes voyages à fin août 2026 (+9,7 %).
  • Les transferts des Marocains du monde : 89,2 milliards de dirhams (+9 %).
  • Les investissements directs étrangers : recettes en hausse de 17 %, à 47,3 milliards de dirhams.

Résultat : les avoirs officiels de réserve ont franchi la barre des 500 milliards de dirhams en septembre 2026, contre environ 330 milliards à fin 2021, soit plus de cinq mois d’importations de biens et services.

Le tableau de bord du mandat

Indicateur Arrivée (2021) Départ (2025-2026) Tendance
Croissance du PIB 8,0 % (rebond) 4,9 % (2025) ; 4,4 % prévu 2026 Accélération
Inflation 1,4 % 0,8 % (2025) ; ~0,7 % prévu 2026 Maîtrisée après 6,6 %
Taux de chômage 12,3 % 13,0 % (2025) Dégradation
Déficit budgétaire ~6 % du PIB 3,5 % (2025) Assaini
Dette du Trésor / PIB 72,2 % (2020) 67,2 % (2025) En recul
Encours dette du Trésor ~885 Mds de DH ~1 156 Mds de DH (2025) +30 % en valeur
Taux directeur BAM 1,5 % 2,25 % Normalisé
Investissement public 230 Mds de DH ~380 Mds de DH (2026) +65 %
SMIG net mensuel 2 828,71 DH 3 422,72 DH +20 %
Réserves de change ~330 Mds de DH > 500 Mds de DH Renforcées

Les données 2026 sont des estimations ou prévisions (HCP, Bank Al-Maghrib, AGR).

Un héritage à double lecture

Le 23 septembre 2026, les électeurs ont rendu leur verdict avec une participation de 38 %, la plus faible depuis près de vingt ans. Le Rassemblement national des indépendants, parti du chef du gouvernement sortant, rétrograde à la deuxième place avec 66 sièges, derrière le PAM (97 sièges). Le 16 octobre, le Roi Mohammed VI a nommé le nouveau cabinet dirigé par Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme à occuper cette fonction.

Le gouvernement sortant laisse une économie plus solide sur le plan macroéconomique qu’il ne l’avait trouvée : croissance proche de 5 %, inflation quasi nulle, déficit ramené à 3,5 %, réserves de change record et des fondations sociales – couverture médicale, aide directe – désormais posées. Mais il lègue aussi un marché du travail qui n’a pas su convertir la croissance en emplois, une jeunesse massivement exclue de l’activité, un déficit commercial qui se creuse et une dette dont le montant nominal ne cesse de grimper.

La nouvelle équipe hérite, en outre, d’une conjoncture qui se retourne. Bank Al-Maghrib table sur un ralentissement de la croissance à 2,9 % en 2027, une fois l’effet de la bonne récolte dissipé, tandis que la flambée énergétique menace de raviver l’inflation et de peser sur la facture des subventions. Le chantier prioritaire est tout tracé : faire enfin de la croissance un moteur d’emploi, et réduire les écarts territoriaux et générationnels qu’une participation électorale historiquement basse a mis crûment en lumière.

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