PLF 2027 : autopsie des établissements publics qui refusent de mourir

Il y a un an, à la lecture du rapport sur les établissements publics joint au PLF 2026, nous réclamions pour les entités publiques en souffrance le droit à une fin digne. Le rapport qui accompagne le PLF 2027 vient d’être déposé au Parlement. Le diagnostic n’a pas bougé : la chambre froide abrite toujours 87 dépouilles, et l’État continue de les veiller sans jamais signer le permis d’inhumer.
Un an après le diagnostic, le malade est toujours sous perfusion
L’an dernier, l’odeur de putrescine nous avait saisis dès la couverture. Cette année, on ouvre le document avec davantage de précautions : masque, gants en latex, et un peu de camphre sous les narines, comme le font les praticiens de la médecine légale avant d’entrer en salle.
Les premières pages sentent pourtant le neuf. Le chiffre d’affaires du secteur atteint 421,6 milliards de dirhams en 2025, les investissements devraient culminer à 209,6 milliards en 2026, et les réformes s’enchaînent. Le vivant se porte bien, merci pour lui.
Il faut descendre jusqu’à l’annexe 2 pour trouver la morgue. Son intitulé a la froideur d’une étiquette d’orteil : « Liste des établissements publics en cours de dissolution et des entreprises publiques en cours de liquidation ». Effectif déclaré : 87 corps. Aucun n’a été réclamé par la famille.
Le registre des décès : 87 corps, une seule entrée, presque aucune sortie
Le portefeuille public compte, à fin septembre 2026, 274 établissements et entreprises publics : 215 établissements publics et 59 sociétés anonymes à participation directe du Trésor. En face, 87 entités attendent leur mise en bière. Près d’un défunt pour trois vivants : aucune démographie ne tiendrait longtemps à ce rythme.
L’an dernier, le registre comptait quatre-vingt-dix corps : quinze établissements publics, seize sociétés d’État, vingt-huit filiales publiques et trente et une sociétés mixtes. Cette année, il en dénombre seize, quinze, vingt-quatre et vingt-huit, auxquels s’ajoutent quatre « autres organismes », dont trois coopératives vinicoles. Total : quatre-vingt-sept.
À périmètre comparable, la morgue ne s’est délestée que de sept corps nets en douze mois. Au rythme actuel, il faudrait plus d’une décennie pour vider les tiroirs, à condition que plus personne n’y entre. Or les ambulances continuent d’arriver.
Le nouveau pensionnaire de l’année est l’Agence Nationale des Plantes Médicinales et Aromatiques. Elle a été dissoute par la loi n° 038-25, publiée le 6 juillet 2026. Encore s’agit-il moins d’un décès que d’une réincarnation : l’Agence doit renaître en établissement universitaire rattaché à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah.
Depuis l’entrée en vigueur de la loi-cadre n° 50-21, le registre ne consigne d’ailleurs que quatre dissolutions : MCA-Morocco en 2023, la Ligue nationale de lutte contre les maladies cardiovasculaires en 2024, la Société d’Ingénierie Énergétique en 2025 et l’ANPMA en 2026. Quatre actes de décès en cinq ans.
La maternité, elle, ne désemplit pas. Entre 2025 et septembre 2026, l’État a porté sur les fonts baptismaux l’Agence nationale pour la protection de l’enfance, la Fondation Maroc 2030 et deux fondations d’œuvres sociales. Rien qu’au premier semestre 2026, quinze filiales nouvelles ont vu le jour, dont sept chez OCP et cinq chez MASEN. La natalité publique est vigoureuse ; c’est la thanatologie qui fait défaut.
Rapport d’autopsie : des corps que l’on refuse de déclarer morts
Soulevons le drap. Sur les tables d’acier reposent des noms que deux générations de Marocains n’ont jamais connus vivants. La Régie autonome de distribution de Casablanca, Rabat Électricité Distribution, les régies de Tanger et de Tétouan : leurs missions ont été déléguées à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Elles attendent toujours leur sépulture.
L’ironie est cruelle. Les douze Sociétés Régionales Multiservices sont opérationnelles depuis 2025 et ont achevé de reprendre la distribution de l’eau et de l’électricité. Les petits-enfants ont atteint l’âge adulte ; les aïeux, eux, n’ont toujours pas été enterrés.
À côté gisent les régies de transport urbain de Casablanca, Rabat-Salé, Fès, Meknès, Marrakech, Tanger, Agadir et Safi. Plus loin, la Banque Nationale pour le Développement Économique, l’Office de Développement Industriel, la SODEA, la SOGETA, les Charbonnages du Maroc, Air Sénégal International, Atlas Blue, le Complexe textile de Fès. Il y a même trois « Cités des jeunes » numérotées de un à trois, et trois coopératives vinicoles. Le temps les a vieillies sans les tuer.
Le médecin légiste cherche d’abord la cause de la mort. Ici, il doit chercher la cause de la non-mort. Le rapport la livre lui-même, avec une franchise rare : absence d’un référentiel juridique et procédural harmonisé, multiplicité des intervenants, et lenteur des processus qui génère des charges financières importantes pour le Budget de l’État. Autrement dit, la conservation des corps coûte plus cher que leur inhumation.
Le commissaire aux comptes, habitué des dossiers de clôture, complète l’examen clinique. Les lividités cadavériques ont un nom comptable : passifs sociaux non soldés, dettes fiscales jamais apurées, créances irrécouvrables que personne n’ose passer en perte. La rigidité a le sien : contentieux pendants, parfois depuis des décennies, qui interdisent toute clôture. Et la putréfaction a le dernier : un foncier non régularisé, des archives dispersées, des liquidateurs rémunérés à durée indéterminée pour gérer ce qui n’existe plus.
Dans ces dossiers, il n’y a souvent plus d’activité, plus de personnel, parfois plus de siège. Il ne reste qu’une personnalité morale qui refuse de rendre l’âme, faute d’un médecin habilité à constater le décès.
Sur le divan : l’État syllogomane
Les psychiatres connaissent bien ce tableau clinique. On l’appelle syllogomanie, ou syndrome de Diogène. Le patient accumule ce qui n’a plus d’usage, s’interdit de jeter, et finit par vivre au milieu de ses débris. Il ne se sent pas encombré : il se sent riche de souvenirs.
Chaque structure dissoute porte une mémoire : un plan quinquennal, une politique sectorielle, un ministre qui l’avait inaugurée. La jeter reviendrait à reconnaître qu’elle a échoué. Alors on la garde, au fond du placard, sous un drap administratif intitulé « en cours de liquidation ». Le provisoire devient une résidence permanente.
Le syllogomane a une autre caractéristique : il redoute la visite. Il ferme les volets pour que personne ne mesure l’étendue de l’encombrement. Notre patient a ce réflexe. L’annexe 2 donne des noms, mais aucune date de dissolution, aucun coût annuel de conservation, aucun actif résiduel, aucun passif restant. On sait qui est mort ; on ignore depuis quand, et combien coûte la veillée.
Reste le deuil. Les psychologues en décrivent cinq étapes : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l’acceptation. L’État a franchi le déni : il reconnaît la mort, puisqu’il la publie chaque année. Il semble installé, depuis longtemps, dans le marchandage. Encore une étude, encore un texte, encore une concertation. L’acceptation, qui consiste à fermer le cercueil, se fait attendre.
Il ne s’agit pas de faire le procès d’un patient. La syllogomanie se soigne, et rarement par la culpabilité. Elle se soigne par une méthode, un calendrier et quelqu’un qui accepte de porter les sacs jusqu’à la benne.
L’ordonnance : des obsèques dignes, et vite
Le salon funéraire est annoncé depuis la loi-cadre n° 50-21. Il porte un nom : l’Instance centrale chargée de la liquidation des EEP dissous. Elle doit piloter, coordonner et accélérer les opérations, encadrer les liquidateurs et maîtriser les coûts. Cinq ans plus tard, son texte est toujours « en cours de finalisation et de concertation ». À fin septembre 2026, six textes d’application de la loi-cadre restent en chantier, dont celui-là. Le crématorium est encore sur plan.
L’urgence est réelle, car de nouveaux transferts se préparent. La loi n° 64-23 substitue 12 Agences Régionales d’Urbanisme et d’Habitat aux 29 agences urbaines. Les Groupements Sanitaires Territoriaux doivent, à terme, absorber 7 CHU, 85 SEGMA et 12 directions régionales de la santé. Les 12 Agences Régionales d’Exécution des Projets deviennent des sociétés anonymes. Ces réformes sont nécessaires. Sans pompes funèbres organisées, elles risquent d’ajouter de nouveaux pensionnaires à la chambre froide.
L’ordonnance tient en six prescriptions :
- Un délai légal de liquidation, au-delà duquel la clôture devient la règle et la prolongation l’exception motivée.
- Une inhumation collective des dossiers les plus anciens, par un texte unique transférant à l’État ou à l’Instance l’actif et le passif résiduels des entités dont la mission s’est éteinte depuis plus de dix ans.
- Un certificat de décès en bonne et due forme : un inventaire contradictoire de l’actif, du passif et des contentieux, certifié par un professionnel indépendant avant toute clôture.
- Une transparence sur le coût de la veillée : pour chaque entité, la date de dissolution, le coût annuel de conservation, l’actif et le passif restants, publiés en annexe du rapport chaque année.
- Une rémunération des liquidateurs indexée sur la clôture, et non sur la durée de la mission.
- Une clause de caducité dans tout texte de création, pour que chaque nouvel organisme naisse avec son plan de fin de vie.
Épilogue : laissez-les partir
L’an dernier, nous avions surpris les entités mortes-vivantes à murmurer dans leur sommeil : « Qu’il est collant, ce gouvernement ! Qu’il est possessif ! » Cette année, le murmure a changé de ton. Il n’est plus reproche, il est supplique.
Laisser partir n’est pas abandonner. C’est permettre à l’État de libérer du foncier, de solder des passifs, de cesser de payer des veillées interminables et de concentrer son attention sur les 274 vivants qui portent l’investissement public. Une famille qui enterre ses morts ne les oublie pas : elle leur rend leur dignité et se rend la sienne.
Le PLF 2027 promet de consolider les avancées de la réforme. Qu’il commence par la plus humble d’entre elles : refermer, enfin, les tiroirs de la morgue. Avec sérénité, sans acharnement, et sans attendre le prochain rapport.
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