Ecrit par Soubha Es-Siari I
Les cafés occupent de plus en plus une place sacrée. Ils ne sont pas un simple commerce, encore moins un alignement fonctionnel de chaises et de tables, ils sont une institution dans bien de cas structurée.
Pourtant, ce passage obligé de notre paysage social traverse aujourd’hui des moments difficiles. Derrière le ballet rassurant des garçons de café et le tintement cristallin des cuillères contre la faïence, se joue un drame silencieux. Les rideaux de fer se baissent les uns après les autres, dans l’indifférence des statistiques économiques.
Plus qu’une crise sectorielle, c’est une hémorragie culturelle : des milliers de comptoirs ont définitivement éteint leurs néons ces dernières années, emportant avec eux les rituels de générations entières et plongeant plus d’un million de travailleurs de l’ombre dans l’angoisse du lendemain.
Cette agonie ne doit rien au hasard, elle est le produit d’un étau impitoyable qui se resserre. D’un côté, la dure réalité d’un marché mondialisé où le cours du café s’envole vers des sommets vertigineux, rendant chaque grain plus précieux et chaque marge plus infime. De l’autre, une pression fiscale locale et des charges sociales accumulées qui agissent comme un plafond de verre sur des trésoreries déjà exsangues, héritières des cicatrices jamais vraiment refermées des crises passées.
Et pourtant, alors que le ciel semblait définitivement s’assombrir, une lueur est venue de l’horizon sportif. Le Mondial 2026 s’est invité comme un catalyseur de ferveur capable de suspendre le temps et d’écarter la menace. Par la grâce de décrets exceptionnels, les villes marocaines ont permis à ces temples de la nostalgie de repousser les frontières de la nuit, prolongeant leurs veillées jusqu’aux premières lueurs de quatre heures du matin.
Sous la lumière crue des écrans géants, les cœurs battent à l’unisson, les clivages s’effacent et les cris de joie des supporters agissent comme un baume sur les blessures d’un secteur éprouvé.
Mais ce sursaut nocturne, aussi vibrant et salvateur soit-il, porte en lui la fragilité des miracles éphémères. Il se heurte aux réalités d’un quotidien conflictuel, illustré par les tensions techniques avec les diffuseurs satellites ou la gestion délicate des tarifs face à un pouvoir d’achat citoyen lui aussi malmené. On ne sauve pas une institution nationale par la seule magie d’un ballon rond.
La ferveur d’un été offre un sursis, une bouffée d’oxygène bienvenue, mais elle ne saurait remplacer une vision à long terme. Le football guérit les cœurs le temps d’un match, mais il appartiendra aux hommes et aux politiques publiques de consolider les fondations de ces établissements pour les décennies à venir.
Sauver le café marocain, ce n’est pas seulement préserver un secteur économique qui fait vivre des centaines de milliers de familles, c’est protéger notre droit à la rencontre et au partage gratuit.
C’est veiller à ce que le vieil homme solitaire trouve toujours sa table attitrée pour observer le monde, et que la jeunesse ait encore un lieu pour réinventer l’avenir. Il est urgent de transformer l’élan de ce Mondial en un véritable pacte de sauvegarde structurel.
Demain, lorsque les projecteurs des stades se seront éteints et que la clameur des tribunes se sera tue, l’arôme réconfortant de nos rituels partagés continuera de flotter sur nos avenues.


