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Chronique

IA juridique : entre le modèle européen et l’approche singapourienne, quelle voie pour le Maroc ?

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Entre souveraineté numérique, responsabilité professionnelle et gouvernance des données, le Maroc devra rapidement structurer son propre cadre d’usage de l’IA dans les métiers réglementés.

Il ne s’agit plus d’une tendance émergente. Des milliers de professionnels marocains ont déjà intégré des outils d’intelligence artificielle générative dans leur activité quotidienne : avocats, experts-comptables, directeurs juridiques, compliance officers. La recherche documentaire, la rédaction de contrats, la veille réglementaire, l’analyse de risques : ces tâches se font désormais, pour une part croissante, avec l’assistance d’un modèle de langage. Souvent sans politique interne. Rarement avec un cadre sectoriel défini.

Ce n’est pas un reproche fait aux praticiens. C’est un constat qui invite à regarder comment d’autres pays ont structuré leur réponse. Deux modèles s’imposent aujourd’hui comme références, avec des philosophies très différentes l’une de l’autre.

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L’approche européenne : un cadre réglementaire structuré

Avec l’AI Act, l’Union européenne a opté pour une régulation horizontale de l’intelligence artificielle, articulée autour de la protection des droits fondamentaux, de la transparence algorithmique, de la protection des données et de la cybersécurité. Le dispositif repose sur une classification des risques et des obligations proportionnées selon la sensibilité des usages.

Sur le fond, la robustesse du dispositif n’est pas en cause. L’AI Act pose un socle cohérent, ambitieux, qui fait aujourd’hui référence bien au-delà des frontières européennes.

Sa limite tient cependant à son niveau d’abstraction. Si le cadre européen apporte des principes directeurs, il n’en offre que peu en matière de méthodes de travail concrètes. Il ne répond pas aux interrogations d’un professionnel du droit ou du chiffre confronté à des questions pratiques: quelles données puis-je transmettre à cette plateforme ? Quel niveau de supervision est nécessaire avant de livrer un document ? Qui assume la responsabilité en cas d’erreur générée par l’outil ?

L’approche singapourienne : une logique d’implémentation métier

C’est exactement ce vide que Singapour a choisi de combler. En mars 2026, le Ministry of Law a publié un Guide for Using Generative AI in the Legal Sector. Le titre dit déjà l’essentiel : il ne s’agit pas de réguler l’IA, mais d’apprendre à s’en servir dans un cadre professionnel réglementé. C’est un guide de terrain, pas un texte de loi.

Trois points méritent d’être relevés.

  1. La responsabilité professionnelle reste intégralement humaine. Le guide ne laisse aucune ambiguïté sur ce point : l’IA n’a ni responsabilité juridique ni responsabilité déontologique. Ce qui est produit, analysé ou recommandé engage le professionnel, pas l’outil. Pour opérationnaliser ce principe, le document introduit une distinction entre le human-in-the-loop, supervision directe pour les dossiers à fort enjeu, et le human-on-the-loop, contrôle allégé pour les tâches plus routinières. Le niveau de vigilance attendu du professionnel est ainsi calibré sur le niveau de risque effectif.
  2. La confidentialité fait l’objet d’un traitement granulaire. Cinq niveaux de classification sont définis, public, interne, confidentiel, hautement confidentiel, interdit, avec, pour chaque niveau, des exigences contractuelles précises envers les fournisseurs : garanties de non-réutilisation, mécanismes d’audit, politiques de suppression, contrôles d’accès, standards de cybersécurité. Pour des professions dont le cœur de métier repose sur la gestion d’informations qui appartiennent à leurs clients, cette granularité n’est pas un excès de précaution. C’est une nécessité.
  3. La transparence s’inscrit dans la relation client. Lorsque l’IA intervient de manière substantielle dans la rédaction d’un acte, une analyse ou une revue documentaire, ou lorsque son usage a une incidence sur les honoraires ou le traitement des données, le client doit en être informé. Ce n’est pas anodin : cela fait de l’IA un sujet de relation professionnelle, pas seulement un outil de production interne.

La situation marocaine : des bases existantes, une doctrine à construire

Le Maroc n’est pas sans ressources sur ce sujet. La loi 09-08, le cadre CNDP, les obligations de secret professionnel, les exigences LBC-FT et les réglementations sectorielles constituent un socle réel. Mais ce socle a été conçu avant l’IA générative, et aucun de ces textes n’aborde les questions concrètes que posent ces outils aux professions réglementées. Entre-temps, les usages ont progressé.

La réalité de terrain l’illustre bien. Des données confidentielles transitent par des plateformes étrangères dont les conditions de traitement n’ont pas été examinées. Des outils d’assistance à la rédaction sont utilisés sans que les équipes aient défini de politique de supervision. Faute de référentiel commun, chaque organisation, souvent chaque praticien individuellement, improvise ses propres règles du jeu.

Trois axes de structuration pour le Maroc

Attendre un cadre réglementaire complet avant d’agir serait une erreur. Les pratiques se cristallisent pendant ce temps-là, et les retravailler ensuite est beaucoup plus difficile. Plusieurs pistes permettent au Maroc d’avancer dès maintenant.

  1. Des référentiels sectoriels différenciés. Un avocat, un expert-comptable et un responsable conformité bancaire ne font pas face aux mêmes risques, ne manipulent pas les mêmes types de données, et ne sont pas soumis aux mêmes obligations déontologiques. Des guides métier par secteur, portés par le barreau, l’Ordre des experts-comptables, le notariat, en concertation avec les régulateurs sectoriels, permettraient de préciser concrètement ce qui est autorisé, ce qui requiert supervision, et ce qui est proscrit.
  2. Un cadre d’exigences envers les fournisseurs IA. Aucun professionnel ne peut, seul, vérifier sérieusement les conditions de traitement des données de chaque outil qu’il utilise. C’est structurellement impossible. Des standards minimaux, portant sur la localisation des données, les garanties de non-réutilisation, l’auditabilité des systèmes et la politique en cas d’incident, permettraient de réduire cette asymétrie et de responsabiliser les fournisseurs présents sur le marché marocain.
  3. Le développement d’une culture de gouvernance IA. Les organisations qui utiliseront le mieux l’IA ne seront pas nécessairement celles qui auront adopté les outils les plus sophistiqués. Ce seront celles qui auront investi dans des procédures claires, formé leurs équipes, défini des périmètres de délégation et mis en place des mécanismes de vérification. C’est un travail d’organisation avant d’être un travail technologique, et il peut commencer maintenant, sans attendre.

Dans les professions réglementées, l’IA générative n’est plus un sujet technologique. Elle touche au cœur de ce qui fonde la confiance entre un professionnel et son client : la maîtrise de l’information, la qualité du jugement, et la clarté sur qui porte la responsabilité de ce qui est produit. L’Europe a tracé les règles du cadre. Singapour a montré comment les mettre en pratique. Le Maroc dispose des fondations pour construire sa propre voie, à condition que régulateurs, ordres professionnels et praticiens décident de s’y atteler ensemble.

(*) ACTAGEN est une LegalTech marocaine développant une solution intelligente hybride dédiée à la gestion juridique des entreprises. Conçue selon une approche offline-first, la plateforme privilégie la maîtrise des données, la confidentialité et la continuité opérationnelle, tout en intégrant des fonctionnalités avancées d’intelligence artificielle, d’automatisation documentaire et de conformité ainsi qu’une GED juridique.

Ecrit par Said BELGHALI
Expert-comptable DPLE
Cofondateur de la LegalTech ACTAGEN*

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