Les pertes « non – techniques » d’électricité en 2023, encore un manque à gagner substantiel

Le Programme d’Électrification Rurale Global (PERG) est non seulement une fierté de tous les marocains mais fait aussi l’objet d’un intérêt certain à l’échelle internationale, notamment en Afrique Sub-saharienne.
En effet, porter un taux d’électrification rurale de 18% à près de 100% en un temps record a nécessité d’affronter de multiples défis : performance technique de l’ONEE, pour avoir multiplié par trois la longueur du réseau électrique et effort financier, quoique incomplet, de l’Etat et des citoyens, pour y avoir consacré près de 20 milliards de Dh entre 1996 et 2008 soit près de 1% du PIB du pays sans que les investissements privés n’y soient pour grand chose.
L’ONEE-BE n’est pas sortie indemne de cette véritable course combinée de vitesse et d’endurance qui s’est conclue par de multiples impacts économiques et sociaux favorables pour le Maroc qu’il serait trop long d’énumérer ici. Mais maintenant que l’extension du réseau électrique de l’ONEE-BE est un fait établi, peut-être serait-il temps de ne plus se contenter de l’autosatisfaction mais d’en analyser et d’en corriger tous les travers. Une telle extension de réseau électrique ne pouvait se faire sans dégâts collatéraux et, puisque l’on nous explique que la « maîtrise de l’envergure » est un des facteurs-clés de la réussite d’un projet, alors profitons-en pour parler, de nouveau, des « pertes non-techniques », défaut patent et manifeste dans la « maîtrise d’envergure » de l’extension du réseau électrique marocain.
Le titre de ce quatrième article annuel sur ce sujet aurait pu, encore une fois, être un peu plus « soft » s’il avait été possible de faire l’impasse sur la principale conclusion de ce travail : les « pertes non-techniques » représenteraient des prélèvements d’électricité non encaissés de l’ordre de deux milliards de Dh annuels !
Schéma synoptique des livraisons d’électricité au Maroc
Toutes les données initiales utilisées proviennent de sources officielles[1], [2]. Toutefois, les livraisons :
- aux clients des IPP de la LER13/09 sont estimées avec un rendement THT-HT de 96,6%,
- aux clients des distributeurs autres que l’ONEE sont estimées avec un rendement de 92,0%.
La Figure 1, montre un schéma des flux des livraisons d’électricité au Maroc. Y sont y sont indiqués les chiffres des énergies électriques mises en jeu pour l’année 2023 (en GWh soit 1 million de kWh).

Figure 1 Schéma des flux d’électricité en 2022 (chiffres en GWh annuels)
Inutile à cet article, nous ignorons volontairement ce qui se passe en aval des livraisons faites par les réseaux de l’ONEE-BE, en 2023 :
- on y a injecté 43’999 GWh d’électricité nette appelée (ENA) dont l’évolution dans le temps est représentée en vert dans la Figure 2,
- commercialement parlant il en est sorti 37’420 GWh dont l’évolution dans le temps est représentée en bleu dans la Figure 2, pour être livrées :
- 20’093 GWh aux clients directs de l’ONEE-BE (THT, HT, MT ou BT),
- 14’219 GWh aux 11 autres Distributeurs privés et communaux (THT, HT, MT),
- 3’108 GWh aux clients des producteurs privés agissant dans le cadre de la LER (THT, HT).
Dans les conditions de 2023, l’électricité nette appelée et les livraisons totales assurées par le réseau de l’ONEE-BE nous mènent à un rendement des livraisons légèrement amélioré (85.05% au lieu de 82,85% en 2022), laquelle amélioration a permis de baisser les apports en production et en imports nets. Mais il est vrai que les conditions de l’année 2022 étaient particulières à cause de l’arrêt des centrales au gaz naturel dans le nord et de la nécessité de parcours plus longs pour y livrer de l’électricité[3].

Evolution dans le temps de données pilotant les flux d’électricité
La Figure 2 montre l’évolution de diverses données caractérisant ou influençant les flux d’électricité :
- L’échelle bleue de gauche est une énergie électrique (en TWh, soit 1 milliard de kWh). S’y rapportent les valeurs des cellules en jaune vif et jaune pâle de la Figure 1 :
- les triangles bleus (▲) : l’énergie électrique nette appelée entrant dans le réseau de l’ONEE-BE,
- les ronds bleus () : l’énergie électrique livrée par le même réseau.
La différence entre les deux donne les pertes et leur rapport le rendement de livraison du réseau.
- L’échelle rouge de droite est une longueur de réseau électrique (en milliers de km). Les carrés rouges (■) qui s’y rapportent représentent la longueur totale du réseau exploité par l’ONEE-BE, somme des longueurs des réseaux THT & HT (≥ 60kV), MT (15 et 20 kV) et BT (220 V).

Figure 2 Evolution de l’électricité entrante et sortante du réseau de l’ONEE et sa longueur
Éléments liés à la longueur totale du réseau électrique de l’ONEE-BE
En résumé, les pertes techniques d’un réseau électrique se composent :
- de pertes régulières (dues à la longueur et à la section des câbles),
- de pertes singulières (dues, ici, aux postes de transformation THT/HT ou HT/MT ou MT/BT).
Dans un réseau correctement dimensionné, les transformateurs et leurs pertes sont adaptés à la longueur du réseau électrique et les pertes techniques deviennent alors, en moyenne, proportionnelles à la longueur.
La Figure 3 montre la variation des livraisons totales de l’ONEE-BE et les pertes avec sa longueur totale :
- Les livraisons totales de l’ONEE-BE (en TWh) y sont représentées par des ronds bleus () dont la variation moyenne s’avère, comme il se doit, être une droite bleue passant par l’origine.
- Deux éléments des pertes du réseau de l’ONEE-BE sont représentés en rouge :
- Les pertes totales (différence entre les courbes bleues de la Figure 2) sont représentées par des carrés rouges (■) dont la variation moyenne est la courbe rouge (non utilisée par la suite).
- Les pertes techniques, qui devraient être proportionnelles à la longueur, sont obtenues en ne gardant que les premiers points des pertes totales qui se comportent comme une droite passant par l’origine et leur évolution moyenne est indiquée par la droite en pointillés rouges.

Figure 3 Corrélation entre la longueur du réseau de l’ONEE-BE, ses livraisons et ses pertes
Par ailleurs, la Figure 3 appelle les commentaires suivants :
- Les livraisons de l’ONEE-BE ont augmenté proportionnellement à la longueur du réseau électrique, la droite moyenne (trait continu bleu) passant par l’origine du graphique montrant un visuel acceptable et un coefficient de corrélation satisfaisant (95%). La pente de cette droite indique que les ventes du le réseau de l’ONEE représentent un peu plus de 9,7 MWh par an pour chaque kilomètre de ligne soit un chiffre d’affaires dépassant à peine la dizaine de milliers de Dh par km de ligne dont seule une faible partie revient aux investissements (on laissera chacun imaginer les temps de retour de tels investissements dont tout le pays a profité, sauf l’ONEE).
- Après 250’000 km, les pertes totales ont commencé à s’écarter du comportement linéaire (pointillés rouges). La différence entre la courbe rouge des pertes totales et les pointillés rouges des pertes techniques est désignée par « pertes non-techniques », vocable emprunté aux gens du métier.
- Le rapport de la droite des pertes techniques à celle des livraisons nous permet d’estimer un taux de pertes techniques moyen sur l’ensemble de la période à 10.2%, {1.1/(1.1+9.7)}, soit un rendement de calculé ainsi de 89.8%, qui reste proche de la moyenne des rendements de livraison de l’ONEE entre 1999 et 2006 à 91.0%. Les pertes techniques de 2023 devraient afficher 4,13 TWh sur les 6,6 totales.

Figure 4 Comparaison des pertes non – techniques avec la production d’électricité renouvelable
Dans la Figure 4, la courbe en rouge représente l’évolution dans le temps des ces pertes « non-techniques » où elles sont comparées à la compilation des productions d’électricité renouvelable du pays.
Ainsi donc, malgré les incertitudes d’une telle méthode, qui pourraient mener autant à surestimation qu’à sous-estimation, force est de constater que les pertes non-techniques dans les livraisons de l’ONEE se sont situées autour de 1 TWh entre 2012 et 2017 puis entre 2 et 3 TWh entre 2018 et 2023. Et même s’il semble que les pertes non-techniques aient baissé en 2023, il conviendra de voir si l’amélioration se confirmer dans le futur car les fluctuations de la méthode adoptée sont bien trop grandes pour pouvoir affirmer quoi que ce soit sur une seule année. Ceci dit, il reste plausible que les pertes techniques de 2022 aient elles-mêmes été plus élevées que d’habitude à cause de l’arrêt des centrales au gaz naturel alimentant la partie septentrionale du pays et aussi que l’amélioration visible en 2023 ne soit pas fortuite.
Commentaires
Les pertes techniques nécessiteraient certes un diagnostic à part mais avec bien d’autres informations que celles rapportées ici. En moyenne sur [2012, 2023], elles ont été estimées par {1,1/(1,1+9,7)} à 10,2%, ce qui est très acceptable. Même s’il est possible de les réduire quelque peu, elles sont, hélas, une fatalité de l’extension de réseau dans un pays où l’habitat rural est très dispersé (à l’inverse, par exemple de l’Egypte où l’essentiel de la population est située autour du Nil). Les pertes techniques sont aussi dépendantes de la répartition géographique des flux alimentant le réseau électrique par rapport à celle des flux sortants.
Quant aux « pertes non-techniques », elles révèlent des défauts de gestion qui, au dire même de spécialistes[5], « peuvent et doivent être éradiquées« . Finalement, ces pertes « non-techniques » :
- avaient déjà absorbé une grande partie de la production d’électricité éolienne du Maroc en 2012,
- ont toujours dépassé toute la production d’électricité solaire du Maroc !
Évidemment, les « pertes non-techniques » ne sont pas prélevées sur les seules centrales à énergie renouvelables puisqu’une partie de la production de toutes les centrales y contribue. Bien entendu, et surtout grâce au fait que leur valeur tendrait à diminuer, on ne peut pas parler de « dérapage » puisque, pour l’instant, avec 2 TWh, les « pertes non-techniques » ne représenteraient que 4.5% des 44 TWh d’électricité nette appelée. Mais justement, on ne devrait pas trop s’attarder sur les pourcentages car cette énergie représenterait des prélèvements d’électricité non encaissés voisins de deux milliards de Dh annuels ! Je ne demande qu’à être contredit et préférerais me tromper si on me prouve le contraire, chiffres à la clé.
De tels montants ne seraient plus compatibles avec le « voile de pudeur » qui est lancé sur cette affaire de pertes « non-techniques ». En effet, les montants mis en jeu sont comparables à l’écart entre le paiement et la vente de l’électricité solaire thermodynamique de Ouarzazate qui a pourtant fait couler beaucoup d’encre. A défaut d’explication, officielle ou officieuse, on est bien obligé, pour susciter d’éventuelles réactions et débats, de livrer les bruits de couloir qui circulent sur ce sujet, sans vraiment les hiérarchiser (une réunion informelle devant un verre de thé avec des électriciens agréés éclaire sur certains de ces bruits de couloirs) :
- On raconte que, maintenant que les activités d’eau et d’électricité sont regroupées dans l’ONEE, la Branche Eau ne payerait pas les factures d’électricité liées à l’adduction et le transport de l’eau et que symétriquement, la Branche Electricité ne payerait pas ses factures d’eau.
- On raconte qu’on « achèterait la paix sociale » avec l’électricité, sans vraiment s’en cacher semble-t-il.
- En donnant des années d’électricité gratuite, sans la compter avec des compteurs, à des familles déplacées des zones d’habitat insalubre.
- En fermant les yeux sur des branchements sauvages, toujours sans compteur, dans des quartiers réputés « difficiles ».
Si l’ONEE est certes assujetti à pratiquer son métier de distributeur d’électricité avec responsabilité sociale, a-t-il vraiment vocation à payer pour ces « cas sociaux » ?
- A supposer que l’ONEE soit supposé avoir cette vocation, alors pourquoi ne met-on pas de compteurs chez les bénéficiaires pour, au moins, en avoir une trace dans les bilans de l’ONEE.
- A supposer que l’ONEE ne soit pas supposé avoir cette vocation, pourquoi l’a-t-on plongé là-dedans et comment l’en sortir ?
- On raconte qu’on « achèterait des voix » avec l’électricité en ordonnant des « branchements sans vente et sans compteurs » de quartiers ou villages entiers, quand cela doit faciliter une élection.
Si ceci s’avérait vrai, il ne faudrait pas du tout que ceux-ci soient mélangés aux précédents et que les choses rentrent dans le droit chemin.
- On raconte que des « instructions » exigent de ne pas prélever l’électricité de certains compteurs, mais il est plus probable que ces fausses « instructions » seraient plutôt utilisées à mauvais escient.
- On imagine bien qu’une telle gabegie puisse aussi ouvrir la porte à faire les choux gras de certains clients et agents qui trouveraient des terrains d’intérêts « convergents » au détriment de l’ONEE.
Bien qu’il ne s’agisse « que de 4.5% » de l’électricité nette appelée, c’est bien assez pour semer la pagaille dans le contrôle de gestion qui, quoique complexe, est parfaitement possible à condition d’en avoir la volonté et d’y affecter et les ressources adéquates. Il semblerait pourtant que les données matérielles pour connaître les « points noirs » soient disponibles, ne fût-ce, par exemple, qu’avec le croisement du comptage sur la sortie des transformateurs et les compteurs individuels… Mais est-on prêt à payer les sacrifices que suppose l’ouverture d’une telle Boîte de Pandore ?
Pourquoi l’écartement au comportement linéaire à l’égard de la longueur du réseau, que nous désignons par « pertes non-techniques », n’a-t-il explosé qu’après 2011 ?
Autant de questions que, j’espère, le futur ne laissera pas sans réponse.
Il est tout à fait compréhensible qu’un tel article sur ces « pertes non-techniques » puisse paraître « insolent, alarmiste, prétentieux et sans nuance » à certains égards, mais l’absence de communication publique à ce sujet ne plaide ni pour la compréhension, ni pour les circonstances atténuantes. Par ailleurs, avec de tels montants en poche depuis plus de 10 ans maintenant, l’ONEE, en plus d’être un fleuron de nos Etablissements et Entreprises Publics (EEP), aurait pu être une institution financièrement saine qui aurait eu les moyens de ses ambitions sans devoir appeler les subsides de l’Etat pour faire ses investissements[6], [7] ou pour honorer ses créances à l’égard des entreprises qu’elle contracte[8], [9]. A priori, les contribuables ne sont pas supposés payer pour ces « pertes non-techniques » dont la non-maîtrise n’est encore que très furtivement évoquée mais non chiffrée dans quelques documents internationaux[10]. Qui sait ? On peut rêver ! Peut-être même aurait-on pu limiter la hausse graduelle des prix de l’électricité intervenue entre 2014 et 2018 ?
L’ONEE-BE a beaucoup fait pour améliorer sa situation ces dernières années :
- « Amélioration » du mix électrique,
- Réduction des charges d’exploitation hors achat d’énergie (qu’il ne maîtrise pas),
- Maîtrise des charges et amélioration des indicateurs de performances,
- Amélioration des coûts de financement.
Ne serait-il pas temps de prendre le taureau par les cornes pour « maîtriser l’envergure » du PERG en s’attaquant sérieusement à ces « pertes non-techniques », qu’on dise ce qui se fait et qu’on fasse ce qu’on aura dit ? Comme souvent, ces années de silence ne sont pas la solution.
Par Amin BENNOUNA (sindibad@uca.ac.ma)
Références
[1] Office National de l’Electricité et l’Eau Potable, « Rapports Annuels« , Différentes années, http://www.one.ma/
[2] Office National de l’Electricité et l’Eau Potable, « Brochures de chiffres-clés« , Différentes années, http://www.one.ma/
[3] A. Bennouna, « Comment l’ONEE a-t-elle surmonté les obstacles à la satisfaction de la demande en électricité en 2022 ?« , EcoActu, 19 Avril 2023, https://ecoactu.ma/onee-surmonte-obstacles-satisfaction-electricite/
[4] A. Bennouna, » Plus d’un milliard de Dh par an engloutis dans les pertes ‘non – techniques’ de l’ONEE-BE », EcoActu, 05 Juin 2023, https://ecoactu.ma/plus-de-1-md-de-dh-an-engloutis-pertes-non-techniques-onee-be/
[5] A. Adnane, « Les mécanismes de réduction des pertes techniques et commerciales.« , Troisième Conférence Générale du COMELEC (Commission Technique), 14-15 Novembre 2006, Hôtel Aurassi, Alger, Algérie, https://www.comelec-on.org/media/file/379/mecanismes_de_reduction_des_pertes_techniques_et_commerciales_a_adnane_5b59cbc760c1f6.05506161.pdf
[6] Maghreb Arab Press (MAP), « Contrat programme ETAT –ONEE« , http://www.mag.gov.ma/index.php/fr/espace-m%C3%A9dias/268-communiqu%C3%A9s/924-contrat-programme-etat-onee.html
[8] Selon le Ministère de l’Economie et des Finances, le retard de paiement moyen des Etablissements et Entreprises Publiques (EEP) serait de 36,9 jours en Mars 2023,, l’ONEE étant en 3ème position avec 107 jours, https://www.finances.gov.ma/Publication/depp/DP_02_05_2023/Liste1.pdf
[10] Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD) , « Document d’évaluation du projet concernant une proposition de prêt – Rapport n° : PAD1026« , 3 Avril 2015, http://documents.worldbank.org/curated/en/329541468187755520/pdf/PAD1026-FRENCH-PUBLIC-Final-French-PAD-Clean-and-Efficient-Energy-Project-3-avril-2015.pdf

