Crise avicole au Maroc : l’illusion des prix bas !

La filière avicole marocaine, pilier historique de la sécurité alimentaire du Royaume, traverse aujourd’hui la tempête la plus violente de son histoire. Dans les souks et les marchés de détail, l’heure semble pourtant à l’allégement : le prix du poulet de chair a connu une chute spectaculaire. Mais derrière ce soulagement temporaire pour le pouvoir d’achat des ménages se cache une réalité économique tragique.
Ce secteur, qui pèse des milliards de dirhams et fait vivre des centaines de milliers de familles, subit un effondrement brutal de ses cours à la ferme. Un naufrage qui menace de détruire définitivement l’outil de production national.
L’alerte rouge a été déclenchée par l’Association Nationale des Éleveurs de Poulets de Chair (ANPC). Sur le terrain, la situation est intenable : le prix du kilogramme de poulet vif à la ferme est tombé sous la barre critique des 7 à 10 dirhams. Pourtant, le coût de revient réel pour l’éleveur oscille invariablement entre 15 et 17 dirhams le kilo, plombé par la flambée continue des aliments de bétail à base de maïs et de soja importés.
« Pour chaque poulet commercialisé, l’éleveur subit une perte nette allant jusqu’à 8 à 10 dirhams », fait savoir l’ANPC. Les producteurs indépendants se retrouvent pris au piège : ils n’ont d’autre choix que de brader leur production à perte, car le poulet de chair est une marchandise périssable qui ne peut être stockée. Ce différentiel asphyxie la trésorerie des exploitations et pousse chaque jour des dizaines d’éleveurs vers la faillite ou le surendettement.
Comment la filière en est-elle arrivée là ?
Le diagnostic des professionnels est sans appel : le marché local souffre d’une saturation massive en poussins. Une production anarchique et non planifiée au niveau des couvoirs a inondé les circuits d’élevage. Bien que le prix du poussin ait lui-même baissé, passant d’environ 12 DH à près de 5 DH, cette baisse est loin de compenser l’effondrement du prix final de la volaille.
Cette surproduction de poussins met en lumière l’absence criante de mécanismes de régulation et de planification au sein de l’interprofession. En l’absence de quotas stricts adaptés à la capacité réelle d‘absorption du marché marocain, l’offre globale de viande a largement dépassé la demande nationale. Le marché s’est retrouvé engorgé, déclenchant une spirale déflationniste incontrôlable.
L’autre anomalie de cette crise réside dans la structure même des circuits de distribution. Si l’éleveur est ruiné à la ferme, le consommateur final ne bénéficie pas toujours d’une baisse proportionnelle sur les étals des boucheries urbaines. Ce décalage met en évidence le rôle néfaste des circuits de commercialisation opaques et de la spéculation des intermédiaires.
Au Maroc, la volaille n’est pas une viande comme les autres. Elle constitue la principale source de protéines animales accessible aux bourses modestes, loin devant les viandes rouges devenues hors de prix. Fragiliser cette filière, c’est ébranler directement la souveraineté alimentaire et l’équilibre nutritionnel de millions de Marocains.
Face à cette situation, les professionnels réclament une intervention d’urgence des autorités de tutelle, notamment du ministère de l’Agriculture. Il devient impératif d’instaurer un numerus clausus ou des quotas stricts sur la production de poussins pour stabiliser l’offre. Aussi, une enquête approfondie sur les circuits de distribution pour moraliser les marges des intermédiaires ne fera de mal à personne.


