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Chronique

Argent et politique : une alliance dangereuse

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Quand l’argent investit le champ politique – et réciproquement – cela crée un véritable malaise au sein de la société et fausse le jeu démocratique. De nombreux exemples à travers le monde, anciens comme récents, illustrent cette situation. Depuis des lustres, des hommes sages et des penseurs honnêtes n’ont eu de cesse de dénoncer cette collision entre argent et pouvoir ou argent et politique.

Il ne s’agit nullement de décrier la richesse acquise d’une façon légale et honnête et encore moins de nuire à la réputation de personnes qui ont accumulé des richesses par la voie de l’effort et dans une transparence totale. Au contraire, ce sont ces personnes qui contribuent à l’ossature d’une bourgeoisie nationale créatrice de richesses et d’emplois, et participent   au bien-être de la population.

La décadence chez Ibn Khaldoun

Ce faisant, nous nous inscrivons dans le prolongement de l’analyse khaldounienne, et de celles d’autres auteurs après lui. Ibn Khaldoun et Jean-Jacques Rousseau figurent parmi les premiers penseurs à avoir analysé les liens périlleux entre argent, pouvoir et politique, rejoints par d’autres auteurs classiques et modernes.

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Dans sa Muqaddima, Ibn Khaldoun (XIVème siècle) décrit un cycle dynastique où l’argent corrompt le pouvoir : les rulers sédentaires, avides de luxe, alourdissent les impôts, épuisent les ressources et provoquent la décadence, favorisant l’ascension de groupes nomades ascétiques. Il met en lumière une dialectique implacable : à mesure que la quête de richesses devient une fin en soi, l’asabiyya, cette cohésion sociale fondatrice, se délite. Et cela mène nécessairement à la tyrannie fiscale. Cette analyse préfigure ainsi les théories modernes de la corruption structurelle.

Jean-Jacques Rousseau (XVIIIe siècle) dans Du contrat social et Discours sur l’origine de l’inégalité, dénonce la manière dont la propriété privée et l’argent instituent une inégalité corruptrice, pervertissant la volonté générale en favorisant les intérêts oligarchiques. Il voit l’enrichissement des élites comme source de factions et de déviations démocratiques, plaidant pour une vertu civique contre le luxe dissolvant les mœurs publiques. Son diagnostic influence les critiques contemporaines du financement politique.

Pour sa part, Montesquieu (XVIIIe siècle) dans L’Esprit des lois montre comment la corruption monétaire érode la séparation des pouvoirs, favorisant le despotisme via des marchés publics biaisés.

Alexis de Tocqueville (XIXe siècle) dans De la démocratie en Amérique observe que l’argent démocratique égalise les chances mais risque de créer une « tyrannie de la majorité » financée par des lobbies cupides.

Des auteurs contemporains, à l’instar de Pierre Rosanvallon (Le bon gouvernement, 2018) et Thomas Piketty (Capital et idéologie, 2019) prolongent ces analyses, expliquant comment l’argent biaise structurellement les démocraties via les inégalités persistantes.

Une relation complexe

On le voit, l’argent et la politique entretiennent une relation complexe, souvent source de risques majeurs comme la corruption et les déviations éthiques. Ces liens peuvent miner la démocratie en favorisant les inégalités et la méfiance publique.

Parmi les risques encourus, on notera le financement illégal des partis politiques via des dons clandestins ou des trafics d’influence permettant à des intérêts privés d’influencer des décisions publiques, violant l’égalité des citoyens. Cela inclut les détournements de fonds publics ou les commissions fictiles vers des sociétés offshores pour rémunérer des campagnes. En Europe comme ailleurs, l’explosion des dépenses électorales accentue ces vulnérabilités et crée une dépendance des partis politiques aux financements opaques.

Cela conduit au dévoiement de la vie démocratique où celle-ci se transforme en un jeu de dupes. D’où d’ailleurs l’expression devenue courante de « démocrature » qu’on pourrait traduire par « une démocratie de façade ». Ainsi, le trafic d’influence détourne les marchés publics au profit de cercles restreints, protégeant des avantages acquis contre la concurrence méritocratique. Aux États-Unis, l’argent polarise les débats en forçant les candidats à des positions extrêmes pour plaire à de riches donateurs, creusant les clivages partisans. En France, des affaires comme celles des emplois fictifs ou des alliances affaire-pouvoir illustrent un brouillage public-privé, érodant la confiance citoyenne.

Ces pratiques nourrissent le populisme et un cynisme généralisé, où la politique semble dominée par l’argent sale, y compris celui de la drogue ou de l’évasion fiscale. Sans réformes strictes sur la transparence des financements, le risque de concussion persiste, rendant les chances électorales inégales. Des mesures telles que la responsabilisation des élus et le renforcement des dispositifs anti-corruption sont essentielles pour atténuer ces dangers.

Aidez-nous, on vous aidera !

Tout se passe en effet, comme le disait avec cynisme le sénateur républicain Boies Penrose en 1896 : « Je crois en la division du travail. Vous nous faites élire au Congrès ; nous passons des lois qui vous permettent de gagner de l’argent (…) et vous utilisez une partie de vos profits pour contribuer à financer nos campagnes afin de nous faire réélire, pour passer de nouvelles lois afin de vous permettre de gagner encore plus d’argent. » (sic).

Notre pays qui fait ses premiers pas sur la voie démocratique n’a pas échappé à ces déviations qui se sont aggravées au cours de la présente législature.  Le mauvais signal a été donné par le retrait d’un projet de loi sur l’enrichissement illicite qui peut être interprété comme une incitation à la débauche et à la corruption. De même, et contrairement aux dispositions constitutionnelles, le conflit d’intérêt, le clientélisme, les rentes indues… sont devenus une pratique courante. Jamais par le passé nous n’avions atteint un tel niveau de concussion et de débauche dans l’exercice du pouvoir. Pour la première fois également, une trentaine de parlementaires, soit 10% des parlementaires hommes, sont poursuivis par la justice pour cause de corruption, de dilapidation des deniers publics voire même de trafic de drogue !! Cela porte atteinte à la réputation de notre pays et à la crédibilité de l’acte électoral.

Réhabiliter le politique

Pour rendre à l’action politique ses lettres de noblesse, il faudrait absolument que de telles pratiques cessent. C’est le défi majeur des prochaines élections de septembre 2026.  La responsabilité incombe d’abord aux partis politiques qui donnent- ou vendent- l’accréditation à des voyous dont la principale motivation est d’avoir un titre de parlementaire considéré comme un ticket dont ils se servent pour « régler leurs affaires » !  Mais il y a aussi la responsabilité de l’administration qui veille à l’organisation des élections et qui est normalement au faîte de tout ce qui se passe sur le territoire national.

Notre pays vit des moments décisifs de son histoire. Des rendez-vous l’attendent au cours des prochaines années et demandent une véritable mobilisation nationale et un front intérieur solide. Cela passe par l’approfondissement du processus démocratique qui intègre toutes les potentialités du pays en assurant l’égalité des chances à toutes et à tous. Nous avons besoin de partis authentiques, formés de vrais militants inflexibles face aux tentatives d’intrusion des forces de l’argent.  Nous avons besoin d’un parlement qui légifère, et non d’une arène où se négocient les intérêts privés, ainsi que de parlementaires qui représentent dignement leur pays et soient capables d’en défendre les intérêts dans les forums régionaux et internationaux.

Par Abdeslam Seddiki, économiste et ex-ministre de l’Emploi

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