Coopération internationale et emploi au Maroc : Quand l’aide crée plus d’emplois chez les bailleurs que chez les bénéficiaires

Depuis plus de trois décennies, le Maroc multiplie les programmes de coopération internationale dans le domaine de l’emploi et de la formation professionnelle. Europe, agences multilatérales, bailleurs bilatéraux : des centaines, voire des milliers de projets ont été lancés, financés à coups de millions – parfois de dizaines de millions – de dollars.
À chaque signature de convention bilatérale ou multilatérale, la mise en scène est immuable. Les flashs crépitent, les communiqués rivalisent de superlatifs et les enveloppes se chiffrent en millions de dollars ou d’euros. L’objectif affiché est toujours noble, presque sacrificiel : « moderniser la formation professionnelle », « améliorer l’employabilité des jeunes » ou « appuyer les politiques d’insertion ». Pourtant, année après année, le thermomètre du chômage, notamment celui des jeunes, refuse de baisser, oscillant structurellement à des niveaux alarmants : 13 %, 37,2 % chez les jeunes et 19,1 % chez les jeunes diplômés en 2025, selon le HCP.
Face à ce paradoxe, une question s’impose : à qui profite réellement la manne financière de la coopération internationale dans le domaine de l’emploi ?
1- Le mirage de l’aide et le mécanisme de « l’effet boomerang »
La réalité du terrain invite à dissiper une illusion : une part substantielle de l’Aide publique au développement (APD) ou des prêts concessionnels ne franchit jamais véritablement les frontières des pays donateurs, ou n’y fait qu’un aller-retour furtif. C’est le concept bien connu des économistes sous le nom de « Boomerang Aid ». Les agences de coopération et d’exécution occidentales ont érigé un écosystème en vase clos où l’argent finance d’abord leurs propres structures.
Derrière chaque projet de coopération, il y a une architecture bien connue :
- une agence d’exécution ;
- des bureaux d’études ;
- des experts internationaux ;
- des consultants mobilisés pour des missions ponctuelles.
Le budget d’un projet standard de soutien à l’emploi s’évapore ainsi, dès sa conception, dans une tuyauterie administrative ultra-coûteuse. Une part léonine est captée par les frais de gestion : sièges locaux installés dans les quartiers riches de la capitale, parcs de véhicules tout-terrain, logistique événementielle majestueuse pour les séminaires de lancement et de clôture, et communication à outrance.
Le cœur du business repose sur la figure de « l’expert international ». Facturés à des grilles d’honoraires vertigineuses – souvent entre 1 500 et 2 500 euros par jour –, ces consultants de valise s’échangent les pays d’intervention au sein d’un réseau fermé. Ils viennent appliquer des recettes standardisées et hors-sol, là où l’expertise nationale, plus fine et plus économique, est systématiquement reléguée au second plan ou cantonnée à un rôle de facilitation logistique.
2- Une industrie de la coopération plus qu’une politique de résultats
Chaque nouveau programme suit généralement le même cycle :
Entre le lancement et la clôture, une partie importante des financements est absorbée par les frais de fonctionnement : honoraires de consultants ; loyers de bureaux ; véhicules ; équipements informatiques ; per diem ; déplacements internationaux ; événements et communication. Une grande partie de cette dépense retourne souvent vers les économies des pays donateurs à travers leurs cabinets de conseil, bureaux d’études, ONG spécialisées ou réseaux d’experts.
Autrement dit, l’aide au développement fonctionne parfois comme un mécanisme de soutien indirect aux prestataires des pays bailleurs.
3- Des montants considérables… pourtant, le chômage des jeunes reste structurellement élevé
En exploitant plusieurs ressources, notamment leurs sites internet, voici quelques exemples qui illustrent l’ampleur des ressources mobilisées par les bailleurs de fonds :
- En 2020, un programme d’appui à l’emploi soutenu par l’Union européenne et l’Agence française de développement représentait près de 165 millions d’euros pour accompagner la politique nationale de l’emploi.
- Entre 2013 et 2018, un programme d’accompagnement de l’emploi et du développement des compétences financé par l’AFD représentait plus de 50 millions d’euros.
- En 2025, un nouvel accord Maroc-Union européenne a mobilisé 75 millions d’euros pour la formation professionnelle.
- En 2026, la Banque mondiale a approuvé un financement de 500 millions de dollars destiné aux réformes du marché du travail et à l’amélioration de l’employabilité.
Ces montants s’ajoutent à des dizaines de projets de taille plus modeste financés par diverses agences de coopération.
Mais quelle part de cette enveloppe atteint réellement les chercheurs d’emploi ?
Prenons un exemple simple : un programme d’appui à l’emploi de 50 millions d’euros est lancé.
Dans la communication officielle, l’opinion publique retient le montant global : 50 millions d’euros au service de l’emploi.
Dans de nombreux programmes internationaux, les frais d’assistance technique, de gestion, d’expertise et de fonctionnement représentent entre 20 % et 40 % du budget total.
Prenons l’hypothèse prudente de 30 %.
Sur un programme de 50 millions d’euros :
- 15 millions d’euros sont absorbés par l’ingénierie du projet ;
- 35 millions financent les activités.
Convertis en dirhams, ces 15 millions d’euros représentent environ 165 millions de dirhams.
La question devient alors intéressante. Combien d’emplois aurait-on pu créer ?
Supposons qu’une aide directe à l’embauche soit accordée aux entreprises marocaines.
En prenant un coût moyen chargé de :
- 6 000 dirhams par mois, soit 72 000 dirhams par an.
Les 165 millions de dirhams dépensés en assistance technique auraient permis de financer :
2 291 emplois pendant une année entière, ou encore 764 emplois pendant trois ans.
Et nous parlons ici d’un seul programme. Combien de programmes similaires ont été financés au Maroc depuis trente ans ? Combien de milliards de dirhams ont été consacrés à la production de rapports, de diagnostics, de feuilles de route et de plans d’action ? Combien de ces documents dorment aujourd’hui dans des armoires administratives ou sur des serveurs oubliés ?
Malgré cette accumulation de programmes, le chômage des jeunes demeure l’un des principaux défis économiques du pays. Les statistiques du marché du travail montrent que les jeunes continuent d’être les plus touchés par le chômage, avec des taux dépassant régulièrement les 30 % et atteignant parfois près de 40 % selon les catégories d’âge. Le constat est donc troublant :
- les financements augmentent ;
- les projets se multiplient ;
- les rapports s’accumulent.
Mais l’indicateur final – l’accès durable à l’emploi – évolue beaucoup plus lentement.
4- La politique des cases à cocher et le confort de l’administration
Si le système perdure, c’est qu’il trouve une complicité passive auprès d’une partie de notre technocratie institutionnelle. Pour les ministères et établissements publics nationaux, la tentation est grande de céder à la politique des indicateurs de façade. On n’évalue plus un programme à son impact net sur le marché du travail (combien d’emplois durables ont été créés ?), mais à son taux d’exécution bureaucratique.
Le succès se mesure au fétichisme des chiffres intermédiaires : le nombre de guides méthodologiques imprimés, de plateformes web développées ou d’ateliers de « renforcement des capacités » organisés. Qu’importe si les guides finissent par prendre la poussière dans les tiroirs ministériels, ou si les plateformes digitales deviennent des coquilles vides faute de budget de maintenance locale après le départ du bailleur ; les cases sont cochées, les indicateurs de la coopération sont au vert.
Au niveau micro-économique, cette diplomatie du développement distribue ses dividendes pour s’assurer l’assentiment local. Les voyages d’études à l’étranger, subtilement assimilés à du tourisme institutionnel, l’octroi de matériel informatique ou de véhicules utilitaires légers – qui deviendront d’ailleurs rapidement des charges d’entretien pour le budget de l’État – suffisent à valider des livrables sans portée réelle sur l’économie réelle.
Le succès d’un projet de coopération se mesure rarement à son impact réel. Il se mesure plutôt à travers une accumulation de livrables : étude réalisée ; guide publié ; stratégie élaborée ; plateforme créée ; séminaire organisé ; participants formés. L’objectif implicite devient alors de produire les preuves administratives de l’activité. Pas nécessairement les preuves économiques du résultat.
Le chômage ne baisse pas ? Peu importe. Le rapport final a été validé. Les indicateurs du projet sont atteints. Le financement est décaissé. Une nouvelle phase peut commencer.
5- Le problème n’est pas l’aide, mais son modèle
Il serait toutefois intellectuellement malhonnête d’affirmer que tous les projets sont des échecs.
Certaines expériences donnent des résultats intéressants. Accuser exclusivement les bailleurs serait une erreur.
Le problème est aussi marocain. Combien de responsables publics ont demandé une véritable évaluation d’impact cinq ans après la clôture d’un projet ? Combien de ministères disposent d’un tableau consolidé recensant : les montants reçus ; les emplois créés ; le coût par emploi ; les résultats durables obtenus ? Très peu. La logique dominante reste celle de la consommation budgétaire.
L’important est souvent de mobiliser des financements extérieurs, de signer des conventions, d’organiser des cérémonies et d’afficher une dynamique de coopération.
La question du retour sur investissement national arrive généralement après.
a- Le grand marché des consultants
Il existe également une réalité rarement évoquée. Un nombre limité de cabinets internationaux, de bureaux d’études et de consultants spécialisés se retrouve régulièrement dans les projets financés par les mêmes bailleurs. Les noms changent peu. Les pays d’intervention changent davantage.
Aujourd’hui au Maroc. Demain en Tunisie. Après-demain en Côte d’Ivoire. Puis en Jordanie.
Les experts circulent d’un programme à l’autre. Les méthodologies également. Les présentations PowerPoint aussi.
Pour certains acteurs, la coopération internationale constitue un marché mondial extrêmement rentable.
Pour les pays bénéficiaires, les résultats sont plus difficiles à démontrer.
b- Le transfert de compétences : le grand absent
La justification officielle de cette assistance technique repose sur le transfert de savoir-faire. Mais après trente ans de coopération intensive, une question mérite d’être posée : pourquoi les mêmes expertises continuent-elles d’être achetées à l’étranger ?
Si le transfert avait réellement fonctionné, les administrations nationales devraient aujourd’hui disposer de capacités suffisantes pour conduire elles-mêmes une grande partie de ces missions. Or, les mêmes diagnostics sont souvent refaits tous les cinq ans par de nouveaux consultants. Comme si aucune mémoire institutionnelle n’avait été construite.
c- De l’aide à la performance
Le Maroc n’a pas besoin de moins de coopération. Il a besoin d’une autre coopération.
Une coopération où :
- le paiement dépend des résultats ;
- les experts nationaux sont prioritaires ;
- les dépenses d’assistance technique sont plafonnées ;
- l’évaluation porte sur les emplois créés et non sur les rapports produits ;
- chaque dirham dépensé est relié à un impact mesurable.
Car la question fondamentale est simple. Lorsqu’un programme de 500 millions de dirhams est clôturé, le citoyen marocain ne devrait pas demander combien de consultants ont travaillé dessus. Il devrait pouvoir savoir : combien d’emplois durables ont été créés, combien de revenus supplémentaires ont été générés et combien de valeur a été produite pour l’économie nationale. Tout le reste n’est que littérature administrative.
Pour conclure, la véritable question n’est pas de savoir si la coopération internationale est utile ou non. La vraie question est de savoir qui en est le principal bénéficiaire.
Lorsque plusieurs centaines de millions d’euros sont mobilisés pour l’emploi alors que le chômage des jeunes demeure à des niveaux préoccupants, il est légitime de s’interroger.
Une coopération qui finance principalement des études, des consultants et des missions d’expertise risque de devenir un marché de services pour les pays donateurs. L’aide continuera d’être une excellente affaire pour ceux qui la vendent, beaucoup moins pour ceux qui la reçoivent.
Une coopération qui finance des résultats mesurables, des compétences locales et des emplois durables peut, au contraire, devenir un véritable levier de développement.
L’enjeu pour le Maroc n’est donc pas de recevoir davantage d’aide, mais de transformer l’aide reçue en valeur ajoutée nationale durable.
À l’heure où l’urgence est sociale et économique, la question n’est plus de multiplier les projets. Elle est de redonner à la coopération un sens simple : créer de la valeur ici, pour l’emploi ici.
Par Mohamed Oueld Lfadel Ezzahou mezzahou@yahoo.fr
