Dans certains des nos articles précédents[1], [2], [3], [4], [5], nous nous demandions pourquoi l’on ne retrouvait pas, à la pompe, l’impact qui aurait pu être attendu de la baisse tendancielle des cours du pétrole qui s’est déroulée entre mai 2022 et août 2023 et contribué ainsi à alerter le Conseil de la Concurrence qui s’est saisi de l’affaire.
Finalement, neuf compagnies distributrices de produits pétroliers du Maroc[6] suspectées d’entente commerciale ont accepté la procédure transactionnelle prévue à l’article 37 de la loi 104-12 pour les griefs retenus à leur encontre. Et, pour finir, elles-mêmes et leur organisation professionnelle, ont accepté une amende de plus de 1,8 milliards de Dirhams et auraient souscrit à « un ensemble d’engagements comportementaux… afin d’améliorer le fonctionnement concurrentiel du marché des hydrocarbures à l’avenir, de prévenir les risques d’atteinte à la concurrence au bénéfice des consommateurs« .
Sans les outils et informations qui seraient à la portée du Conseil de la Concurrence, nous essayons de voir si les distributeurs de produits pétroliers du Maroc ont bel et bien adopté ce à quoi ils ont souscrit.
Le citoyen lambda bâtit aussi son opinion sur de simples faits affectés par une part de subjectivité car la douleur de la hausse des prix du gasoil se ressent plus que le bénéfice d’une baisse :
- on a semblé plus prompt à imputer les hausses que les baisses de prix diffusés par les médias,
- les amplitudes des hausses ont toujours semblé plus élevées que les baisses.
ÉVOLUTION DES COURS MONDIAUX ET DU TAUX DE CHANGE FACE AU DOLLAR US
La Figure 1 montre l’évolution :
- des différents cours moyens hebdomadaires internationaux de pétrole en dollars US (échelle bleue de gauche), tels qu’ils sont rapportés par un site de statistiques internationales[7]:
- Brent (bleu) : prix moyen de pétroles extraits de la Mer du Nord,
- OPEC (vert) : prix moyen de pétroles provenant des différents pays de l’OPEP,
- WTI (noir) : prix moyen de pétroles légers américains (West Texas Intermediate).
La Figure 1 montre aussi l’évolution du cours du Dirham face au Dollar US[8] (échelle rouge de droite).
Figure 1 Evolution des cours moyens internationaux du pétrole et du cours du Dirham face à l’US$
La Figure 1 met bien en évidence :
- la lente reprise des cours mondiaux après la reprise de l’économie « après » COVID (Octobre 2020),
- la hausse brutale générée par la crise en Ukraine (Janvier 2022),
- l’évolution du Dirham face au Dollar US que nous avions volontairement ignorée dans notre premier article1, mais, depuis, nous la prenons en considération « ab initio » puisque le Dh a quand même perdu 18% entre le printemps 2021 et l’automne 2022 avant de remonter au cours d’aujourd’hui.
LE DIFFÉRÉ ENTRE COURS DU PÉTROLE ET PRIX A LA POMPE
Les distributeurs marocains de combustibles s’approvisionnent :
- en majorité, sur des achats sous contrat, signés à l’avance, dont les fluctuations de prix sont faibles,
- sur une minorité d’achats dont les fluctuations de prix sont soumises aux cours mondiaux.
Les prix à la pompe résultent d’un mécanisme d’autant plus complexe qu’il inclut la diversité des acteurs, toutefois, décrite simplement, le différé entre cours mondiaux et prix à la pompe suit la séquence suivante :
- Les raffineries, étrangères en l’occurrence, nécessitent un délai entre le moment où elles achètent le pétrole et le moment où elles stockent les produits raffinés (flèches noire et bleue de la Figure 2).
- Les réseaux de transport internationaux nécessitent eux aussi un délai entre la prise en charge des combustibles et la livraison des distributeurs dans les ports marocains (flèche rouge de la Figure 2).
- Les distributeurs marocains nécessitent eux aussi un délai entre le stockage des produits raffinés et la livraison des pompes à essence à un prix donné. Ce délai, est celui de la flèche verte de la Figure 2.
Figure 2 Schéma des étapes encadrant les différentes phases en amont des détaillants de combustibles pétroliers
C’est ainsi que le graphique de gauche de la Figure 3 montre les évolutions :
- de la moyenne des trois prix du pétrole en Dh (carrés rouges et échelle de gauche), calculée à l’aide des données de la Figure 1,
- du prix moyen constatés à Casablanca[9], [10] jusqu’au 18/07/ 2022, puis, ultérieurement obtenus par d’autres communiqués dans la presse ou bien constatés (cercles noirs et échelle de droite).
Dans le graphique de gauche de la Figure 3, le comportement des prix à la pompe est un similaire retardé des cours du pétrole. La phase ascensionnelle des cours mondiaux (décembre 2021 à mai 2022), montre un parallélisme décalé entre les cours mondiaux (carrés rouges) et les prix à la pompe au Maroc (cercles noirs),
Figure 3 Cours moyen du pétrole en Dh et prix du gasoil avant (gauche) et après décalage (droite)
Dans le graphique de droite de la Figure 3, on voit que retarder de 6 semaines les cours du pétrole (en rouge) « met en phase » la structure globale des deux courbes, avec une meilleure coïncidence avant août 2022.
Bien que les cours en Dh étaient les mêmes à fin 2023 qu’à la mi-janvier 2022, les prix à la pompe ne sauraient être identiques car en janvier 2022 car les cours étaient ascendants et le gasoil en stocké moins cher qu’aujourd’hui où les stocks viennent d’un phase descendante et sont donc plus chers.
ÉTABLISSEMENT D’UNE FOURCHETTE DE PRIX « THÉORIQUE » À LA POMPE
Cette « mise en phase » des cours mondiaux du pétrole et des prix locaux du gasoil étant réalisée, le calcul d’un « prix théorique » à la pompe n’a plus besoin que d’une multiplication par 0,01375 des cours du pétrole en Dirhams « décalés ». Ce multiplicateur est obtenu par le rapport moyen des deux courbes durant la période où la structure des deux courbes du graphique de droite de la Figure 3 coïncident le mieux (03/21 – 08/22).
Ceci fait, ce « prix théorique » ne doit pas être considéré comme parfait et il y a lieu de définir une tolérance à l’écart entre le prix calculé et le prix effectivement constaté. Cette tolérance (9.6%) est établie à 2.6 fois la moyenne des écarts relatifs durant la même période où la structure des deux courbes du graphique de droite de la Figure 3 coïncident le mieux (03/21 – 08/22). Ce facteur 2.6 provient de l’hypothèse que la répartition statistique des écarts rend la coïncidence improbable (< 1%) dès que l’on s’écarte de 2.6 fois l’écart type.
Ainsi, la Figure 4 montre comment le prix moyen observé à la pompe l’évolution (courbe noire) évolue par rapport au dit intervalle de tolérance fixé à ±9.6% autour du prix calculé.
Figure 4 Prix calculés affectés d’une tolérance et ceux observés à la pompe (arrêtés au 20 Novembre)
Notons que les prix du gasoil à la pompe restent en dehors et au-dessus de l’intervalle de tolérance de la Figure 4 ce qui ne peut signifier qu’une seule chose : en moyenne, les distributeurs pratiquent une formule de calcul de leurs prix leur est plus favorable qu’avant septembre 2022 (leur marges ont augmenté).
CONCLUSION
Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir de la simplicité du modèle de calcul utilisé, il reste qu’il a correctement décrit les prix à la pompe jusqu’à fin 09/22 mais les « règles du jeu » qui prévalaient alors sont devenues caduques par la suite et ce n’est pas un hasard si le Conseil de la Concurrence a décidé de verbaliser les distributeurs qui, au lieu de se livrer à une saine concurrence, auraient préféré augmenter leurs marges avec des ententes sur les prix. La période 09/22-09/23 a sans doute permis aux distributeurs de définir de nouveaux niveaux « d’acceptabilité » des prix qui leur ont permis d’augmenter leurs marges mais seul l’avenir le dira. Ceci dit, les prix ne changent plus de façon synchrone mais les différences sont tellement petites qu’on est en droit de se demander où est la concurrence. En tous cas, à voir la Figure 4, il semble compromis que les prix à la pompe descendent entre 9,50 et 11,50 Dh dans le prochain trimestre.
Il est bien entendu que les prix sont libres et, à supposer que l’amende ait mis fin aux ententes, on ne voit pas en quoi on aurait réduit « les risques d’atteinte à la concurrence au bénéfice des consommateurs« .
Par Amin BENNOUNA (sindibad@uca.ac.ma)
Références
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[1] A. Bennouna, « Sommes-nous à l’aube d’un palier des prix du gasoil au Maroc pendant le troisième trimestre 2022 ?« , Webmagazine EcoActu, 25 Juillet 2022, https://www.ecoactu.ma/sommes-nous-a-laube-dun-palier-des-prix-du-gasoil-au-maroc-pendant-le-troisieme-trimestre-2022/
[2] Amin Bennouna, « Maroc : les prix du gasoil à la pompe ne devraient-ils pas être nettement plus bas depuis Octobre 2022 ?« , Webmagazine EcoActu, 22 Novembre 2022, https://www.ecoactu.ma/maroc-prix-gasoil-pompe/
[3] Amin Bennouna, « Maroc : Des estimations montrent que le prix du gasoil devrait se maintenir ou baisser en mars 2023« , Webmagazine EcoActu, 06 Mars 2022, https://www.ecoactu.ma/maroc-prix-gasoil-pompe/
[4] Amin Bennouna, « Maroc – Les estimations indiquent que le prix du gasoil ne devrait pas augmenter en mai et juin 2023« , Webmagazine EcoActu, 22 Mai 2023, https://ecoactu.ma/estimations-prix-du-gasoil-ne-devrait-pas-augmenter/
[5] Amin Bennouna, « Les estimations indiquent que le gasoil ne devrait pas augmenter significativement en juillet – août 2023« , Webmagazine EcoActu, 17 Juillet 2023, https://ecoactu.ma/gasoil-ne-devrait-pas-augmenter-significativement/
[6] Afriquia, Vivo Ener. (Shell), Total, Petrom, Ola (Oil Lybia), Winxo, Petromin, Ziz, SDDC, Inov, Green Oil, Somap
[7] « Oil Prices« , The Source N°1 for Oil & Energy News, https://oilprice.com/oil-price-charts/#prices
[8] Site web de Bank Almaghrib, https://www.bkam.ma/Marches/Principaux-indicateurs/Marche-des-changes/Cours-de-change/Cours-de-reference
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