L’inclusion financière est-elle le nouveau visage de la solidarité ou celui d’une marchandisation de la précarité ? Si le FMI et la Banque mondiale la présentent comme un sésame vers la dignité, l’état des lieux au Maroc interpelle.
À travers la Stratégie Nationale d’Inclusion Financière (SNIF), assiste-t-on vraiment à une lutte contre la pauvreté, ou simplement à une manœuvre visant à monétiser la misère ? Derrière l’accès au compte ne se cache-t-il pas une volonté de rendre « lisible » ce qui était « le pauvre invisible » : transformer le démuni en un acteur traçable, fiscalisable et surtout consommateur de services financiers ?
Au-delà du discours humanitaire, cette priorité donnée au financier sur le social interroge : ne sommes-nous pas en train d’assister à l’intégration forcée de la pauvreté dans la sphère marchande ?
1. L’inclusion financière : le « cheval de Troie » de la finance
L’inclusion financière est généralement définie comme l’accès universel et l’usage effectif de services financiers formels (compte bancaire, moyens de paiement, épargne, crédit, assurance) à un coût abordable et de manière responsable. Cette définition est portée par la Banque mondiale, les banques centrales et les institutions financières internationales, qui la présentent comme un levier de réduction de la pauvreté et d’inclusion sociale.
Au Maroc, ce concept est institutionnalisé à travers la Stratégie Nationale d’Inclusion Financière (SNIF) lancée en 2019 par le Ministère de l’Économie et des Finances et Bank Al-Maghrib. L’objectif officiel est double : élargir l’accès aux services financiers formels et encourager leur usage, notamment par les populations dites vulnérables (ruraux, femmes, jeunes, TPE).
Sur le plan théorique, l’inclusion financière s’inscrit pleinement dans la vision néolibérale du développement : intégrer les exclus non pas par des droits sociaux (emploi, revenu, services publics), mais par le marché, via des produits financiers.
2. État des lieux de l’inclusion financière au Maroc : une bancarisation au pas de course
Au Maroc, l’écosystème de l’IF est puissant. Il est composé de banques classiques, mais surtout d’associations de microcrédit (AMC) qui maillent le territoire, des zones rurales aux quartiers périphériques.
Selon les données officielles disponibles, les principales réalisations en matière d’IF au Maroc sont :
• Le taux de détention de comptes (bancaires ou de paiement) a atteint environ 58 % des adultes en 2024,
• Le nombre de personnes détenant au moins un compte bancaire ouvert a atteint 19,1 millions, dont 3,1 % sont des personnes morales (589 026).
Cependant, ces chiffres masquent de profondes fractures : un fossé urbain-rural persistant, un usage faible des comptes (beaucoup sont dormants) et une inclusion souvent administrative, liée au versement des aides sociales, plus que résultant d’un choix économique autonome.
Autrement dit, être « bancarisé » ne signifie ni être protégé, ni sortir de la précarité.
3. L’inclusion financière sans inclusion sociale : quand l’inclusion devient un outil de captation
L’erreur fondamentale – ou le choix idéologique – est de placer la finance avant le social.
Au lieu de leur garantir d’abord un revenu décent, un emploi stable et des services publics accessibles, on propose aux pauvres un compte, un crédit et une dette. Ainsi, l’inclusion financière devient un outil d’absorption des pauvres dans le système capitaliste, en les transformant de citoyens en clients, de personnes précaires en unités de profit et de victimes de l’exclusion en responsables de leur propre échec. Ce glissement est particulièrement visible dans le secteur du microcrédit.
En effet, le capitalisme ayant atteint ses limites de croissance avec la classe moyenne, pour continuer à générer des profits, il se tourne vers la « masse des pauvres ». Ce ne sont plus des citoyens à aider, mais un nouveau segment de marché. Aussi, au lieu de voir l’inclusion sociale (éducation, santé, emploi stable) précéder l’inclusion financière, on vit une ère de monétisation de la misère.
Par ailleurs, plutôt que de permettre aux pauvres de constituer un capital, le système les pousse à consommer via le crédit. On assiste à une inversion de l’épargne : une extraction de la faible valeur produite par les travailleurs précaires vers les dividendes des actionnaires bancaires.
4. Microcrédit au Maroc : de la « lutte contre la pauvreté » au piège de la dette
Le microcrédit, jadis célébré comme une solution miracle (modèle de la Grameen Bank), est souvent présenté comme un instrument d’émancipation. Au Maroc, la réalité observée et confirmée par de nombreuses études est plus sombre.
• Des taux d’intérêt élevés et socialement injustifiables : plusieurs recherches universitaires et enquêtes de terrain montrent que les taux effectifs des microcrédits au Maroc sont souvent élevés, parfois proches de niveaux qualifiés d’usuraires, compte tenu des revenus instables des bénéficiaires. Sous prétexte de « risque élevé », les taux effectifs globaux (TEG) dans le microcrédit sont souvent deux à trois fois supérieurs aux taux bancaires classiques. On demande à ceux qui ont le moins de payer le plus cher. Mais en pratique, le risque est transféré intégralement au pauvre, tandis que les institutions sécurisent leurs portefeuilles.
• Le « loup dans la bergerie : le statut d’association » : beaucoup d’organismes de microcrédit ont un statut d’association à but non lucratif. Ils bénéficient de subventions publiques, de lignes de crédit à taux zéro et d’exonérations fiscales, tout en pratiquant des méthodes de recouvrement agressives et des marges confortables.
• Le surendettement : au lieu d’investir dans un projet productif, le microcrédit sert souvent à la survie quotidienne (loyer, santé, frais scolaires). Le pauvre entre dans un cycle de « crédit pour rembourser le crédit ».
Conclusion
En guise de conclusion, on peut affirmer que l’inclusion financière sans filet de sécurité sociale est une forme de « prédation financière ». Intégrer les pauvres au système sans leur donner les moyens de résister aux chocs économiques, c’est les condamner à l’esclavage par la dette.
L’inclusion financière n’est pas neutre. Sans inclusion sociale préalable, elle risque de devenir un instrument de marchandisation de la pauvreté, un mécanisme de discipline économique et une nouvelle frontière de l’accumulation capitaliste.
Inclure les pauvres dans la finance sans leur garantir des droits sociaux, c’est les exposer à une forme moderne de domination par la dette. La vraie question n’est donc pas : « Comment bancariser les pauvres ? » mais plutôt « au service de qui et de quoi met-on la finance ? ».
En fait, on ne combat pas la pauvreté avec des produits bancaires, on la combat avec des services publics et une redistribution de la richesse. L’épargne des pauvres devrait servir à leur propre développement, pas à engraisser la machine capitaliste.




