« Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres »[1].
La société marocaine est une société traditionnelle qui a adopté l’habit de la modernité, non pas dans la continuité d’un processus historique dont a jaillit naturellement une structuration sociale nouvelle (moderne), mais « par surprise » et sous la contrainte.
Cette modernité forcée a constitué une rupture brutale qui a plongé les individus, les familles et toute la société dans les ténèbres : leur passé n’éclairait plus leur avenir.
Avant de sonder l’obscurité, portons un bref faisceau de clarté sur le concept. Dans le contexte historique occidental, la modernité, qui n’est pas la contemporanéité, est un concept socio-politique signifiant le renouveau de la société sur la base de normes nouvelles, reconnaissant aux individus leur émancipation de toute forme de tutelle et l’affirmation de leur individualité face aux normes supra-individuelles, notamment celles dictées par la religion.
L’individualisme promu par la modernité n’implique cependant pas l’atomisation du tissu social. Il cherche seulement une forme de socialisation compatible avec la liberté individuelle.
Les sociétés qui ont constitué le berceau naturel de cette évolution normative se sont réorganisées en conséquence, à travers leurs systèmes juridiques, politiques et démocratiques.
Les sociétés traditionnelles, par contre, parce qu’elles ont subi la modernité, peinent à trouver une forme de socialisation compatible avec la liberté individuelle.
L’on pourrait multiplier les exemples pour illustrer cette crise dans laquelle demeurent piégées les sociétés traditionnelles. Les situations d’incompatibilité entre tradition et modernité génèrent des souffrances individuelles et des déchirements sociaux que les membres de la société s’ingénient à gérer, chacun cherchant à s’adapter, à assouplir ses convictions, pour pouvoir faire les grands-écarts entre des systèmes de valeur éloignés.
« L’ambivalence qui caractérise la vie quotidienne des sociétés arabes participe de la construction identitaire des individus. Cette ambivalence, analysée dans ce livre, repose sur un ensemble de sentiments et de choix de vie contradictoires que le sujet éprouve et expérimente simultanément par rapport à son environnement social et culturel. C’est ce qui explique que les attitudes traditionnelles et modernes cohabitent en même temps, non sans tensions, dans une même subjectivité…
Ces tensions, dues également à des problèmes économiques et aux inégalités sociales, donnent lieu à un malaise allant du repli identitaire à la désintégration de soi en passant par un ressentiment destructeur tourné vers le monde extérieur. Dans les sociétés arabes, le récit de ce malaise dont l’intensité varie d’une région à une autre n’est pris en charge par aucune institution ou discours politique »[2].
Je fais miennes ces quelques lignes tirées du livre de Khalid Zekri et je veux ici prendre en charge une partie de ce récit non assuré, ni par nos institutions ni par nos politiques, et témoigner de l’ampleur du malaise. Pour cela, je prends pour exemple le phénomène du divorce au Maroc.
Le rapport des premiers résultats de l’enquête nationale sur la famille 2025, publié en avril 2026 par le Haut-commissariat au Plan, qualifie le divorce au Maroc de phénomène, touchant majoritairement les jeunes couples[3].
Je retiens particulièrement la cause de divorce invoquée par 13,8% des femmes divorcées : « conflits avec la belle-famille »[4].
En occident, la vie en couple s’est libérée de l’institution du mariage et de son cadre normatif. Il y a été admis que les couples d’individus s’unissent sans le consentement des familles, hors de l’église, dans la mairie, puis dans la NATURE (à l’état sauvage), sans aucune formalité ni cadre. Ensuite, les couples se sont formés non plus exclusivement entre homme et femme, mais également entre personnes de même sexe, entre un humain et des poupées, des robots, de l’intelligence artificielle.
Plus important encore, alors qu’auparavant l’institution du mariage était encadrée elle-même par des normes de vie commune, convenues à travers les temps immémoriaux, admises et partagées par tous les membres et les institutions de la société, la vie en couple est redevenue « SAUVAGE ».
Cette « sauvagerie » choisie par les sociétés occidentales à partir du 18ème siècle est assumée comme démarche de reconstruction et de renouveau. C’est une « sauvagerie » qui ouvre les perspectives de l’expérimentation d’un avenir à construire pour le bien de tous (j’aurais pu dire commun mais je ne préfère pas !).
L’avenir de ces sociétés demeure éclairé par leur passé. On peut discuter de la qualité de la lumière, on peut signaler que l’individu libéré des autorités tutélaires risque de tomber dans la servitude de son idiosyncrasie, mais encore faut-il avoir soi-même une demeure mieux éclairée pour attirer les regards vers soi et prétendre offrir un modèle !
Aujourd’hui, nous ne pouvons pas prétendre participer à l’éclairage de l’avenir de l’humanité parce que nous sommes plongés dans les ténèbres.
Les sociétés occidentales ont exporté vers nous leurs normes et leurs valeurs par la force impérialiste et colonialiste, puis à travers la mondialisation favorisée par les moyens de communication. Nos sociétés traditionnelles ont été « infectées » et dénaturées. Leur passé n’éclaire pas leur avenir.
La vie en couple chez nous ne s’est pas libérée du cadre religieux et légal du mariage. Mais ce dernier n’est bien trop souvent qu’une coquille sombre, vide de sens et de substance. L’état de « sauvagerie » dans lequel est plongée la vie de couple au Maroc est gravissime. C’est une « sauvagerie » qui patauge dans l’ignorance, l’incohérence, les ténèbres.
Le mariage n’est pas un cadre religieux[5] favorisant l’épanouissement ni la plénitude humaine et spirituelle. C’est une aventure dans l’inconnu, dans les ténèbres, qui révèle des visages démoniaques.
Le mariage n’est pas une institution sacrée au sein de laquelle des individus se lient dans l’espoir de parfaire et d’accomplir leur HUMANITE, s’unissent pour remplir un devoir envers Dieu, en tant que serviteurs. Non, ils se mettent ensemble pour rester chacun de son côté, LIBRE.
Les membres du couple ne sont plus disposés à « regarder La Face de Dieu » dans le cadre de leur union. Aucun ne tolère plus les défauts de l’autre. Personne ne pense plus que le mariage est un cadre sacré dans lequel chacun devra accepter la différence de l’autre et ses faiblesses. Personne n’est prêt à soutenir l’autre et à se donner corps et âme dans un projet familial qui, eu égard à sa sacralité, doit être mis hors de portée de la nuisance des caprices individuels.
Les époux « LIBRES » marchent dans les ténèbres et deviennent des êtres maléfiques car leurs actes envers leurs conjoints incarnent le mal, par ignorance plutôt que volontairement, faute de lumière. C’est cela la véritable portée que j’attribue aux « ténèbres » dans la citation d’Alexis de Tocqueville. الظلمات…
La vie conjugale devient manigances, escroquerie et hypocrisie.
Illustrons davantage. L’analyse de la gestion financière et patrimoniale au sein des couples mariés illustrerait malheureusement le caractère tragique des relations époux-épouse. Il y aurait tant à dire sur le sujet. Je me limiterai cependant à mettre en exergue les drames qui se nouent autour de la conciliation à l’intérieur des foyers entre la liberté d’une part et le sacré d’autre part. Le conjoint défend sa « liberté » contre le sacré.L’épouse moderne n’est plus disposée à accepter la sacralité de la relation qui lie son époux à la première femme de sa vie, sa mère.
La belle-mère, dans les yeux de l’épouse moderne est une rivale, une menace pour sa liberté. Un mari qui prend soin de sa mère est un « fils à maman » (ولد مو). Tous les stratagèmes visant à neutraliser la menace sont légitimés par la défense de la liberté. La rébellion contre la vieille rivale relève de la légitime défense.
Le mari qui ne rompt pas avec sa mère n’est pas apte à être époux et père de famille. Le moindre signe d’affection de son mari envers sa belle-mère est source d’angoisse pour l’épouse moderne. La rupture du mariage devient très vite légitime. Le mari doit payer sa défaillance, celle de ne pas être moderne, de ne pas être compatible avec la liberté de l’épouse moderne. Il ne paiera jamais sa faute de bon cœur, il ne comprendra jamais ni n’admettra sa défaillance. Alors il faut le châtier, l’escroquer, le plumer, le détruire, puis le jeter.
Malgré cela, l’épouse moderne n’assumera pas la noirceur de ses actes, qui sont pourtant bien noirs, lorsqu’ils sont appréciés au prisme des valeurs religieuses. Elle montera plutôt les chevaux les plus hauts de la défense de l’émancipation de la femme. À ses yeux de femme « infectée par la modernité », sa déloyauté et ses crimes[6], relèvent d’une revanche justifiée contre un époux qui a failli au devoir de préserver la modernité de son épouse.
Infectée par les valeurs de la modernité, l’épouse moderne a besoin de se mentir à elle-même pour préserver son estime à ses propres yeux et aux yeux des autres. Elle se convainc d’être la victime et non le bourreau, l’ange et non le démon, alors que c’est définitivement une créature des ténèbres !
PS : Je sais, je suis excessif. Je l’assume, je veux choquer. Je le fais exprès. Je théâtralise ma chute à outrance pour marquer les esprits et peut-être faire prendre conscience chez quelques-uns ou chez plusieurs de l’urgence de regarder en face nos démons et de prendre en charge le récit de notre malaise historique.
Mohammed Mesmoudi
Chercheur en sciences juridiques et politiques
[1] Alexis de Tocqueville, de De la démocratie en Amérique (1840).
[2] Khalid Zekri, Modernités arabes, de la modernité à la globalisation, 2018, p. 371 et 375.
[3] « Le taux de divortialité varie fortement selon la durée du mariage : le risque de divorce est le plus élevé pendant les deux premières années de mariage, avec un taux de 26,8‰, soit plus de cinq fois la moyenne nationale. Ce taux tombe de 18,9‰, chez les femmes avec une ancienneté de mariage de 2 à 4 ans, à 1,2‰ chez les femmes avec une ancienneté de 20 ans et plus. Ainsi, ce phénomène apparaît comme un risque associé aux premières années de mariage, touchant principalement les jeunes couples. Ces résultats indiquent que le début de la vie conjugale constitue une phase de forte vulnérabilité matrimoniale, marquée, entre autres, par l’émergence rapide d’incompatibilités relationnelles, de difficultés économiques et de pressions familiales ». p. 102.
[4] Les principaux motifs de divorce sont liés à la vie familiale : les désaccords domestiques représentent 30,9% des causes du divorce, suivis des difficultés économiques (12%), des conflits avec la belle-famille (11,6%) et de la violence conjugale (8,8%). Les causes plus spécifiques, comme la stérilité ou la polygamie, restent marginales.
Les causes du divorce diffèrent selon le sexe. Chez les hommes, ce sont surtout les conflits domestiques qui sont cités, soit 48,9% des cas contre 22,2% chez les femmes. Ces dernières évoquent également les motifs liés aux conflits avec la belle-famille (13,8%), à la violence conjugale (12,5%) et aux difficultés économiques (11,8%). P. 104.
[5] « Au niveau national, les valeurs morales et la responsabilité apparaissent comme le critère dominant, cité par 55,4% des femmes non célibataires. Cela montre que, malgré les changements sociaux, un modèle normatif et
traditionnel reste central. Ainsi, la moralité et la capacité à assumer les obligations familiales sont des éléments déterminants dans le choix du conjoint. Cette priorité est assez homogène selon la typologie de la famille, mais légèrement plus marquée dans les familles nucléaires (55,5%) que dans les ménages élargis (55%).
Les critères psycho-affectifs arrivent en deuxième position parmi les motivations, avec 15% des femmes au niveau national. Bien qu’ils soient secondaires par rapport aux valeurs morales, ils reflètent une évolution vers une vision plus individualisée du mariage, intégrant davantage la dimension affective. Les différences entre famille nucléaires (15,4%) et familles élargies (14,6%) restent faibles, ce qui suggère que l’expression des attentes affectives est assez homogène, quel que soit le cadre familial.
La religiosité occupe la troisième place, citée par 12,4% des femmes, avec une proportion légèrement plus élevée dans les familles élargies (13,2%) que dans les familles nucléaires (12%).
Les critères socio-économiques (10,3%) et la compatibilité intellectuelle (5,7%) restent moins fréquemment cités. Leur faible importance montre que, malgré les transformations sociales et la montée de l’autonomie économique, les choix matrimoniaux restent principalement déterminés par des valeurs normatives et morales, plutôt que par des critères strictement matériels ou intellectuels ». p. 91.
[6] Le recours à la sorcellerie et au charlatanisme n’est pas l’apanage des femmes appartenant aux couches sociales défavorisées. Y recourent aussi les femmes de la haute société, supposément plus « moderne ».
L’escroquerie financière et l’usurpation patrimoniale constituent également des comportements criminels entre époux.

